Des richesses à la richesse : un dévoiement du progrès en capital ?

On fait souvent une confusion entre la richesse et les richesses.

C’est un problème de fond, qui fait que l’on croit qu’il faut que des individus s’enrichissent pécuniairement (ils obtiennent alors la richesse) pour produire des richesses, c’est-à-dire, pour employer provisoirement un champ très large, de l’activité économique. C’est la confusion que Macron laisse échapper lorsqu’il déclare :

L’économie du Net est une économie de superstars. Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires.

On entend indifféremment les expressions « créer de la richesse » et « créer des richesses », et aussi on entend parler des « créateurs de richesse(s) » – que, par exemple, une politique fiscale « confiscatoire » ferait fuir à l’étranger…

Macron pense que le développement de start-ups innovantes passe nécessairement par l’appât du gain individuel : « envie de devenir milliardaire ».

D’une part, c’est faux car devenir milliardaire (ou millionnaire, ce n’est déjà pas si mal…) est la conséquence de la réussite d’un projet auquel on croit d’abord et avant tout pour ses qualités intrinsèques : parce qu’il apporte un avantage significatif sur son marché.

D’autre part, la motivation d’un entrepreneur est autant fondée sur le défi personnel que dans la croyance en ses idées et en son talent. L’argent est une récompense pour son travail, pas une fin en soi. Imaginez le degré de motivation d’un sportif de haut niveau qui ne serait intéressé que par son salaire… Idem pour les artistes. L’estime de soi et l’accomplissement personnel : voilà les vrais facteurs de motivation, et ils sont totalement subjectifs. Pourquoi se contenter de l’argent quand on peut avoir la gloire ? Pourquoi rester un obscur financier quand on peut être une superstar qui change le monde ?

Aujourd’hui, on peut être une rock star en tongs et T-shirt, multi-milliardaire, avec un biopic réalisé par David Fincher et la presse qui vous acclame comme un génie visionnaire : c’est la revanche du geek face au blues du businessman !

J’aurais voulu être un geeeeeeek !

 

Or, si la richesse (individuelle) est une conséquence (non nécessaire : on pourrait, rêvons, assister à des entreprises philanthropiques) du succès dans les affaires (donc, de la création de richesses), les richesses sont à la fois la cause et l’objectif d’une société, ou civilisation, donnée.

Essayons d’y voir un peu plus clair dans ce jeu de l’œuf et de la poule.

Oeuf ou poule
L’œuf ou la poule : richesses ou richesse ?

 

D’abord, énonçons ceci :

« La richesse » est un concept relatif, tandis que « les richesses » est un concept subjectif.

La richesse est relative parce qu’il faut toujours se comparer à quelqu’un d’autre (un référentiel) pour savoir si l’on est riche. Un occidental ne se dira pas riche s’il se compare au niveau de vie moyen d’un Africain ou d’un Indien : pourtant, il y a de fortes chances que son niveau de vie soit plusieurs fois supérieur (dix, quinze, vingt, trente fois ?). Il suffit de jeter un œil au classement du PIB/habitant pour se faire une idée.

Pareillement, le multi-milliardaire se compare à ses pairs (ils sont un peu plus de 1 800 dans le monde en 2015, c’est un club assez sélect) pour savoir s’il est « riche » ou pas : il va comparer son jet, son yacht, ses résidences, son île privée, etc. avec ceux de sa classe. Il sera alternativement jaloux et jalousé. C’est pourquoi la quête de richesse est interminable pour ces caractères (qui ont tout fait pour devenir riches, on ne le devient jamais par coïncidence – sinon par héritage) : l’estime d’eux-mêmes et le sentiment d’accomplissement s’obtiennent par comparaison avec les autres, et cette comparaison est fondée sur une comptabilité. Comme toute comptabilité, c’est une approche matérialiste qui convertit ce que l’on considère avoir de la valeur en un nombre estimé d’unités de valeur (qu’on les nomme euro, dollar, yuan ou chameau). L’accumulation d’une telle richesse personnelle n’a aucune autre utilité que de pouvoir être comparée afin de flatter l’ego ; pour eux, ce sont les gueux qui ont besoin de gagner de l’argent pour (sur)vivre.

