Le primitivisme, ou l’anarchie anti-civilisation

Le primitivisme est une solution de repli souvent invoquée face aux errements multiples de ce que l’on nomme communément (et à tort) « la civilisation » (l’Occident). Il s’agit de revenir aux sources, au prétendu « naturel », de retrouver l’harmonie perdue d’un âge d’or fantasmé.  Le primitivisme (anarcho-primitivisme) est un écologisme, et se veut une anarchie (contre l’Etat) anti-civilisation (sans développement historique). Pierre Clastres écrit :

L’histoire des peuples sans histoire, c’est […] l’histoire de leur lutte contre l’État.

– Pierre Clastres, La société contre l’État

Pour ses partisans, cette idéologie constitue la seule alternative à l’expansion effrénée des moyens de production et du gaspillage consumériste. Elle serait le seul remède vertueux (car naturel) à nos maux d’hommes trop « civilisés ». Pour comprendre la valeur et les limites de cette doctrine, il faut poser plusieurs questions :

  • Qu’est-ce qu’être contre la civilisation, c’est-à-dire contre le processus civilisationnel de développement ?
  • Qu’est-ce qu’un peuple an-historique ?
  • En quoi une telle doctrine peut-elle être qualifiée d’anarchie ?

Le bon sauvage contre la civilisation

Le primitivisme puise ses racines dans le mythe rousseauiste du bon sauvage, qu’il souhaite prendre en exemple. Ainsi John Moore, un de ses partisans, déclare :

L’anarcho-primitivisme s’oppose à la civilisation, le milieu au sein duquel les diverses formes d’oppression prolifèrent, deviennent envahissantes et finissent par dominer. Notre objectif est d’effectuer la synthèse entre les aspects anti-autoritaires, non-étatistes et respectueux de la nature des modes de vie primitifs et les formes les plus avancées de l’analyse anarchiste des relations de pouvoir. Non pas dans le but de reproduire la vie primitive ou d’y retourner, mais simplement pour la saisir comme l’une de nos sources d’inspiration, comme l’une des formes que l’anarchie peut prendre en exemple.

Rien de différent aux écrits de Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) :

Pour la philosophie ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. […]

[La société et les lois] détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour le profit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère.

Cependant, cet état vicié de la société dont Rousseau entreprend la critique ne signifie pas qu’aucun contrat social ne doit être entrepris, mais, bien au contraire, que ce contrat social est absolument nécessaire afin d’échapper à cet état de désolation. Pour l’auteur du Contrat Social :

Le contrat social est nécessaire, selon Rousseau, lorsque les besoins de chacun sont supérieurs à ce que chaque homme peut faire pour y subvenir par lui-même. Pour survivre il leur faut alors s’unir et « agir de concert ».

Mais le bon sauvage n’aurait précisément pas de besoins « supérieurs à ceux auxquels il peut par lui-même subvenir », en cela résiderait sa différence et sa sagesse supérieures face au monde que décrit l’anarcho-primitiviste Kirkpatrick Sale :

Les termes du jeu sont simples pour eux : l’amélioration matérielle pour autant de gens que possible, aussi vite que possible et rien d’autre.

En réponse, on peut noter le passage de Charles Dunoyer (De la liberté du travail) cité par Proudhon dans Philosophie de la Misère :

Il y a même dans la nature des hommes cela de très-remarquable, que moins ils ont de lumières et de ressources, et moins ils éprouvent le désir d’en acquérir. Les sauvages les plus misérables et les moins éclairés des hommes, sont précisément ceux à qui il est le plus difficile de donner des besoins, ceux à qui on inspire avec le plus de peine le désir de sortir de leur état ; de sorte qu’il faut que l’homme se soit déjà procuré par le travail un certain bien-être, avant qu’il éprouve avec quelque vivacité ce besoin d’améliorer sa condition, de perfectionner son existence, que j’appelle amour du bien-être.

Cette idée d’auto-rabaissement des exigences humaines ou de servitude (in)volontaire rejoint les idées de Rousseau dans le Contrat Social :

Un esclave naît esclave et « perd tout jusqu’au désir d’en sortir ».

