Communication du savoir : de l’expertise à la démocratisation

J’ai déjà abordé la question du positionnement de mon travail vis-à-vis de celui d’un universitaire contemporain (à lire en préambule de cet article). Je réponds ici aux questions relatives à l’utilisation et à la transmission du savoir spécialisé.

Comment combler le fossé entre expertise (le discours privé et abscons entre spécialistes) et efficace vulgarisation ? Comment ne pas sombrer dans un simplisme militant ? Comment s’adresser au plus grand nombre tout en conservant rigueur, discipline et exigence ? Comment, alors que le temps de cerveau disponible devient plus que jamais un enjeu économique, que le zapping de l’expression inepte à l’emporte-pièce devient la norme des échanges, et qu’enfin, le relativisme moral devient pantouflage et repli sur soi, ou croyances béates en des lendemains qui chantent, comment, donc, faire retrouver le temps long d’une pensée riche, nécessairement analytique, approfondie, et, pour tout dire, complexe ? Dans une interview donnée en septembre 2015, Régis Debray pose le problème ainsi :

Le problème, c’est le faire-savoir. Sous une pluie d’images, les mots patinent. Si un bon esprit veut avoir de l’influence sur ses contemporains, et c’est ce projet qui définit l’intellectuel, mieux vaut pour lui se faire voir que se faire lire. Quitter le stylo pour le face-caméra. Il y faut un talent qu’ont rarement les hommes d’étude. La vidéosphère a changé la donne. L’intello, pour survivre, doit devenir une vedette de l’audiovisuel. C’est assez humiliant.

Le double rabaissement

Debray met en évidence toute la différence qu’il existe entre l’homme de la plume et l’homme de l’image. En demandant au premier de devenir le second, il invoque un procédé similaire à l’alchimie : changer le fer en or. On le sait, ce genre de tentative est voué à l’échec. En outre, il présente deux types de risques importants :

  1. La confusion avec le politique : la présence médiatique et la proximité avec le grand public (les électeurs), qui est l’affaire du politique, devient par contrainte l’affaire de l’intellectuel, dont ce n’est ni la fonction attendue ni le domaine de compétences – sauf heureux hasard de l’inné.
  2. La complicité avec la passivité du public : en donnant aux gens ce qu’ils veulent, c’est-à-dire du prêt-à-penser télévisuel, on rabaisse l’exigence et la probité intellectuelles requises au développement d’une pensée originale et sincère ; en ne demandant plus d’effort au public, on n’en fournit plus soi-même. La relation d’exigence réciproque entre l’écrivain et le lecteur disparaît au profit d’une relation producteur-consommateur, de nature perverse et passive.

Ces deux dangers produisent les conséquences suivantes :

  • L’intellectuel devient le propagandiste de sa pensée – s’il lui en reste seulement une, tout occupé qu’il est à battre le pavé médiatique.
  • Le public attend les réponses magiques aux questions légitimes qu’il se pose, sans faire l’effort de les rechercher par lui-même et à l’aide de ses lectures.

S’établit ainsi  un cercle vicieux issu d’un double rabaissement.

 

La confortable mais exigüe tour d’ivoire

Il apparaît clairement que la voie de la surmédiatisation ne produit que des effets pervers. Une éthique du savant consisterait à poursuivre son ouvrage sans souci de la réception qui en est faite. L’hyperspécialisation universitaire représente à la fois une véritable et inestimable capacité de recherche scientifique objective, mais relègue le rôle de l’intellectuel à sa fonction de clerc, évoluant dans le microcosme de ses pairs et isolé du monde. J’ai déjà abordé ce sujet dans l’article en lien ici.

 

Les forces en présence

Concernant la production du savoir, on constate l’existence d’un côté, du savoir-en-éprouvette (savoir de laboratoire, l’expertise pour les experts, un vocabulaire abscons), et de l’autre, du prêt-à-penser (pensée unique, simplisme dégradant, argumentaire partisan et politicien). Et entre les deux ? Un gouffre à combler. Si, comme tout produit, le savoir appartient à une chaîne de production et de distribution, allant des laboratoires de recherche aux mass media, il faut s’intéresser aux étapes de sa transformation et aux intermédiaires qui en sont parties prenantes.