Les pingouins se jaugeaient entre eux, chacun trimballant son caillou dans le bec, lorsque surgit une mouette. Cette dernière poussa un rire moqueur et déféqua sur les pingouins, qui se mirent à la vilipender.  Mais leurs cris cessèrent lorsqu’ils aperçurent un albatros flotter majestueusement dans l’azur. L’oiseau hautain ne daigna pas jeter un regard à cette basse-cour. La mouette, penaude, battit en retraite. Les pingouins restèrent médusés.

Injuste, n’est-ce pas ? C’est la loi de la jungle (ou de la banquise, en l’occurrence) !

Rien de neuf sous le soleil (ou sur la banquise), car Adam Smith, dans La Richesse des Nations (1776) a déjà effectué pareilles observations :

Pour la plupart des riches, le principal plaisir qu’ils tirent de la richesse consiste à en faire étalage et à leurs yeux leur richesse est incomplète tant qu’ils ne paraissent pas posséder ces marques décisives de l’opulence que nul ne peut posséder sauf eux-mêmes.

Deuxièmement, j’ai écrit que les richesses définissent un concept subjectif, car elles sont à la fois la cause et le principe de l’existence des civilisations.

D’une part, la subjectivité de toute civilisation, ou société, ou Etat, ou nation (comme on voudra appeler toute forme homogène géographiquement, démographiquement et historiquement), en tant que forme de barbarie, ne doit plus faire de doute : rien de ce qui dépasse la satisfaction des besoins primaires n’a d’objectivité, et rien de ce qui est construit par l’homme pour l’homme (son mode de vie) n’est objectif. D’autre part, une civilisation n’existe que grâce aux richesses y sont créés, et que celles-ci contribuent à sa persistance en satisfaisant a minima les besoins primaires des individus qui la constituent: c’est la définition des richesses comme cause de la civilisation.

D’autre part, au-delà de ces besoins primaires, tout ce que l’on associe aux richesses est une construction subjective : si les richesses permettent de contribuer à la satisfaction des besoins de reconnaissance et d’amour, à l’estime et à l’accomplissement de soi, alors elles répondent à l’émanation de la subjectivité d’un peuple (dont les mœurs et les lois permettent l’organisation). En acceptant ce constat de la subjectivité des richesses, on peut alors associer la notion de « richesses » à la notion de « progrès », dans le sens où l’augmentation des richesses bénéficie aux objectifs de la civilisation concernée : c’est la définition des richesses comme principe radical de la civilisation.

 

Bien qu’étant similaire, la notion de « progrès » n’est pourtant pas connotée comme le concept de « richesses » : car, quand on emploie le terme « richesses », on pense immédiatement, comme Macron, à la richesse de quelques-uns, richesse qui serait bien méritée puisqu’ils produisent des richesses (qui profitent à tous). Du coup, on présuppose que là où se trouvent beaucoup de riches, c’est-à-dire là où certains disposent de beaucoup de richesse, se créent nécessairement beaucoup de richesses – donc que c’est nécessairement un progrès pour tout le monde que certains s’enrichissent.

Mais depuis quand acquiesce-t-on sans sourciller à ce dogme qui édicte que le progrès est subordonné à l’enrichissement de quelques-uns, avant qu’il n’enrichisse (de manière globalement plus importante, mais individuellement amoindrie) tout le monde ?

Serait-il impossible de produire des richesses sans que les uns s’enrichissent très au-delà du niveau médian ? Fallait-il que Bill Gates devienne l’homme le plus riche du monde grâce à sa société d’édition de logiciels (Microsoft) afin que nous puissions bénéficier de ses produits ? Fallait-il qu’un émir, un sultan ou n’importe quel dictateur s’octroie les richesses du sol et du sous-sol de son pays pour que l’on puisse exploiter ces matières premières ?

Sans insister sur ces cas extrêmes qui parlent d’eux-mêmes, quel constat peut-on faire sur la relation entre richesse et richesses en étudiant le développement des inégalités ? Pour prendre en compte la mesure des inégalités, le coefficient de Gini (définition de l’INSEE ici) est un indicateur couramment utilisé :

Gini_Coefficient_World_CIA_Report_2009
Coefficient de Gini dans le monde en 2009 (entre 0 et 1, l’inégalité est d’autant plus forte que l’indice de Gini est élevé)

Pas de surprise, il n’y a rien à signaler que l’on ne sache déjà :

  • l’Occident est globalement égalitaire (à l’exception des USA, j’en dirai un mot),
  • les pays en développement sont globalement inégalitaires.