Mais, s’il semble plus qu’autoritaire d’interdire à l’homme de chercher à assouvir des besoins qui lui sont de prime abord inaccessibles (puisqu’il s’agirait alors d’une emprise profonde et d’une dégradation de la nature humaine), la course infinie au « progrès » constitue un autre genre de servitude. L’égarement dans l’agencement des moyens, qui définit l’utilitarisme, n’a jamais cessé d’être constaté et déploré par une longue tradition qui, depuis Platon jusqu’aux idéologies hippie, punk et grunge, en passant le romantisme et nombre de religions, considèrent que la vertu est dans la contemplation, et que les affaires humaines ne sont que contrainte.

Last Days, Gus Van Sant
La vie, quoi ! (Last Days, de Gus Van Sant)

Selon le primitiviste John Zerzan :

Nous avons quitté un lieu d’enchantement, de compréhension et de totalité pour atteindre l’absence que nous trouvons aujourd’hui au cœur de la doctrine du progrès. Vide, et de plus en plus vide, la logique de la domestication, avec ses exigences de totale domination, nous montre aujourd’hui la ruine d’une civilisation qui ruine le reste…

Dans Le Savant et le politique, le désenchanté Max Weber (lire ici le passage extrait de l’ouvrage de Aron) partage cette opinion :

L’ensemble de ses méditations [celles de Tolstoï] se cristallisa de plus en plus autour du thème suivant : la mort est-elle ou non un événement qui a un sens ? Sa réponse est que pour l’homme civilisé [Kulturmensch] elle n’en a pas. Et elle ne peut pas en avoir, parce que la vie individuelle du civilisé est plongée dans le « progrès » et dans l’infini et que, selon son sens immanent, une telle vie ne devrait pas avoir de fin. En effet, il y a toujours possibilité d’un nouveau progrès pour celui qui vit dans le progrès ; aucun de ceux qui meurent ne parvient jamais au sommet puisque celui-ci est situé dans l’infini. Abraham ou les paysans d’autrefois sont morts « vieux et comblés par la vie » parce qu’ils étaient installés dans le cycle organique de la vie, parce que celle-ci leur avait apporté au déclin de leurs jours tout le sens qu’elle pouvait leur offrir et parce qu’il ne subsistait aucune énigme qu’ils auraient encore voulu résoudre. Ils pouvaient donc se dire « satisfaits » de la vie. L’homme civilisé au contraire, placé dans le mouvement d’une civilisation qui s’enrichit continuellement de pensées, de savoirs et de problèmes, peut se sentir « las » de la vie et non pas « comblé » par elle. En effet il ne peut jamais saisir qu’une infime partie de tout ce que la vie de l’esprit produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif. C’est pourquoi la mort est à ses yeux un événement qui n’a pas de sens. Et parce que la mort n’a pas de sens, la vie du civilisé comme telle n’en a pas non plus, puisque du fait de sa « progressivité » dénuée de signification elle fait également de la vie un événement sans signification.

Face à cette absence de spiritualité provoquée par la fuite en avant vers le progrès infini (positivisme), le retour au primitif constituerait l’unique réponse valable. Mais poussée à son terme, une telle rigidité de posture conduirait certains à vouloir ôter à l’homme la curiosité qui lui fit domestiquer le feu…

 

De la science, du travail et du capital

Car il s’agit d’un « tout ou rien » : choisir la science et le doute qui contaminent les esprits, sans retour possible, ou demeurer dans l’ignorance primitive (qui est un prélude à ce qui suivra).

La science, ou esprit scientifique, est une contamination : pour un peuple traditionaliste, le contact avec le progrès scientifique est un choc aussi violent que le serait par exemple la preuve que Dieu n’existe pas pour un croyant. Un croyant pourrait continuer à appliquer la doctrine morale et les règles de conduite prônées par sa religion, mais rien ne serait plus pareil, car le doute du bien fondé de ces valeurs serait permanent. De la même manière, le peuple traditionaliste devrait vivre avec la certitude qu’il existe un en-dehors dont la connaissance du monde est non seulement différente de la sienne, mais aussi plus précise et complète. Soit sa curiosité d’homme le poussera à tenter de comprendre cette nouveauté, soit il se renfrognera en un mouvement régressif et conservateur. Mais cette seconde posture n’aura plus rien à voir avec le traditionalisme initialement adopté, qui était une forme d’innocence mêlée de naïveté ; ce conservatisme-là sera une doctrine conscientisée, un refus d’autre chose. Et cet apport, ou surplus, de conscience, c’est la contamination de la science.

