La peur de perdre : le sentiment du déclassement et ses conséquences

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut préciser ceci en préambule : quel que soit son statut, un Occidental est un insider ; il fait partie de cette frange minoritaire de la population mondiale qui dispose de plus de droits et de plus de libertés que son alter-ego non-Occidental. Il a avec lui un passeport efficace, qui lui offre le loisir d’errer d’Est en Ouest et du Nord au Sud sans jamais porter la marque du migrant ou du réfugié.

Ainsi, lorsque l’on parle de pauvreté, il faut toujours savoir de quelle pauvreté il s’agit, et de qui elle est le bourreau.

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Ces précautions étant posées, je peux désormais me mettre sereinement au chevet de mes compatriotes pour écouter leurs sanglots longs : leur sentiment de déclin et leur peur du déclassement, qui ne sont autres que la peur de perdre. Or, pour avoir peur de perdre, il faut encore avoir :

C’est pourquoi ceux qui n’ont rien vivent souvent dans l’espoir, et ceux qui ont tout vivent fréquemment dans la peur.

Voilà ce que nous disent en 2015 les instituts de sondages et d’études statistiques :

Contrairement à ce qu’ils pensaient il y a une douzaine d’années, les Français sont convaincus que leur situation personnelle est moins bonne que celle de leurs parents.

Plusieurs justifications peuvent être données pour accréditer ce  constat :

  • La croissance mondiale est désormais plus forte dans les pays du Sud que dans la plupart des pays occidentaux, en France notamment. Le rattrapage,  voire le dépassement de notre économie par des pays en développement, fait craindre une relégation individuelle vis-à-vis des populations de ces pays : cette peur conservatrice est le terreau du nationalisme dont nous sommes en ce moment témoins.
  • L’absence de croissance induit un chômage en hausse, des emplois plus précaires et une césure de plus en plus prégnante entre ceux que l’on nomme insiders (employés de grandes sociétés ou de la fonction publique, protégés par des contrats de travail rigides) et les outsiders (emplois précaires, chômeurs, employés de PME en difficulté, ouvriers non qualifiés) : les insiders sont terrorisés à l’idée de perdre leur statut. Il leur semble que le passage d’insider à outsider est une menace permanente, tandis que la frontière entre outsiders et insiders est imperméable : c’est une voie à sens unique.
  • L’un des besoins pouvant être qualifié de besoin primaire, le fait de se loger, devient de plus en plus difficile à satisfaire. L’augmentation forte du prix des loyers, du foncier et des biens à vendre depuis le début des années 2000 conduit à un sentiment de précarité de plus en plus répandu chez les jeunes (moins de 35 ans) et les outsiders. Paradoxalement, et inversement, le début de baisse récent des actifs immobiliers (depuis 2012 environ) inquiète les propriétaires qui craignent de voir fondre leur patrimoine, entraînant là encore un sentiment de déclin.
  • Enfin, s’il est une génération qui s’en est bien sortie (celle des baby-boomers), car elle a bénéficié de la forte croissance et du plein emploi durant les Trente Glorieuses, acquis son logement rapidement et souvent pu investir dans une résidence secondaire, et dispose de retraites garanties (bien que financées à perte) à taux plein à un âge peu élevé, cette génération est néanmoins la proie du sentiment de déclassement, par procuration toutefois : selon le baromètre Ipsos-Secours Populaire 2014, 86% des personnes interrogées craignent de voir la pauvreté frapper leurs enfants et ils sont 66% à affirmer connaître dans leur entourage une personne en situation de pauvreté.

 

Mais si l’on se complaît dans ces raisonnements et si l’on donne raison aux déclinistes de tout poil en sombrant dans la sinistrose, alors il n’y a pas de raison d’en douter : nous allons effectivement décliner. Cela s’appelle une prophétie auto-réalisatrice.

 

On dit qu’une crise peut aussi être une chance de renouveau. A condition de ne pas s’attacher irrévocablement au passé, c’est-à-dire de faire preuve d’une coupable complicité générationnelle de perpétuation des errements de nos aînés. Or, c’est le risque le plus important que nous courrons aujourd’hui, car :

Le riche est toujours vendu à l’institution qui l’enrichit. […]

En m’entretenant avec les plus affranchis de mes concitoyens, je m’aperçois qu’en dépit de tous leurs propos concernant l’importance et la gravité de la question, et leur souci de la tranquillité publique, le fort et le fin de l’affaire c’est qu’ils ne peuvent se passer de la protection du gouvernement en place et qu’ils redoutent les effets de leur désobéissance sur leurs biens ou leur famille.

– Thoreau, La Désobéissance Civile

C’est pourquoi il refusera toujours de céder ses privilèges hérités, qu’il n’a même pas acquis : car qu’acquiert par ses propres moyens un Occidental aujourd’hui ? La domination? Il ne fait que la conserver. La liberté ? Elle a été obtenue de haute lutte par ses aînés. La richesse ? Une rente obtenue par le sang et le joug.

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