Quelques exemples d’acteurs du domaine ayant pignon sur rue :

  • Les partis politiques, les hommes politiques et les militants : à la recherche d’avantages évidents : les fonctions électives, les postes rémunérés au sein des partis, les nominations à des postes enviables en récompense de bons et loyaux services rendus. Max Weber déclare, dans Le savant et le politique :

Le dédommagement typique que les princes, les conquérants victorieux ou les chefs triomphants du parti accordaient autrefois à leurs partisans consistait en fiefs, donations de terre, prébendes de toutes sortes et, avec le développement de l’économie financière, plus particulièrement en gratifications. De nos jours, ce sont des postes de toutes sortes dans les partis, dans les journaux, dans les coopératives, dans les caisses de sécurité sociale, dans les municipalités ou dans l’administration de l’État que les chefs de parti distribuent à leurs partisans pour leurs bons et loyaux services. Toutes les luttes partisanes ne sont donc pas uniquement des luttes pour des buts objectifs, mais elles sont aussi et surtout des rivalités pour contrôler la distribution des emplois.

Une petite bourgeoisie laborieuse et libérale a pris conscience d’elle-même. Elle est anti-cléricale et républicaine, antiraciste, individualiste, rationaliste et progressiste. […] Elle veut vivre, surtout. Vivre, cela veut dire, pour elle : choisir son métier, l’exercer avec conscience et même avec passion, garder dans le travail une certaine initiative, contrôler efficacement ses représentants politiques, s’exprimer librement sur les affaires d’Etat, élever ses enfants dans la dignité. […] Elle songe plutôt à se vaincre qu’à changer le cours du monde. […] Elle est favorable aux revendications ouvrières, à la condition que celles-ci demeurent sur le terrain strictement professionnel. Elle n’a pas d’histoire, pas de sens historique, puisqu’elle ne possède ni passé ni traditions, à la différence de la grande bourgeoisie, ni l’immense espoir d’un avenir, à la différence de la classe ouvrière. […] Leur morale, qui pouvait soutenir les cœurs dans la vie quotidienne, […] s’est révélée insuffisante pour les grands catastrophes. [… Ils savent] les moyens de mener dans la paix [c’est-à-dire, en temps de paix] une vie d’honnête homme.

Mais la paix n’a historiquement jamais été qu’un interlude entre deux périodes dramatiques. Il est donc peu utile de suivre cette voie, sinon d’espérer égoïstement que les bonnes étoiles nous épargneront la guerre, ou que nos frontières seront assez solides ou lointaines pour nous la faire éviter…

 

En dressant ce constat, on comprend l’impossibilité concrète qui est posée, en 2015, et bien que la tentation causée par la prolifération des moyens d’expression soit forte, de médiatiser une grande étendue de savoirs et de points de vue complexes et antagonistes. Car dans tous les cas, tous ces « passeurs » sont « intéressés » : comme tout intermédiaire, ils prennent leur dime : notoriété, électoralisme, revenus (livres, conseillers rémunérés du Prince, consultants récurrents dans les journaux, radios et télés, etc.).

Et cette dime a sans doute acquis plus d’importance que le fond lui-même : la transmission d’un savoir par une vulgarisation préservant l’authenticité et la nécessaire complexité d’une pensée. Pour illustrer cela, réfléchissons simplement à ce fait : combien de fois entend-on un de ces acteurs publics « peser le pour et le contre » ? Énoncer à voix haute la problématique du « choix », la subjectivité, et par conséquent les renoncements qu’il impose (« choisir, c’est renoncer ») ? Donc, d’introduire d’abord les termes du débat, avant de dérouler ensuite un argumentaire partisan ? Mais cela prend du temps : cela s’appelle faire acte de pédagogie et d’objectivité.

Mais la rapidité médiatique offre-t-elle l’espace et le temps de procéder ainsi ? Aujourd’hui, certainement pas. Par conséquent, on tirera les conclusions suivantes :

  • la production du savoir doit rester indépendante et authentique, c’est-à-dire non subordonnée à la médiatisation,
  • la distribution du savoir (médiatisation) étant viciée dans ses mécanismes, il faut s’abstenir de la conforter dans ses errements,
  • seul l’écrit doit rester le média du savoir, et par conséquent c’est au lecteur de venir à lui, et non à l’écrit de se dégrader en audiovisuel pour venir au public.

 

L’accessibilité à tout prix

Mais on doit aussi considérer que l’écrit doit être accessible.

Dans le cas d’ouvrages de spécialistes pour les spécialistes, la question de l’accessibilité est subsidiaire au contenu de l’ouvrage. De très complexes et brumeux ouvrages font même, paradoxalement, l’objet de plus de lectures et de recherches dans le monde universitaire qu’une œuvre limpide qui serait accessible à un large public : serait-ce l’expression d’un pointillisme gourmand et d’un snobisme de spécialistes ? Laissons cela.