Cette contamination se formule ainsi : si tu penses que je suis barbare, dis-toi que tu l’es tout autant. Cette irruption de l’autre devient altérité envers soi-même : de quoi être sûr, désormais ? Tout ce que l’on croyait immuable et « naturel » n’est en réalité que l’expression de notre subjectivité envers le monde. Que la croyance soit un panthéisme ou une religion prophétique, la science, comme connaissance des mystères du monde par l’utilisation des capacités humaines, bouleverse l’ordre établi en plaçant l’homme en position dominante – et non plus soumise à des lois immanentes naturelles ou transcendantes révélées.

 

La science a apporté quelque chose que le primitiviste a en horreur : le travail. La science a permis d’organiser les tâches, de les répartir, d’en mesurer la difficulté, les exigences et les fruits (la production). Dans la société pré-scientifique, on vaque à des occupations diverses censées répondre aux besoins de court terme du groupe. La science apporte la rationalisation permettant une utilisation toujours plus efficace des ressources (force de travail) à disposition, et sans doute le commencement d’une répartition structurée des rôles, et l’apparition de liens organisationnels (le travail des uns dépendant de celui des autres) et sans doute hiérarchiques (qui décide quoi faire). Mais ce processus n’engendre pas simplement une recherche empirique d’optimum, c’est-à-dire le moyen de subvenir le plus efficacement aux besoins : il crée de nouveaux besoins à mesure que les premiers deviennent plus faciles à satisfaire. L’efficacité au travail engendre des capacités d’accumulation : des surplus apparaissent, alors que la production était auparavant juste suffisante pour satisfaire la consommation quotidienne (souvent, ce n’était pas le cas). Ce surplus, c’est le capital. Ce capital, qui est source de (ré)confort, est le grand ennemi. A. Morfus (contributeur de Green Anarchy) écrit (d’après ce texte dont est issue la majeure partie des idées que j’identifie ici comme le primitivisme, ou anarchie anti-civilisation) :

Le capital a réussi à faire aimer aux exploités leur exploitation.

 

Dans la société primitive, point d’exploités ni d’exploiteurs, simplement des hommes face aux caprices cruels de la nature. Égalité absolue. Mais voilà que le vicieux serpent capitaliste offre de belles pommes aux « exploités » ! Ce capital, qui profite in fine au plus grand nombre (même si ce n’est peut-être pas équitablement) est pragmatiquement adopté comme un bienfait et devient un « acquis », quelque chose que l’on refuse d’abandonner sans considérer cet abandon comme une régression.

Le travail, selon la belle expression d’un auteur, M. Walras, est une guerre déclarée à la parcimonie de la nature ; c’est par lui que s’engendrent à la fois la richesse et la société.

– Proudhon, Philosophie de la Misère

Ce « progrès » continu, cette accumulation féconde, c’est le processus civilisationnel en marche : le capital, ou richesses, est la cause et le principe des civilisations. Stopper le mouvement signifie mettre fin à cette civilisation, à ce modus vivendi. Là encore, pas de voie intermédiaire : soit le processus civilisationnel se poursuit, soit cette civilisation disparaît – on ne peut déclarer que « c’est assez » et stopper le mouvement, car les forces conservatrices qui le voudraient ne seraient jamais assez puissantes pour arrêter le foisonnement des alter-natives.

Le primitivisme correspond à une idée d’anti-civilisation : être et rester chasseurs-cueilleurs ; ne pas accumuler le capital, donc ne pas entrer dans le processus nommé capitalisme. Mais pourtant, accumuler des connaissances, des savoir-faire, des outils, des armes de chasse, des rites et organisations et les reproduire par transmission et héritages entre générations, c’est faire œuvre de civilisation – donc de capitalisme. Certes, il ne s’agit pas de l’accumulation (consumérisme et gaspillage) ni du capitalisme (financier et spoliateur) dont le langage courant a perverti l’usage à force de raccourcis et de sous-entendus, mais davantage de l’accumulation d’un capital humain et social. Nécessairement, entrer dans un processus d’accumulation entraîne une différenciation entre les premiers fondateurs et les héritiers récents, chaque génération disposant de conditions culturelles et matérielles d’existence différentes.