On ne peut pas en conclure que là où la croissance du PIB est forte, l’inégalité est forte : l’Allemagne ou l’Angleterre ont une croissance plus forte que la France, mais sont au moins aussi égalitaires en 2009, selon le coefficient de Gini. En outre, il existe des pays dont la grande inégalité a été fondée sur une période de croissance importante, puis qui se retrouvent en situation de croissance atone sans pour autant avoir réduit ces inégalités : c’est par exemple le cas du Brésil ou de l’Afrique du Sud.

Les Etats-Unis, quant à eux, constituent un cas à part qui explique leur coefficient de Gini inégalitaire. Ils ont fait le choix politique de faire supporter à une large part de leur population une grande précarité, aussi bien concernant les revenus que les soins médicaux : les riches et la classe moyenne sont triomphants (PIB/habitant parmi les plus élevés au monde, sinon le plus élevé en réalité, car les pays en tête sont des cas particuliers : places financières ou paradis fiscaux, économie basée sur les matières premières, et/ou très petits pays), mais les outsiders sont sévèrement traités, avec notamment le taux d’incarcération le plus élevé du monde (trier le tableau du lien) ou un système de santé défaillant (avec une tentative de correction récente via l’Obamacare).

Concernant les pays en forte croissance, comme la Chine : ont-ils une forte croissance grâce aux inégalités, ou est-ce leur forte croissance qui génère de l’inégalité ? C’est l’inversion du principe : il faut que se créent des richesses pour que des hommes acquièrent la richesse. Ainsi, la Chine devient la première économie mondiale en termes de PIB en 2014 et dispose du second rang en nombre de milliardaires. Son PIB moyen par habitant n’arrive par contre qu’au 81e rang.

Je pense qu’aucune de ces deux propositions ne convient. Plus probablement, le fait d’avoir une société inégalitaire est un choix strictement politique. On choisit l’inégalité parce que l’on pense que c’est un facteur de motivation individuelle ; en réalité, l’inégalité est la poursuite d’une organisation traditionnelle des sociétés qui s’est souvent manifestée par la présence d’une oligarchie détenant le pouvoir et s’accaparant les richesses. Les richesses produites deviennent par conséquent la richesse de quelques-uns, par spoliation: c’est ce qu’observent les économistes classiques lors de la Révolution industrielle, en Angleterre notamment, et dont Marx fait l’un des thèmes de sa théorie. C’est un modèle non durable et anti-démocratique qui contraint le pouvoir qui le promeut à la dictature, ou du moins à l’autoritarisme. Par conséquent, ce modèle produit des inégalités fortes. Les luttes sociales et pour les libertés l’ont globalement renversé au sein du monde occidental (et ce, même si l’idéal communiste a échoué et si l’Occident n’exporte pas ses valeurs à l’étranger, dont il continue cyniquement de bénéficier de l’exploitation de la main d’œuvre…).

Au sein des Etats démocratiques capitalistes (au sens général), représentatifs du prototype occidental contemporain, il est logique qu’une période de croissance forte génère à court terme des écarts inégalitaires, puisque le capital (à la fois la richesse et les richesses) est détenu par une frange minoritaire de la population, qui profite instantanément de son augmentation. A moyen terme, les inégalités se contractent sous l’effet combiné de la hausse des salaires et de la redistribution par l’impôt sur le revenu et sur les capitaux. Cet afflux de richesse qui bénéficie au plus grand nombre laisse alors espérer un nouveau cycle de croissance tiré par la consommation et les gains de productivité issus de l’investissement du capital accumulé (épargne et infrastructures) : c’est le mythe de la croissance infinie, une promesse qui n’engage que ceux qui y croient. On aurait donc affaire à des vases communicants établissant un cercle vertueux. C’est donc, dans ce cas, le choix du niveau de redistribution (donc de l’usage de l’impôt) qui détermine le niveau d’inégalité.

