Archives de catégorie : 2. Déniaisement et ouverture

De la pauvreté, de la misère, de l’humiliation

Oui je sais, on a nos problèmes – le Brexit, l’Euro 2016, le mauvais temps, les réservations pour les vacances. Mais on sait quand même s’accorder quelques minutes de pensée recueillie et pleines de solennité (façon debout, bras en V, mains croisées, face fermée-pokerface – si cela vous rappelle des images officielles de représentants du peuple tout aussi officiels, vous y êtes !) pour la pauvreté dans le monde : on est pas des bêtes !

C’est que les pauvres pauvres, quoi, enfin… vous savez. Oui, on sait qu’on s’en fout, et bien profond. La roue tourne, chance pour les uns, malchance pour les autres, ainsi va le monde, ou peut-être que Dieu récompense les bons et punit les mauvais ? Monceaux de balivernes et foutaises, fabrique hypocrite de consciences lavées.

Pourtant, une mauvaise conscience d’occidentaux éveillés devrait nous donner quelques nuits blanches, de la peine, de la colère et de la rage.

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Saint pouvoir d’achat

Si le mythe de la croissance économique infinie est un large système englobant, une gangue économico-historico-culturelle, une civilisation en soi, une conception du monde, alors le pouvoir d’achat en est son incarnation.

Incarnation à double titre. Incarnation personnelle, d’abord, parce que les individus de la civilisation de la croissance infinie (ou capitalisme bourgeois) se définissent par leur pouvoir d’achat, s’identifient à lui (ils deviennent ce qu’ils possèdent), lui sont ontologiquement associés (c’est-à-dire, assimilés à leur pouvoir d’achat d’un point de vue extérieur pragmatique et dépendants de lui dans chaque aspect de leur existence – de leur être-au-monde) : chacun est une part du mythe de la croissance économique infinie, à la fois acteur et jouet de ce mythe.

Incarnation collective, aussi, car c’est par le pouvoir d’achat que le politicien (grand prêcheur du mythe) s’adresse à tous à la fois, et que chacun, en tant qu’ENUC, se sent concerné par ce discours : le pouvoir d’achat permet de constituer la collectivité, le bien commun, le symbole unanime, le crucifix du mythe de la croissance infinie. Il constitue l’interface concrète entre le vaste monde désincarné et lointain (que l’on aurait toutes les raisons d’ignorer – selon certains) et la routine locale (à laquelle est conférée une suprême importance – toujours par les mêmes) – les querelles de clocher toujours prépondérantes sur les grands enjeux de notre temps : si les médias de masse abordent les soubresauts géopolitiques d’une région du monde que le matérialiste saurait à peine situer sur une mappemonde vierge, c’est parce que, au-delà du sensationnalisme et du spectaculaire terrifiant des images et des récits, ces événements brumeux menacent son porte-monnaie.

Dans la civilisation occidentale actuelle (et sa large exportation de par le monde), le pouvoir d’achat semble constituer, plus encore qu’une simple préoccupation, qu’une proximité sociale ou qu’un lien hiérarchique, à la fois notre propre intimité et notre rapport public au monde.

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Du capitalisme

La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une « immense accumulation de marchandises ».

– Karl Marx, Le Capital

Ainsi Marx introduit-il l’œuvre de sa vie : le capitalisme comme processus d’accumulation de marchandises. Mais peut-on en rester là, à cette définition « de combat », militante ? Car c’est sous la plume des socialistes communistes Marx et Engels que naît cette définition toute particulière du capitalisme : il est étonnant et notable que l’on n’ait jamais contesté la paternité du sens de ce terme à ceux-là mêmes qui en font la critique !

A vrai dire, il y a un grand nombre de sens que revêt le mot « capitalisme », mais aucun ne plaide pour lui : rien ne semble pouvoir sauver ce vilain petit canard… Même Fernand Braudel, grand historien du capitalisme notamment, a contribué à l’opprobre ; dans La dynamique du capitalisme, il déclare :

Vous ne disciplinerez, vous ne définirez le mot capitalisme, pour le mettre au seul service de l’explication historique, que si vous l’encadrez sérieusement entre les deux mots qui le sous-tendent et lui donnent son sens : capital et capitaliste.

Le capital, réalité tangible, masse de moyens aisément identifiables, sans fin à l’œuvre ; le capitaliste, l’homme qui préside ou essaie de présider à l’insertion du capital dans l’incessant processus de production à quoi les sociétés sont toutes condamnées ; le capitalisme, c’est en gros (mais en gros seulement), la façon dont est conduit, pour des fins peu altruistes d’ordinaire, ce jeu constant d’insertion.

Il y a dans cette citation énormément d’idées qui méritent d’être reprises et développées, ce à quoi je vais me livrer ici. Pour conclure, on verra si, fidèle au conte, le vilain petit canard ne finit pas par se transformer en cygne (l’espoir fait vivre !).

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Assimilation, intégration, multiculturalisme… et pluralité

Il suffit de prononcer l’un de ces trois mots pour attirer a minima des regards soupçonneux, si ce n’est l’ire épidermique des colporteurs de la bien-pensance rampante. Assimilation, intégration, et pourquoi pas identité nationale, aussi ? De là à être traité de raciste, de fasciste, voire de nazi… mais quelle mouche me pique, d’ouvrir la boîte de Pandore ?

