Archives de catégorie : 1. Méthode et outils

Le mythe de la croissance économique infinie

Tout comme le « capitalisme » ne peut être confondu avec cette forme particulière qu’est le « capitalisme bourgeois », la « croissance » (ou développement, ou progrès) ne saurait être restreinte à la croissance économique. C’est de cette dernière précisément dont je vais parler ici, ayant déjà donné mon point de vue sur la croissance (tout court) et ses détracteurs ici et . Mais de mauvaises habitudes poussent la plupart des personnes à dire « croissance » quand ils désignent en réalité la croissance économique – choses mal nommées qui ajoutent donc du malheur au monde, selon l’expression de Camus.

Quelles sont les tendances pour demain : croissance économique, seras-tu là ? Stagnation séculaire à venir ou simple mouvement cycliqueun bon vieux Kondratiev-Schumpeter, notamment, mené par les avancées technologiques ? Rien ne sert de demander aux oracles, nous avons toutes les cartes en main (ou, à défaut, il faut nous en doter) pour créer le monde que nous désirons, et cesser de vivre dans celui que nous subissons : la fuite en avant cynique du capitalisme bourgeois et sa dévotion au mythe de la croissance économique infinie, dont je veux exposer ici les rouages.

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La frugalité comme inventive nécessité

Il y a quelque chose de dommageable à vivre au XXIe siècle : c’est que le monde est devenu une terra cognita. Pire, c’est un territoire qui paraît bien trop réduit pour l’espèce humaine, à tel point qu’on se le dispute toujours plus avidement. A tel point aussi que l’on en épuise les ressources. Bref, dans ce monde fini, il semble que l’on doive désormais apprendre à vivre parcimonieusement, c’est-à-dire à faire preuve de retenues diverses, choses désagréables s’il en est, ô combien contraires à nos passions débordantes et difficiles à admettre ; des contraintes à adopter pour des siècles certainement, que l’on désigne sous le nom de frugalité.

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Le travail au futur : artisanat ou industrialisation ?

Quel travail pour nous demain ? Derrière cette question, il en est de plus vastes : quelle économie, quelle société, quelle civilisation, et quel monde ? Le travail, c’est la richesse individuelle et les richesses des civilisations : c’est l’insertion du capital dans un processus de production et d’accumulation nommé capitalisme primaire. Des capitalismes, on peut en arranger à toutes les sauces, qui génèrent autant de formes de travail, de modes de travailler, d’organisation des relations de (et au) travail.

Dans les économies peu développées et morcelées, c’est l’artisanat qui domine : des acteurs indépendants s’organisent localement pour répondre en majorité aux besoins de la vie matérielle (besoins primaires). Dans les économies centralisées et développées où règne le capitalisme bourgeois, c’est l’industrialisation qui domine : industrialisation non pas comme un secteur d’activité dominant, mais comme un mode d’organisation du travail dominant. Le commerce (activité du secteur tertiaire), par exemple, devient industriel lorsqu’il est piloté par des processus précis, modélisés et optimisés avec force calculs et retours d’expérience, et que la sagacité et l’opiniâtreté de l’agent commercial ne sont plus attendues comme qualités premières, mais constituent des résidus non-intégrables d’humanité, des aspects complexes de la relation qui échappent encore (et pour combien de temps ?) à la modélisation – c’est-à-dire à la machine.

Que cette machine prenne corps dans un robot sur une chaîne de montage, dans la complexité algorithmique d’une intelligence artificielle, dans la procédure administrative d’un workflow (procédure informatisée de travail collaboratif) d’entreprise ou dans le conditionnement socioculturel des individus, elle démontre toujours qu’une même approche est à l’œuvre : celle de l’industrialisation, c’est-à-dire d’une rationalisation scientiste (Taylorisme) ayant pour objectif la résolution efficace et à moindre coût d’un problème de grande ampleur quantitative.

Artisanat de production quasi-unitaire d’un côté, massification de l’autre : l’avenir, après le tournant de la Révolution industrielle, semblerait tout tracé – ou il le semblait, avant que certains n’entrevoient une nouvelle révolution, faite de courants variés (et potentiellement convergents) : l’économie du partage, l’économie numérique, l’ « uberisation« , etc.

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Du capitalisme

La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une « immense accumulation de marchandises ».

– Karl Marx, Le Capital

Ainsi Marx introduit-il l’œuvre de sa vie : le capitalisme comme processus d’accumulation de marchandises. Mais peut-on en rester là, à cette définition « de combat », militante ? Car c’est sous la plume des socialistes communistes Marx et Engels que naît cette définition toute particulière du capitalisme : il est étonnant et notable que l’on n’ait jamais contesté la paternité du sens de ce terme à ceux-là mêmes qui en font la critique !