Lorsque surgit une crise économique, les inégalités augmentent parce que le taux de chômage augmente : ceux qui conservent leur travail creusent l’écart avec ceux qui le perdent. Ce qui ne veut pas dire qu’il y a enrichissement d’un côté et appauvrissement de l’autre. Les très riches deviennent d’ailleurs moins riches : ils ont beaucoup perdu durant la crise de 2008, qui fut une crise financière avant d’être économique (Buffet le financier est détrôné de son statut d’homme le plus riche du monde ; voir aussi ici ou ). En outre, les Etats-providence surendettés n’ont pu utiliser leurs levées supplémentaires d’impôts pour compenser les écarts en aidant les plus démunis : ces impôts additionnels ont d’abord servi à rembourser leur dette publique.

De ces observations, voilà ce que l’on peut conclure de la relation entre la richesse et les richesses :

  • l’enrichissement personnel est un facteur de motivation parmi d’autres : croire que l’argent est le seul ou le premier facteur de motivation individuel est un biais provoqué par l’observation du comportement des plus riches milliardaires, drogués à la richesse ; or, on ne peut faire de ces cas particuliers extrêmes une généralité,
  • la richesse de quelques-uns et leur volonté d’enrichissement peut contribuer à créer des richesses : c’est le cas d’un système autoritaire au sein duquel la main d’œuvre est exploitée,
  • les richesses produites permettent à certains (les plus riches) de s’enrichir essentiellement par le capital (patrimoine) qu’ils détiennent (de manière rapide, à la vitesse des cours de bourse), et à la majorité, par la hausse générale des salaires (de manière graduelle, sur des années) ; à cela, il faut ajouter qu’un « effet richesse » peut être ressenti par la majorité via la baisse des prix des produits (déflation globale ou sectorielle), engendrée elle-même par la hausse de la productivité (générée par des investissements en capital productif et de nouvelles technologies),
  • mais l’augmentation des richesses ne rend pas pour autant obligatoire qu’une minorité s’enrichisse proportionnellement plus fortement qu’une majorité : des pays obtiennent de bons taux de croissance en étant égalitaires, c’est-à-dire, en Occident, en adoptant une politique de redistribution par l’impôt.

 

Mais ces éléments de conclusion ne prennent pas en compte le caractère qualitatif de la notion de richesses : car si l’on veut nommer « richesses » ce qu’une civilisation définit subjectivement comme son progrès, on doit analyser si certaines formes de richesses ne représenteraient pas un progrès pour personne, hormis pour ceux qui proclament être créateurs de richesses et s’enrichissent de cette manière ? Le facteur qualitatif des richesses est son efficacité à engendrer un progrès, c’est-à-dire à être aligné sur les valeurs de la civilisation. On doit donc étudier s’il est possible que des richesses puissent être créées sans qu’aucun progrès n’en résulte.

Cela semble d’abord une contradiction, puisque la civilisation est dite prospère si elle augmente le volume de ses richesses. Et on ne peut pas affirmer que la prospérité n’est pas le progrès : ce serait un non-sens, car cela reviendrait à dire que le contraire de la prospérité (donc une absence de production, voire une pénurie de richesses) pourrait être un progrèsthèse primitiviste.

Mais se pourrait-il que l’on arrive à faire passer des productions diverses pour des richesses, alors qu’elles n’en sont pas ? C’est-à-dire, que ces richesses, déclarées comme telles, dissimulent en réalité des productions qui ne s’accordent pas au consensus civilisationnel définissant le progrès ? Et comment pourrait-on mettre en œuvre ce travestissement des richesses ?

Il est par exemple possible de créer un « effet richesse » en démocratisant telle ou telle production : si une majorité peut acheter ce produit alors qu’elle ne le pouvait pas quelques années auparavant, on donne l’impression d’un progrès. Il faut pour cela que la demande initialement insolvable soit suffisamment importante et perdure.

C’est donc la demande, c’est-à-dire l’ensemble des besoins non satisfaits, qui oriente la définition de progrès et fait évoluer le consensus.

Or cette demande est circonstanciée et manipulable (par le marketing, notamment) : elle varie inéluctablement, au gré des évolutions sociales et culturelles et de l’environnement extérieur (globalisation, tensions diplomatiques, bouleversements économiques, etc.). Si l’existence d’une civilisation a pour cause les richesses véritables qu’elle produit, sa disparition a pour cause le désalignement entre les richesses produites et le progrès véritable qu’elles sont censées apporter. C’est pourquoi une civilisation naît sur des bases de production de richesses saines, croît par l’amélioration et la sophistication de ces richesses, décline par perte de vue du progrès tel qu’initialement conçu et meurt en chérissant par ignorance les causes de son mal. Le grand historien des civilisations Arnold J. Toynbee a déclaré :

Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre.

