Le prix de la vie et son impact émotionnel

Dans un article intitulé La vie n’a pas de prix, eh bien, si ! (in Le Point), Pierre-Antoine Delhommais  montre que, contrairement à l’idée universaliste que tous les hommes sont égaux, notre société évalue le prix (la valeur marchande) d’une vie selon un angle matérialiste qu’illustrent quelques exemples :

  • indemnisation des familles des passagers suite à un crash d’avion : en fonction de la nationalité, de l’âge et du revenu de la victime,
  • rançon exigée pour la libération d’un otage : en fonction de sa nationalité ou de son rang,
  • traitement du malade et accès aux soins : indicateur Quality Adjusted Life Year (QALY) ,
  • sécurité des transports : transformation des infrastructures routières ou ferroviaires en fonction de leur risque accidentogène et du coût des travaux nécessaires,
  • campagnes de rappels automobiles : évaluation du nombre potentiel de défaillances et d’accidents causés par une mauvaise série de véhicules comparé au coût d’indemnisation des victimes.

 

Fight Club - Edward Norton
Fight Club – Edward Norton


Sur ce dernier exemple, on ne peut que se remémorer le film Fight Club (David Fincher, 1999), où le personnage joué par Edward Norton travaille justement dans le chiffrage cynique de ce type de risques, qu’il explique en ces termes à son voisin de cabine :

Une voiture de ma société roule à 90Km/h. La boite séquentielle lâche. La voiture se crashe et brûle avec tout le monde à l’intérieur. Maintenant, doit-on faire un rappel ? Prenez le nombre de véhicules en circulation, A, multiplié par le nombre probable de défaillances, B, multiplié par la moyenne des sommes qu’on a eu à payer, C. A fois B fois C égal X. Si cet X est inférieur au coût d’un rappel, on ne fait rien.

Disposant de ressources limitées, les sociétés se conduisent de manière profondément utilitariste envers la vie humaine. Cette dernière n’a en réalité, et contrairement aux valeurs dont on se pare, rien de sacré. Elle est juste une équation dans un système économique soi-disant rationnel.

S’y mêle aussi autre chose : le nombrilisme. On pourrait croire que c’est la proximité des victimes qui cause des réactions asymétriques face à des événements dramatiques d’envergure, par exemple, dans l’actualité récente :

  • attentats de Charlie Hebo (7 janvier 2015) : mobilisation de trois millions de français dans la rue,
  • crash du vol GermanWings (24 mars 2015) : traumatisme et deuil national en Allemagne,
  • tuerie au Kenya, à l’université de Garissa (2 avril 2015) : faibles mobilisations occidentales (dans les médias et dans la rue : 300 personnes à Paris, ce qui a causé quelques controverses plutôt malvenues : ne sombrons pas dans la comparaison victimaire…), ou encore exactions commises par Boko Haram (qui ferait davantage de victimes que Daech), et guerres civiles en Afghanistan (« Rien qu’en Afghanistan, on a dénombré plus de 220 000 morts. ») ou en Syrie (« une ONG syrienne estime que 11,5% de la population du pays a perdu la vie ou été blessée dans un conflit qui dure depuis près de cinq ans », alors que la Syrie semble surtout nous concerner « à cause » de la menace terroriste et des flux migratoires).

Mais en réalité, c’est d’un autre utilitarisme dont on doit parler : celui du journalisme en temps réel. Car il s’avère que des événements comme la traque des frères Kouachi (mieux que 24 Heures Chrono) ou la recherche des causes du crash d’un avion (mieux que Les Experts, quatre jours de « une » et d’interprétations) sont hautement « bankable ».

Plus loin de nous, justement, le tsunami du 26 décembre 2004 avait quant à lui été suivi d’un traitement médiatique immédiat de très grande ampleur (envoyés spéciaux, diffusion de vidéos amateur en boucle, etc.), générant un élan mondial de solidarité. Ce n’est donc pas la proximité de l’événement, mais le traitement qui en est fait par les médias qui influe sur le facteur émotionnel des réactions.

Comme l’a affirmé, sur le plateau de Ruquier (ONPC du 28/03/2015), l’ex-journaliste de iTélé Léa Salamé, en défendant sincèrement les chaînes d’info en continu :

On donne aux gens ce qu’ils veulent

 

Léa Salamé en train de donner aux gens ce qu'ils veulent
Léa Salamé en train de donner aux gens ce qu’ils veulent

L’utilitarisme de l’audimat et des revenus publicitaires priment une recherche morale qui consisterait à donner sa juste place à l’information en fonction de son importance : ne pas faire grossir le fait divers, et traiter à leur juste mesure les véritables événements qui conditionnent des millions de vies.

Ce serait déjà accorder un peu plus de valeur à nos vies.

 

Allez, pour terminer sur un sourire :

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