A vrai dire, il y a un grand nombre de sens que revêt le mot « capitalisme », mais aucun ne plaide pour lui : rien ne semble pouvoir sauver ce vilain petit canard… Même Fernand Braudel, grand historien du capitalisme notamment, a contribué à l’opprobre ; dans La dynamique du capitalisme, il déclare :

Vous ne disciplinerez, vous ne définirez le mot capitalisme, pour le mettre au seul service de l’explication historique, que si vous l’encadrez sérieusement entre les deux mots qui le sous-tendent et lui donnent son sens : capital et capitaliste.

Le capital, réalité tangible, masse de moyens aisément identifiables, sans fin à l’œuvre ; le capitaliste, l’homme qui préside ou essaie de présider à l’insertion du capital dans l’incessant processus de production à quoi les sociétés sont toutes condamnées ; le capitalisme, c’est en gros (mais en gros seulement), la façon dont est conduit, pour des fins peu altruistes d’ordinaire, ce jeu constant d’insertion.

Il y a dans cette citation énormément d’idées qui méritent d’être reprises et développées, ce à quoi je vais me livrer ici. Pour conclure, on verra si, fidèle au conte, le vilain petit canard ne finit pas par se transformer en cygne (l’espoir fait vivre !).

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L’homme du XXIe siècle – la terre et le ciel

Les pieds sur sa terre (son territoire, son terroir) et le même ciel pour tous.

Ou, dit autrement : à chacun ses racines, mais à tous le ciel – l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, la terre notre planète.

Cette devise doit être notre guide pour ce siècle au moins. Nous avons plus que jamais conscience de la finitude du monde, et de l’obligation qui nous est faite de le partager. Faite d’altérités, de pluralité, l’humanité vit un destin commun – ce qui ne signifie nullement, donc, un destin « unique » !

La contrainte nouvelle, parce qu’impossible désormais à ignorer, est l’universalité des responsabilités. Tout est lié et il n’est plus possible d’ériger des frontières à la manière de murs infranchissables. Tout est perméable, tout est hospitalité, malgré les efforts d’un grand nombre à se montrer hostiles face à cette nouvelle situation.

La liberté reste à construire pour ce monde des hommes fragile, plus facilement en proie à la violence auto-destructrice qu’à l’entente féconde. La civilisation pour demain saura accueillir et favoriser la pluralité, éviter le nombrilisme de la toute puissance ou au contraire la misanthropie régressive tout en veillant à ne pas chercher la domination totale pour d’hypothétiques raisons (naturelle, historique ou scientifique). Elle devra faire avec un imprévu complexe (la menace pesant sur l’écosystème) et concilier immanence et transcendance.

Une des fresques les plus célèbres de Raphaël qui se trouvent au Vatican représente la dite École d’Athènes. Au centre se trouvent Platon et Aristote. Le premier a le doigt qui pointe vers le haut, vers le monde des idées, nous pourrions dire vers le ciel ; le second tend la main en avant, vers celui qui regarde, vers la terre, la réalité concrète.

– Pape François, discours parlement européen (25 novembre 2014)

Il s’agit d’une relecture du concept de glocal (global et local), d’une réinterprétation du slogan « think global, act local » (penser globalement, agir localement) : penser une possibilité de vie universelle, un en-commun viable, tout en respectant les libertés, les différences, les altérités, la pluralité du local. C’est une convention (une religion) vers une nouvelle organisation, hospitalière et pacifique.

Homo pragmaticus : du matérialisme

Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière.

– Baudelaire

Il semble difficile de pouvoir donner raison à Baudelaire, dans un temps où tout est matériel, concret, mesurable et quantifiable (et pour les domaines où l’on ne dispose pas encore d’instruments de mesure, ils seront bientôt inventés). La matière a l’air plus vivante que l’homme et ses pensées, et on lui accorde bien davantage d’égards. Le souffle (ou plutôt l’expiration) matérialiste, utilitariste, scientiste et objectiviste exhale une tiède puanteur mécanique et intoxicante d’huile, de gaz d’échappement et de particules métalliques. Dans la fabrique, des hommes de chair prennent place entre les machines-outils rutilantes de leur sueur noire. Ils tentent de servir au mieux une logique qui les dépasse mais qu’ils ont appris à vénérer comme un processus vital bienfaiteur et infini. Les chairs brutalisées et concassées sont autant de démonstrations du sacrifice, comme vertu du martyr, qui s’exhibent fièrement.