Faire acte d’anti-civilisation, ce serait à chaque génération faire table rase des connaissances, instaurer un statu-quo comme une religion : « il est interdit de changer ». On pourrait alors parler, au-delà de la décroissance ou de la non-croissance, de la dictature d’un présent et du renoncement à l’Histoire – à l’évolution. Être primitif à jamais. Pourquoi pas ? Comme ces hommes isolés sur un île, hors de la civilisation, vivant comme ils ont toujours vécu : ne jamais quitter les sources. Peut-on néanmoins nommer cet état « liberté » ou doit-on le nommer « ignorance et conditionnement dogmatique ou mystique (le mythe du bon sauvage à l’état de nature, en harmonie avec la terre-mère et nourricière Gaïa) » ?

Mais ce n’est pas ce qu’entend le libertaire (anarchiste) anti-civilisation. Il déclare même :

Environ 98,8% de l’histoire de l’humanité a été l’histoire exclusive de groupes d’humains primitifs, période de grandes inventions et d’améliorations non destructrices de l’environnement et non hiérarchiques.

Alors, plutôt que de parler d’anti-civilisation parce que l’on définit la civilisation au singulier, il aborder les civilisations au pluriel, comme différentes formes « d’inventions et d’améliorations » – certaines seraient productivistes et suivraient le mythe positiviste de la croissance infinie (ce que l’auteur du texte mentionné désigne par « pro-civilisation« ), d’autres, sans abandonner ni l’idée de progrès, ni l’idée de développement, ni donc l’idée de civilisation et d’accumulation de richesses, pourraient constituer d’autres formes de civilisations. La cause et le principe de la civilisation sont l’accumulation de richesses – c’est le socle commun. Mais la liberté se situe précisément dans la définition de ces richesses, qui est la définition de la finalité, donc du dogme, de chaque civilisation.

 

Sans Histoire

Ainsi, si être « anti-civilisation » c’est être « anti-richesses », alors le primitivisme adopte la croyance que la nature est cause et principe de la vie, s’opposant à l’idée que les richesses sont cause et principe de la civilisation. C’est un « anti-travail » sur la nature, une « anti-exploitation » de la nature, qui sont nécessairement des actions néfastes puisque la civilisation porte en elle les germes de la surexploitation ; toujours d’après ce texte :

Les formes d’organisation sociale non-civilisées ne sont peut-être pas parfaites, mais elles sont les seules à ne pas s’être autodétruites, à être viables écologiquement et socialement.

L’homme retourne à l’état animal dans lequel il fait partie d’un écosystème : c’est un primate omnivore inséré dans la chaîne alimentaire, prédateur lui-même, et proie de prédateurs situés plus haut que lui dans cette chaîne. Ce doit même être un primate végétarien, avec la cueillette comme seul moyen de subsistance, car qu’est-ce que l’outil, sinon un moyen d’aboutir à une fin, donc de produire des objets, donc d’entrer dans la civilisation ? Et un homme sans arme de chasse, que peut-il chasser, alors qu’il n’a ni griffes, ni crocs acérés ?

L’anti-civilisation peut être résumée comme une vision anti-anthropocentrique, donc bio-centrique : l’espèce humaine y est perçue comme n’importe quelle autre espèce vivante, et doit adopter et s’adapter au règne des lois de la nature. Voltaire ironise à ce propos face à Rousseau et son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes :

J’ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie. […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi.

