Là où vivre est une chose sérieuse

Gemma Bovery
Gemma Bovery

Au début de Gemma Bovery, Luchini énonce ceci en voix-off :

A la campagne, là où vivre est une chose sérieuse.

Puis, plus tard, à Gemma, il déclare :

Il faut beaucoup de force intérieure pour vivre ici.

A la campagne, ou dans les campagnes, partout dans le monde, à l’écart des grandes métropoles, le rapport au temps et aux nécessités est bien différent. Ce que les Occidentaux mondialisés ont tout simplement oublié.

Car dans les villes, tout est simple et pratique. Les commerces à proximité sont une corne d’abondance à portée de main, les soins sont prodigués avec précision et les divertissements sont légion. Le modus vivendi est clairement établi, il suffit de s’y conformer : trouver un job, cinq jours sur sept, faire ses courses, déambuler dans les magasins, sortir le soir et farniente le dimanche. Le temps est contraint, rapide et occupé. Programmé et planifié. On n’a pas le temps.

Dans les campagnes, la sensation de vide redonne sa consistance au temps. Il faut trouver son propre mode de vie, quand on a la chance de ne pas être cloué par la tradition. Occuper son temps est une chose sérieuse, car il est contraint. Les choses doivent être préparées. Elles prennent du temps. Si l’on veut obtenir quelque chose, l’achat est moins souvent la règle. La fabrication, l’organisation et la négociation deviennent nécessaires.

Le vide, c’est aussi la précarité. Le choix d’utiliser son temps a des conséquences vitales. C’est donc un combat permanent, une lutte de tous les instants.

Hay que luchar !

Est la devise des cubains – qui au quotidien souffrent des privations et pénuries. Pas de temps perdu, donc. Pas de temps passif d’attente qui est le lot de la vie en ville (transports, files d’attente, etc.), mais un temps d’activité qui requiert d’engendrer un produit.

Vivre avec ce fardeau est donc chose sérieuse qui nécessite une force intérieure que chaque être humain possède, et qui est l’essence même de la vie. C’est une force dont un trop lénifiant confort peut nous priver et nous faire oublier.

Est-ce une vie absurde ? Plus absurde que dans la ville-monde ? Probablement pas. Dans Le Mythe de Sisyphe, Camus répond à la question :

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Sisyphe, par Franz von Stuck
Sisyphe, par Franz von Stuck

Et de fait, pour revenir à Gemma Bovery, le personnage incarné par Luchini, intellectuel ex-parisien devenu rural, se passionne pour la préparation du pain dans la boulangerie familiale qu’il a reprise. Il croit trouver refuge dans la vie simple d’un boulanger dans une petite ville de province, mais l’arrivée d’une héroïne flaubertienne va chambouler cette existence placide.

Si c’est grâce à son activité de boulanger que le personnage de Luchini tisse des liens avec son fantasme, l’amoureux des lettres a tôt fait de s’en désintéresser et retrouve le romanesque qui était absent de sa vie monotone. Le sel, la passion. Car sa finalité n’est pas d’écrire ou de faire du pain, mais de vivre une vie romanesque, tragique, profonde, porteuse de sens et de passion.

A la ville comme aux champs, il est condamné à être libre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.