Pandora, John William Waterhouse
« Do not open » : on aurait mieux fait de fermer à clé ! (Pandora, John William Waterhouse)

Toujours pour la même raison : s’il y a des crétins congénitaux qui font mainmise sur des sujets sérieux et cruciaux en prenant en otage les termes du débat, et que d’autres se font leurs alliés, par paresse ou faiblesse, en n’osant plus prononcer ces mots ni respecter l’exigence démocratique du débat d’idées (puisqu’ils se contentent de prendre un air dégoûté et de se boucher le nez), il faut bien qu’il y en ait un qui se fasse tabasser entre le marteau et l’enclume. Bam ! C’est tombé sur moi ! (oh, je n’ai pas de mérite, j’adore ça !)

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Pourquoi changer le monde ?

Changer le monde ? Quelle drôle d’idée ! Il est très bien comme ça le monde ! Pourquoi le changer ?

OSS117, Rio ne répond plus

S’il peut sembler évident que le monde n’est, au contraire, pas « très bien comme il est », parce que les preuves s’accumulent, il faut aussi dire pourquoi un individu se met en posture de changer le monde et pour quoi (pour quelles finalités) le monde doit être changé – vers quoi le faire aller.

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Les camps du bien

En passant simplement au pluriel, en parlant des camps du bien et non plus du camp du bien, on détruit cette aberration anti-politique qui consiste à s’auto-proclamer dans le camp des vertueux, le camp de ceux qui ont toujours raison.

Cela permet aussi de s’affranchir d’un autre fantasme : puisqu’il n’existe pas de « camp du bien », alors

le camp du bien ne gagnera pas.

Cette niaiserie qui consiste à croire que l’Histoire suit un beau chemin balisé, « notre route est droite mais la pente est rude », comme l’a raffariné Raffarin, qui conduit irrémédiablement à un sommet de bonheur, vole en éclats.

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Gauche et droite : vieilles lunes ?

Il ne faut pas octroyer au Front National l’idée d’une confusion parfaite de la gauche et de la droite, lancée à travers l’habile slogan de papa « anar de droite » Le Pen « UMPS » (« Union pour le Maintien Perpétuel du Système », puis récemment le moins vendeur « RPS » – sans doute une invention de Philippot). En réalité, la paternité en revient à de talentueux publicitaires du début des années 1990 :

La Droiche ! Qu’ils sont pointus, ces marketeux ! (Les Inconnus)

Le bien nommé Jack Beauregard incarnait une certaine « vision » de la politique dotée d’un fort strabisme convergent : « la Droiche ». « Ferme mais pas trop » (on reconnaît « la force tranquille » mitterrandienne ou « l’ordre juste » ségoliniste de 2007) mais aussi « Maghrébins, ne partez pas tout de suite » (qui rappelle un certain « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » de Rocard, ou encore une phrase que n’a jamais prononcée Hollande, mais qu’il a bien mise en pratique : « réfugiés, ne venez pas trop nombreux »). Les publicitaires concluent :

– Oui mais là, l’électorat de gauche, on le perd complètement…

– Bon, on perd plus grand chose… tu vois ce que je veux dire…

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Mai 68 : héritages en floraison

Il faut, dit-on, « liquider l’héritage de mai 68 ». Encore faudrait-il savoir de quoi il retourne : que furent les événements de 68, quelles idées ont-elles été portées, qu’est devenue la « génération 68 », et enfin, au-delà des slogans et des caricatures, quelles leçons tirer de mai 68 ?

cohn-bendit mai-68
Bien avant NTM, Dany-le-Rouge te fait la nique !

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Charlie Hebdo : comment peut-on être irresponsable ?

Charlie Hebdo se déclare « journal irresponsable ». Mais comment peut-on se dire irresponsable lorsque l’on aborde des sujets éminemment sensibles et politiques ? Je ne cherche pas à répondre ici à la question du bien fondé de telle ou telle caricature, mais uniquement à la question de la responsabilité dans l’expression publique.

Charlie Hebdo responsable ?
Charlie Hebdo responsable ?

Comme si le fait de se déclarer « irresponsable » ouvrait la voie à tout et n’importe quoi. Ainsi, il serait facile de tout accepter : on pourrait tout dire, tout écrire, tout dessiner, etc… en faisant par avance sa déclaration d’irresponsabilité.

Pourquoi pas, après tout ?

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Le prix du savoir

Toujours se méfier des gens qui disent vouloir votre bien et qui commencent par s’intéresser à vos biens !

Ceux-là, quels que soient leur production, leur attitude, leur sympathie apparente et leur mode de communication, pensent toujours à une chose avant tout : eux-mêmes.

Car, qu’est-ce qu’écrire et faire publier un livre ? Un moyen, d’abord, de gagner sa vie : par conséquent, il faudrait fixer un prix au savoir, donc, nécessairement, s’intéresser à l’argent que le public serait prêt à donner pour acquérir l’ouvrage en question. La relation de l’écrivain au lecteur, Sartre la définit dans Qu’est-ce que la littérature ? :

L’écrivain, homme libre s’adressant à des hommes libres, n’a qu’un seul sujet : la liberté.

Posture idéaliste que Sartre reconnaît lui-même comme telle. Il semble qu’une relation de nature bien plus pragmatique lui soit substituée : celle de l’offre et de la demande – une économie de marché du savoir.

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