Voilà pourquoi, comme je le mentionnais plus haut, le primitivisme honnit Prométhée. Il faudrait que l’homme disparaisse, idéalement : c’est la position de certains extrémistes écologistes. Mais sans aller jusqu’à une extinction effective de l’espèce, le primitivisme voudrait, en subordonnant l’homme à la nature, aboutir à une disparition « soft » de l’humanité, par le simple fait de la négation de la nature humaine, qui est l’insertion dans un processus historique – contrairement aux animaux qui ne s’insèrent que dans le processus biologique de l’évolution des espèces. Le meilleur de la fable, c’est de croire qu’il s’agit d’une attitude libertaire, donc « humaniste » d’une certaine manière : libérer l’homme pour le rendre à sa « sauvagerie » – sauvagerie qui n’a plus rien de démocratique, soit dit en passant. Selon Derrick Jensen (A Language Older Than Words) :

Aussi longtemps que nous nous gardons occupés (…) à bâtir des digues pour bloquer des rivières, à prendre des notes dans des classes ennuyeuses et à compter les heures de nos journées de travail assommantes, il n’y a aucune crainte que n’importe lequel d’entre nous devienne sauvage. Ni, et ça revient un peu au même, aucune crainte que n’importe lequel d’entre nous ne devienne qui nous sommes vraiment.

Il existerait donc un « être-en-soi » dont le processus civilisationnel et l’Histoire nous priveraient ? Quel serait ce peuple an-historique ? Un homme an-historique (privé d’Histoire et de la capacité de faire l’Histoire) suppose une ignorance primitive, un retour à la nature, sans aucune autre alternative existante, mais aussi, et contrairement aux hommes pré-historiques (premiers hommes), une incapacité à se projeter dans l’avenir. Comment serait-ce possible ?

Soit il s’agit d’une sagesse acquise et transmise, traditionnelle, qui décrète : « il ne faut pas changer ». Mais cet interdit initial, justifié par le savoir, risque progressivement de se perdre jusqu’à oublier sa raison. Il ne restera qu’une injonction, un interdit divin et absolu – qui sera, n’en doutons pas, tôt ou tard transgressé.

Soit il s’agit d’organiser l’ignorance, donc effacer toute trace de ce qui a précédé – les civilisations dans leur ensemble. Ceux qui savent devront maintenir dans cette ignorance ceux qui ne doivent pas savoir. Mais quand ceux qui savaient seront morts, il est certain que ceux qui ne savent pas deviendront des hommes pré-historiques, et reprendront avec ignorance et naturel le processus civilisationnel. Même si on leur laissait en héritage une religion toute faite d’interdits divers, ils seront tôt ou tard transgressés.

Le bon sauvage, admettons qu’il puisse l’être un temps, l’espace d’une génération ou de deux, marquées par la domination complète de la tradition, deviendra rapidement homme pré-historique, puis homme historique. L’Histoire pourra reprendre du début – rien n’aura changé, sinon que l’on aura rayé d’un trait des millénaires de civilisation et de génie humain. Et pourquoi, au juste ?

 

Une anarchie ?

Pourquoi ? Cela a été écrit : pour être, en tant que société, « viable écologiquement et socialement ».

Viable écologiquement : oui, car l’homme est alors soumis à la nature, et non l’inverse. En l’absence de science du travail et de domestication de la nature, par l’élevage ou l’agriculture, l’homme prélève ce qu’il peut, non ce qu’il veut. La vie s’organise sur un territoire, en sédentarité, ou impose un nomadisme saisonnier afin de suivre les ressources nécessaires à la survie du groupe. Toute variation de cette relation symbiotique, due par exemple à des aléas climatiques (hiver rigoureux, inondations, crues, sécheresse, tremblements de terre, etc.) ou à des variations de prélèvement sur la faune et la flore (épuisant les capacités de renouvellement de ces espèces) menace la survie du groupe : la punition pour ces infractions aux lois de la nature est immédiate et irrévocable. Par ailleurs, toute variation démographique, que ce soit l’augmentation ou la diminution de la natalité ou de l’espérance de vie, bouscule aussi cette relation avec la nature. L’accroissement démographique génère notamment une obligation d’évolution. La viabilité écologique suppose donc que, pour une population donnée, les ressources soient en abondance suffisante et que leur prélèvement ne dépasse pas leur seuil de renouvellement. Cela revient à dire que cette communauté primitive est capable d’avoir une empreinte écologique maîtrisée. Mais comment sauraient-ils la mesurer, sans capacités scientifiques ?