– Arnold J. Toynbee

Toynbee décrit le cycle de vie des civilisations en utilisant les termes grecs Koros, Hubris et Até, soit successivement satiété (succès et suffisance), orgueil insolent et belliqueux, et égarement (perte de repères).

Par conséquent, quelle que soit la forme subjective des richesses qui firent une civilisation, c’est l’abandon conscient ou inconscient de ces richesses et l’incapacité à les remplacer par d’autres formes de richesses viables (c’est-à-dire contribuant au progrès) qui entraîne son déclin. Le problème est celui-ci : comment conserver le cap du progrès alors que ce cap est perpétuellement changeant, car tout environnement ne cesse de changer ? En outre, comment, lorsque l’on vit dans l’opulence (la satiété dont parle Toynbee), ne pas céder aux sirènes de la paresse intellectuelle, en se reposant sur ses lauriers, précisément? Comment ne pas sombrer dans la recherche des expériences stériles et du divertissement permanent ?

Poser ces questions, c’est déjà être conscient d’une chose : que tout ce que nous désignons comme des richesses n’en sont peut-être pas réellement, in fine.

Car ce qui est immédiat, comme je l’ai écrit plus tôt, c’est l’accroissement des capitaux financiers. Et on a alors vite fait de considérer que toute forme d’accroissement de ces capitaux est un accroissement des richesses, donc un progrès. Or, considérer ce seul critère, cette seule mesure des richesses (ou progrès), c’est bâtir une civilisation de la finance. C’est, il faut en être conscient, la civilisation à laquelle nous sommes en train de participer et que nous promouvons quand nous poursuivons aveuglément des objectifs d’accroissement du PIB (c’est-à-dire d’augmentation du cycle production-consommation), car le PIB n’est qu’un indicateur composite de mesure de tous types de flux de production et financiers. Par conséquent, pour un promoteur de ce modèle, tout est bon à prendre pourvu que cela contribue à la hausse PIB.

Or, si l’on veut s’en détacher car on considère qu’il s’agit d’une impasse pour des raisons de soutenabilité économique et de valeurs humaines, il s’agit de dépasser cette approche simpliste, et d’établir un ensemble de critères de tri entre « richesses de progrès » et « richesses stériles ». Mais comme toute civilisation est subjective, on ne peut établir ces critères qu’en fonction des valeurs prônées par une civilisation en question. On se trouve alors confronté à une deuxième difficulté : est-ce que les valeurs de la civilisation d’hier sont celles d’aujourd’hui, et peuvent-elles contribuer à faire la civilisation de demain ? La réponse est évidemment non. Une civilisation n’est pas un musée, c’est un corps vivant qui se déplace et qui subit le passage du temps. S’inspirer du passé est nécessaire ; le révérer est la moindre des politesses, car le passé a fait de nous ce que nous sommes et ce que nous pouvons désormais choisir d’être ; mais s’y enfermer pour tenter vainement de le reproduire est un fantasme rétrograde : c’est vouloir arrêter le temps (ô temps, suspends ton vol !), et par conséquent se mettre au ban de l’Histoire.

Voilà où nous en arrivons : au changement et à l’adaptation, comme conditions nécessaires à la continuation de l’Histoire de chaque civilisation. Certains voient dans le changement une forme de déclin, le début de la fin : ils rêvent par exemple à quelque chose qu’ils nomment « la France éternelle ». Or, il semble qu’il faille plutôt y voir une nécessaire adaptation aux nouvelles conditions qui émergent. Aux pantouflards effrayés, on ne peut dire que ceci : « essayez, ou enterrez-vous vivants ! » Essayer quoi ? De sortir d’une crise qui est provoquée par un aveuglement volontaire, comme un cheval qui refuse et cabre devant l’obstacle. Par quel moyen ? En reprenant en main l’Histoire en faisant le tri dans le passé, et en redéfinissant ce que signifie le progrès, c’est-à-dire en décidant ce que l’on veut devenir.

Ainsi seulement on pourra prévenir les risques de dévoiement auquel toute civilisation est continuellement confrontée : la confusion entre richesse et richesses, puis l’égarement entre l’accumulation du capital et la poursuite du progrès.

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