Les Lumières comme modèles – révérence et réflexion

A l’article Philosophe de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, on peut lire ce qui reflète l’idéal philosophique des Lumières :

Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu’il y en ait. Le philosophe au contraire démêle les causes autant qu’il est en lui, et souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance: c’est une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même.

La vérité n’est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu’il croie trouver partout; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l’apercevoir.

Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde ; il ne croit point être en pays ennemi; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres; et pour en trouver, il faut en faire. Ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre et il trouve en même temps ce qui lui convient : c’est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile.

Ils se nommèrent Voltaire, Diderot, Kant, Rousseau, Montesquieu, Locke, Adam Smith, Hume… Des honnêtes hommes : voilà une chose simple et forte à laquelle se tenir.

Ces honnêtes hommes sont des modèles car ils ont pensé leur doctrine et l’ont instituée. C’est d’abord la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis rédigée en 1776 par Thomas Jefferson, sous l’influence de Locke et Rousseau notamment. Et bien entendu, c’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Je prends exemple sur les Lumières, et ce choix même m’impose de ne pas me soumettre béatement à leurs idées, car elles sont contradictoires d’un penseur à l’autre, bien qu’ils se revendiquent d’un même courant. Pour citer Schopenhauer (dans Penseurs Personnels) :

Chaque véritable penseur personnel ressemble à un monarque : il est immédiat, et ne reconnaît personne au-dessus de lui. Ses jugements, comme les décrets d’un monarque, émanent de son pouvoir suprême et procèdent directement de lui. Pas plus que le monarque n’accepte d’ordres, il n’accepte d’autorités ; il n’admet que ce qu’il a ratifié lui-même.

Il n’est donc pas ici question de se placer sous une autorité trop écrasante, mais de prendre exemple sur une réussite effective de la pensée qui a changé le monde. Soucieux moi-même de rédiger une utopie, il me semble que c’est un parrainage raisonnable.

Les Lumières sont des individualités fortes, portées par des idéaux communs. Quels écarts entre Voltaire le spéculateur mondain et Rousseau l’idéaliste solitaire de l’homme naturel ! Voltaire écrit :

Je suis né assez pauvre, j’ai fait toute ma vie un métier de gueux, de barbouilleur de papier, celui de Jean-Jacques Rousseau, et cependant me voilà avec deux châteaux, 70 000 livres de rente et 200 000 livres d’argent comptant.

Et dans une lettre à Rousseau, concernant l’ouvrage de ce dernier Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Voltaire ironise :

J’ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie. […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi.

Voltaire, encore lui, ne partage pas les vues tactiques de Diderot mais rédige pourtant une trentaine d’articles de l’Encyclopédie, dont il juge le format inapproprié :

Je voudrais bien savoir quel mal peut faire un livre qui coûte cent écus. Jamais vingt volumes in-folio ne feront de révolution ; ce sont les petits livres portatifs à trente sous qui sont à craindre

 

Autre leçon à prendre des Lumières, celle de l’ironie cinglante envers les pouvoirs. On pourrait même parler de corruption des pouvoirs, car l’objectif des Lumières n’était autre que de renverser l’ordre monarchique et le clergé. Voltaire était homme de cour et fréquentait de nombreux souverains européens, auprès desquels il se sentait parmi les siens (plus qu’au sein du petit peuple), mais son esprit de corruption (tout comme Socrate fut accusé de corrompre la jeunesse) l’envoya tout droit à la Bastille, puis le contraignit à l’exil en Angleterre. Il ne se trompât jamais de cible, ne prit jamais le parti des puissants, et lorsqu’il revint à Paris en 1778, ce fut ovationné par le peuple.

 

Les Lumières ont trouvé cet équilibre fragile entre la nécessaire radicalité de leurs idées et de leurs actes pour renverser l’ordre établi, et le rejet total du fanatisme (religieux ou doctrinaire). Ce que je considère comme le positionnement idéal de l’intellectuel engagé : sans concession mais avec humanité. Sartre, dans Qu’est-ce que la littérature ?,  fait un bel éloge de la grandeur des Lumières :

Je lisais, l’autre soir, ces mots que Blaise Cendrars met en exergue à Rhum : « Aux jeunes gens d’aujourd’hui fatigués de la littérature pour leur prouver qu’un roman peut être aussi un acte » et je pensais que nous sommes bien malheureux et bien coupable puisqu’il nous faut prouver aujourd’hui ce qui allait de soi au XVIIIe siècle.

 

Mais disons-le brutalement : les Lumières ont eu leur siècle, et il serait anachronique de les invoquer tels quels aujourd’hui. Car le XXIe siècle nous impose d’abandonner la lumière crue qui leur fut nécessaire pour lutter contre l’obscurantisme et le despotisme à visage découvert. Cette lumière aveuglante était nécessaire pour renverser un monde pour en forger un nouveau. Mais les soubresauts qui s’ensuivirent ont laissé un goût amer, car les hommes passent aisément d’un fanatisme à un autre : la nation a vite remplacé la religion.

Si l’on doit apprendre de l’Histoire, alors il faut désormais célébrer le clair-obscur. Car le despote d’aujourd’hui arbore le masque : contrairement à Louis XVI et Marie-Antoinette, contrairement au fanatisme du clergé, il dissimule l’apparat, sait prendre les atours du libérateur, flatte les uns pour mieux diviser les autres et continue d’accuser ses ennemis d’ennemis de la nation, du peuple ou de la République.

Il faut se placer dans l’obscurité intime d’une église et éclairer chaque détail dans le halo vacillant d’une bougie. Ainsi, sans risquer d’en écraser les détails, ou d’en masquer grossièrement des pans entiers, on découvre en tremblant toutes les nuances du tableau de maître – comme on découvrirait les détours d’un Brueghel ou les folies de l’Enfer de Jérôme Bosch.

Les chasseurs dans la neige
Les chasseurs dans la neige – Brueghel l’Ancien

Passer du siècle des Lumières au siècle des Nuances, c’est aussi accepter les limites de l’Universalisme et de la morale uniforme et globalisante des Droits de l’Homme – travers contemporain qui outrepasse d’ailleurs le cadre de pensée des Lumières. Ce n’est pas sombrer dans le relativisme, mais proclamer au contraire la suprématie de l’individu sur toute forme de contrat social. C’est donc avec un autre grand pourfendeur, Nietzsche, qu’il faut s’associer pour promouvoir l’individu libéré de toute compassion – mais non sans empathie. Cette opposition, à la fois socle de tension et de précaution, est le creuset fertile d’utopies à imaginer.

Ô Voltaire ! Ô humanité ! Ô bêtise ! La « vérité », la recherche de la vérité, ce sont là choses déli­cates ; et si l’homme s’y prend d’une façon humaine, trop humaine, — « il ne cherche le vrai que pour faire le bien », — je parie qu’il ne trouvera rien.

– Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

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