Viable socialement, puisque la tradition et l’absence de remise en cause de l’organisation sociale (quel que soit son modèle) garantissent la stabilité. Au prix d’une absence totale de liberté collective (remise en question politique) et individuelle : l’individu étant pré-destiné, comme programmé, à exécuter une fonction sociale, identique pour tous.

 

On nous dit que de telles sociétés sont « les seules à ne pas s’être auto-détruites » : mais qu’est-ce que « l’auto-destruction » pour une forme d’organisation sociale ? Est-ce la perte de ses habitudes, traditions, mode de vie ? Il n’y a dans ce cas en effet que le primitif qui reste primitif : mais il faut qu’il ne crée rien, n’invente rien, n’améliore rien… ne change en rien ses conditions ni son mode de vie – qu’il reste prisonnier d’un état aléatoire causé par sa naissance en un lieu donné, à un instant donné, le soumettant à un arbitraire organisationnel et social qu’il ne saurait remettre en cause. L’individu et le libre arbitre, dans ce genre de société, n’existent pas : tout être vivant est une fonction prédéterminée par un système qui doit être maintenu sans discussion. Une bonne définition du totalitarisme, et de l’inhospitalité la plus criante.

 

En quoi pourrait-on alors parler d’anarchie pour qualifier une telle doctrine ?

Selon Arendt, le verbe grec arkhein « signifie aussi bien commencer que commander ». Nous aurions donc affaire, au sens étymologique strict, à une an-archie, privation du commandement et de la capacité à commencer quelque chose de nouveau : anarchie anti-civilisation deviendrait en ce sens un pléonasme. Mais on pourrait aussi trouver à cette anarchie un synonyme : soumission. Sous le commandement de la nature, force supérieure à laquelle se soumettre, dogme et normes immanents mais échappant à jamais à la portée des hommes. La finalité n’est plus l’homme ; l’homme n’est plus maître de ce qu’il peut faire (donc chercher, tenter, innover, imaginer, domestiquer, comprendre, produire, détruire, construire, modifier, utiliser, choisir, etc.), mais condamné à un « ce qu’il doit faire », qui est : se soumettre aux exigences de la nature.

C’est une injonction de retrait de l’homme des commandes du monde : ce qu’il a pris, ce qu’il a fait sien, il ne « devait » pas tenter de le dominer, et il doit désormais battre en retraite. Plutôt que d’appréhender rationnellement les lois de la nature (qui sont les règles contraignantes que notre environnement restreint et fragile nous impose afin que nous puissions continuer de vivre), l’homme devrait obéir à la loi de la nature. Et sans penser à ce que l’homme pourrait entreprendre pour la préservation de son écosystème, l’anti-civilisation prône sans nuance ni alternatives possibles le retour du chasseur-cueilleur et la vie dans les cavernes.

Mais si, au contraire, on comprend l’anarchie comme des formes d’organisations sociales et politiques toujours à réinventer, un dynamisme populaire et un mouvement permanent, comme une hospitalité et la garantie de la capacité à désobéir à un commandement univoque, alors on ne pourra jamais qualifier le primitivisme d’anarchie.

 

Une communauté dans mon utopie ?

Enfin, est-ce que le primitivisme est compatible avec cette dernière définition de l’anarchie? Pourrait-on inclure le primitivisme au sein d’une civilisation plurielle (mon utopie métapolitique libérale), et laisser éclore ce dogme (comme un autre), à l’échelle d’une communauté ?

D’abord, il semble que le primitivisme ne puisse se concevoir que comme un universalisme, et non une civilisation ou une communauté : il ne peut exister que comme globalisé et il faut que toute la planète s’y soumette, car il commande notamment un contrôle des naissances généralisé dans l’objectif d’une diminution de la population (toujours extrait de ce texte) :

Dans un contexte comme celui-là, en tenant compte qu’il y a des individus qui ne veulent pas d’enfants, que les homosexuels n’ont habituellement pas d’enfants (cela n’empêche pas que ces individus puissent participer pleinement à élever et éduquer les enfants de la communauté), qu’une amélioration des conditions de vie, d’hygiène, de la liberté individuelle et collective favorise historiquement un taux de natalité assez bas, disons aussi que le désir de décroître dans la population est partagé et que ceux et celles qui en veulent visent un enfant par deux personnes, cela prendra 4-5 générations (environ un siècle) avant d’atteindre un niveau soutenable pour une population mondiale de chasseurs-cueilleurs selon les plus sceptiques.