Metropolis, de Fritz Lang
La glorieuse Metropolis (Fritz Lang)

Et ces bienfaits et cette fierté sont autant individuels que collectifs, corroborés par le fait qu’eux aussi, en tant qu’éléments matériels, sont mesurables et quantifiables. Il existerait donc un horizon indépassable, et c’est, ô joie ! celui dans lequel nous serions d’ores et déjà projetés.

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Le primitivisme, ou l’anarchie anti-civilisation

Le primitivisme est une solution de repli souvent invoquée face aux errements multiples de ce que l’on nomme communément (et à tort) « la civilisation » (l’Occident). Il s’agit de revenir aux sources, au prétendu « naturel », de retrouver l’harmonie perdue d’un âge d’or fantasmé.  Le primitivisme (anarcho-primitivisme) est un écologisme, et se veut une anarchie (contre l’Etat) anti-civilisation (sans développement historique). Pierre Clastres écrit :

L’histoire des peuples sans histoire, c’est […] l’histoire de leur lutte contre l’État.

– Pierre Clastres, La société contre l’État

Pour ses partisans, cette idéologie constitue la seule alternative à l’expansion effrénée des moyens de production et du gaspillage consumériste. Elle serait le seul remède vertueux (car naturel) à nos maux d’hommes trop « civilisés ». Pour comprendre la valeur et les limites de cette doctrine, il faut poser plusieurs questions :

  • Qu’est-ce qu’être contre la civilisation, c’est-à-dire contre le processus civilisationnel de développement ?
  • Qu’est-ce qu’un peuple an-historique ?
  • En quoi une telle doctrine peut-elle être qualifiée d’anarchie ?

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Le combat des idées : une rudesse hospitalière

Love will tear us apart.

– Joy Division

(ma traduction : l’amour nous déchirera)

love will tear us apart - joy division
Ensemble désassemblé

Il vaut mieux rejeter l’autre par un amour déçu que par indifférence ou haine : cela implique au moins que l’on sache à qui l’on a affaire.

Mais l’évitement est devenu la norme, et la rencontre véritable, le combat, est une rareté fragile. Dans ces conditions, le délitement démocratique est inévitable : c’est l’espace public, la scène du politique qui disparaît.

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Ethique de l’hospitalité

Déjà exprimée par Kant et renouvelée par la responsabilité illimitée envers l’autre de Levinas, je reprends à mon tour la définition d’une éthique de l’hospitalité afin de former le fondement et la raison d’être de mon utopie. Il faut rappeler, en préambule, que la liberté de circulation figure d’ores et déjà dans l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

La liberté de circulation est le droit pour tout individu de se déplacer librement dans un pays, de quitter celui-ci et d’y revenir.

Mais cette vague et fébrile déclaration d’intention n’offre aucune liberté concrète d’aller et venir ni ne fonde les principes structurants du droit individuel à se mouvoir dans un monde recouvert d’Etats jaloux de leurs frontières. Entre un inefficace article de droit international (sic) et l’injonction morale à l’hospitalité, il existe un gouffre qui correspond à la différence entre de stériles palabres et la politique véritable.

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La paix perpétuelle de Kant

Dans une lettre ouverte à Obama, voici ce que le Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel écrivit :

Peace is a practice of life in relations between persons and among peoples; it is a challenge to humanity’s consciousness. Its path is difficult, daily and hopeful; where people build from their own lives and their own history. Peace can’t be gifted, it is built. And this is what you’re missing lad, courage to assume the historical responsibility with your people and with humanity.

(ma traduction : La paix est une pratique de la vie faite de relations entre les individus et les peuples ; c’est un défi à la conscience de l’humanité. Son chemin est difficile, quotidien et plein d’espoir ; c’est un chemin que les gens construisent à travers leurs propres vies et leur histoire. La paix n’est pas innée, elle doit être bâtie. Et c’est ce qu’il te manque, mon gars, le courage d’assumer la responsabilité historique avec ton peuple et avec l’humanité.)

Bien que je n’aie pris connaissance de l’existence du projet utopique Vers la paix perpétuelle de Kant qu’après m’être forgé une opinion déjà évoluée sur le sujet (que je développe en ces pages), le fait de poursuivre un même objectif – la diminution drastique, sinon la suppression pure et simple, de l’usage de la violence physique comme moyen d’expression, à la fois au sein des peuples et entre ceux-ci – rend inévitable la comparaison de nos deux systèmes, à la fois à titres d’inspiration, de clarification et de (auto-)critique.

Je partirai donc des éléments qui me semblent fondamentaux dans le texte de Kant, pour en faire un commentaire constructif aboutissant à l’affirmation de mes propres conceptions sur le sujet.

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