On assiste ici au renversement classique de la relation de causalité provoqué par une pensée dogmatique. Le problème n’est pas exprimé en partant du constat fondé sur une analyse scientifique du réel (« comme la population va augmenter (ou diminuer), il faut réagir en conséquence de telle ou telle manière »), ce qui correspond à une attitude responsable et attentive envers le monde, mais à partir des objectifs auto-déclarés de la religion primitiviste (« puisque nous devons devenir des chasseurs-cueilleurs et que ce statut ne permet pas de nourrir toute la population mondiale actuelle et à venir, il faut contrôler et réduire la population »).

C’est par conséquent un dogme qui remplace les autres dogmes, incompatible avec toute autre religion ou organisation sociale. Qualifier d’anarchie une religion revient à dire que le fait de conférer un pouvoir à une entité non humaine (la nature, dans ce cas) définit l’an-archie (privation de commandement par et pour les hommes).

Mais admettons que ce dogme renonce à ses visées globalisantes et n’ait pas besoin d’imposer de contrôle de population – car après tout, la démographie dans un siècle et au-delà est largement inconnue. Occupant un territoire, ses adeptes seraient soumis à la concurrence d’autres peuples (les « civilisés ») pour leur conservation. Il leur faudrait alors disposer d’une organisation militaire qui garantirait leur sécurité face, d’une part, à une potentielle violence armée directe, et d’autre part, à la spoliation ou à la dégradation de leur territoire (éminemment sensible puisque c’est de lui qu’ils puisent leurs ressources vitales). S’ils devaient mettre en place une telle organisation, le dogme primitiviste s’effondrerait de lui-même.

Par ailleurs, son territoire devrait disposer de ressources suffisantes pour assurer leur subsistance et, donc, être délimité par des frontières. Ou alors, il s’agirait d’adopter un nomadisme à plus grande échelle afin de puiser des ressources là où bon leur semble ; dans ce cas, des questions de conflits d’intérêt et de cohabitation avec des populations sédentarisées se poseraient… Autant d’éléments qu’une doctrine universaliste n’a pas besoin d’étudier, puisqu’elle nie la différence (l’altérité).

Mais dans l’optique où les tenants d’un tel dogme accepteraient de se former en communauté (échelon infra-civilisationnel), la superstructure civilisationnelle garantissant à cette idéologie, comme à toute autre, les moyens de sa mise en œuvre et de son existence (au travers de « services supra-communautaires publics »), lui serait compatible : en garantissant d’une part sa sécurité physique au moyen de forces militaires supra-communautaires (dont la communauté n’aurait donc pas à se charger, ce qui permettrait de ne pas pervertir son modèle social primitiviste), et d’autre part l’approvisionnement de ses moyens de subsistance en tout lieu (grâce au respect commun de l’éthique de l’hospitalité), le primitivisme pourrait être intégré comme forme de communauté au sein de la civilisation utopique que je conçois.

4 réflexions au sujet de « Le primitivisme, ou l’anarchie anti-civilisation »

  1. Salut,

    La partie de l’anarcho-primitivisme qui découle de la vision romantique de l’état de nature selon Rousseau peut certainement être contestée puisque cette vision peut être contestée (je m’y suis employé : https://redvolted.wordpress.com/2015/09/22/commentaires-de-lecture-discours-sur-lorigine-et-les-fondements-de-linegalite-parmi-les-hommes-jean-jacques-rousseau-1755/).

    Cela ne dispense pas d’une définition juste de l’anarchie :

    « L’étymologie du mot est limpide le préfixe « an- » qui correspond à l’idée d’absence, de privation, « arkhe » qui signifie « le commandement » ; plutôt que commandement on préférera sémantiquement « décideur » qui est plus neutre et rend meilleur compte de l’idée anarchiste. L’anarchie est l’absence de décideur (pas l’absence de décision).

    L’anarchisme va naturellement rejeter toutes structures hiérarchiques de pouvoir mais ne dit rien sur les structures hiérarchiques organisationnelles ou décisionnelles pour peu que qu’il n’y ai pas de décideur exclusif. L’État peut être une structure hiérarchique strictement organisationnelle et décisionnelle.
    Ainsi l’association de l’anarchisme avec l’anti-étatisme et le désordre est simplement abusive (cette association abusive provient d’une vision biaisée introduite par les classes oligarques dominantes et certains anarchistes eux-même). »

    https://redvolted.wordpress.com/2015/10/18/libertaire-et-liberal-anarchie-et-anti-etatisme/

    1. Hello,

      « L’État peut être une structure hiérarchique strictement organisationnelle et décisionnelle. »
      Oui mais dans ce cas, n’y a-t-il pas finalement dissolution de l’Etat dans la société civile – un Etat tellement ouvert qu’il n’est plus une organisation à part entière, mais l’institution publique, au sens où elle recouvre alors toute la société ? Et dans ce cas, l’anarchie serait bien en contradiction avec l’idée d’un « Etat » au sens d’organisation indépendante de la société (telle que le sont les Etats que nous connaissons, avec toutes leurs prérogatives, leurs domaines exclusifs et leur opacité). A noter que je ne dis pas ça pour décrédibiliser l’anarchie, mais au contraire pour affirmer son caractère pleinement démocratique, par opposition à des Etats qui ne le sont que très superficiellement.

      1. Salut,

        En réponse à tes autres réponses : Il est pour moi évident que nous sommes globalement en phase sur le fond des choses, ton pedigree d’universitaire fait que tu es en mesure de l’exprimer de façon on ne peut plus complexe.

        J’ai également lu ton dernier billet-fleuve, en diagonale j’avoue, il n’y a rien qui m’aie choqué.

        « Oui mais dans ce cas, n’y a-t-il pas finalement dissolution de l’Etat dans la société civile – un Etat tellement ouvert qu’il n’est plus une organisation à part entière, mais l’institution publique, au sens où elle recouvre alors toute la société ? Et dans ce cas, l’anarchie serait bien en contradiction avec l’idée d’un « Etat » au sens d’organisation indépendante de la société (telle que le sont les Etats que nous connaissons, avec toutes leurs prérogatives, leurs domaines exclusifs et leur opacité) »

        L’État est (tel que je le vois) en substance l’organisation sociale et sociétale publique et commune dans le but du déterminisme public et commun (a fortiori incarné par les institutions) ; l’anarchie est en opposition avec l’idée d’accaparement unilatéral de cette organisation par quelques communauté que ce soit et revendique évidemment une structure strictement démocratique (au titre de l’égalité morale des citoyens) ; l’anarchie n’est pas en opposition avec l’idée de l’État, l’anarchie n’est pas l’anomie.

        (il n’y a pas a priori dissolution de la société civile dans l’État ou vice versa, mais ça peut mener à reconsidérer ce qui se situe dans un cadre ou dans l’autre)

        C’est probablement mon dernier commentaire, je vais laisser tout ça de côté pour m’occuper d’une vie que j’ai négligée depuis trop longtemps : la mienne.

        Je te remercie sincèrement pour ton temps et pour l’enrichissement intellectuel que tu m’as procuré (que je souhaite réciproque sans pouvoir l’espérer tellement tu es un monstre dialectique, toi aussi ^^).

        Bonne continuation à toi, camarade libéral (libertaire qui s’ignore) 🙂

        1. Salut,

          Je te souhaite de pouvoir concilier à l’avenir cette vie que tu estimes avoir négligée et la lecture, la réflexion et l’écriture qui nous sauvent de la zombification.

          Rassure-toi, nos échanges ont toujours été pour moi une source d’enrichissement et de remise en question – et de fait, je crois sincèrement que mon point de vue en a été modifié, en même temps que j’ai progressé dans ma réflexion.

          Libéral, libertaire, anarchiste, utopiste : rêveurs d’autres « demain », et c’est bien là l’essentiel.

          Le meilleur pour toi, et à bientôt peut-être !

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