Dans le cas de livres destinés à un plus large public, comment intéresser, préoccuper, élargir son auditoire ?

Première technique : donner l’impression d’une œuvre magistrale. J’ai déjà abordé la question de l’inefficace verbiage qui conduit le public à posséder des livres qu’il ne lira jamais. Mais ce verbiage suggère justement, par l’épaisseur du livre qu’il produit, que l’on a affaire à une grande œuvre ; car pourquoi aurait-on tant écrit pour dire si peu ? C’est alors le titre qui doit corroborer cette idée d’ouvrage de référence – il doit être large et grandiloquent. En prenant pour exemple Le Capital au XXIe Siècle de Piketty, on peut constater à quel point le titre fait référence à l’œuvre révolutionnaire bien connue de Marx: teasing parfait !

Deuxième technique : suivre l’air du temps, et être attentif à la saisonnalité pour la commercialisation. Par exemple, la philosophie du bonheur est parfait marronier : on le constate à ses succès de librairie et aux couvertures des magazines, à l’approche de l’été.
On s’intéressera tout d’un coup aux classiques de la philosophie grecque ou latine : ainsi, dans le sac de madame, Epicure voyagera le temps d’un congé balnéaire aux côtés de Marc Lévy. Mais en réalité, ce n’est pas Epicure, par exemple, que l’on lira directement, mais plutôt un de ces philosophes-psychologues pour bourgeoises désœuvrées et égoïstes dont la médiocrité du mode de vie provoque souvent cette question : « comment être heureux ? » Ils font alors du commentaire d’Epicure une petite philosophie mièvre, plaisamment conformiste. Roger-Pol Droit écrit, dans La philosophie ne fait pas le bonheur… et c’est tant mieux :

Quand une demande sociale forte se tourna vers les philosophes pour solliciter leurs conseils de bonheur, au lieu de fuir horrifiés, ou bien de rire aux éclats, bon nombre se mirent à relire les vieux traités, à en réchauffer les recettes, à repeindre les Anciens. Inconsidérément.

On est donc très loin de la recommandation d’Auguste-Wilhelm Schlegel, citée par Schopenhauer dans La lecture et les livres :

Lisez attentivement les anciens, les véritables anciens : ce que les modernes en disent ne signifie pas grand’chose.

 

Ces techniques sont toujours de cet ordre : une perversion cynique de la pensée initiale. Un utilitarisme de court terme qui fait la marque de notre époque.

 

Recherche d’une troisième voie

Que faudrait-il faire, alors ?

On le voit, n’être qu’un intercesseur, un facilitateur, un passeur de savoir, un copiste qui aurait pour vocation de traduire des savoirs abrupts en idées et langage communs et de les adapter au contexte et au mode de vie de ses contemporains, ne serait qu’un traître au sens, un fabricant d’édulcorants. D’intercesseur, il deviendrait censeur de toute pensée non conforme aux mœurs actuelles.

Il ne faut tout d’abord pas considérer le savoir comme un produit transformé (fini), mais comme un produit brut ou intermédiaire, c’est-à-dire un moyen. S’il sert à la recherche à progresser et à innover, à quoi sert-il au citoyen lambda ? Il devrait lui servir avant tout à son empowerment.

Et tout comme un dirigeant d’entreprise n’est pas compétent en tout domaine de son activité, mais s’appuie sur l’expertise et le savoir de ses salariés, le citoyen devrait pouvoir s’appuyer sur les savoirs de ses experts. Et comment un chef d’entreprise est-il informé ? Par des « executive summaries » – « résumés pour les décideurs » en bon français. Et c’est bien ce que le citoyen est, par son vote : un décideur, un administrateur !

De quel format sont ces « résumés » : ils posent la problématique de manière directe, dans un langage simple et compréhensible par un enfant de cinq ans (comme le dit Denzel Washington dans Philadelphia), évaluent les forces en présence, calculent des probabilités de scénarios, et, parfois, émettent certaines recommandations qui sautent aux yeux. Pas de décisions préétablies, de mesures ou de lois : tout ce champ est à la discrétion du décisionnaire (le citoyen), qui seul doit se confronter à la responsabilité du choix et à la nature de ses convictions.

Philadelphia
« Expliquez-moi ça comme si j’étais un gamin de cinq ans » (Philadelphia)

Or, qui produit, ou pourrait produire, ces « résumés » pour nous, citoyens ?

  • Pas les experts ou les chercheurs, car leur fonction, on l’a déjà écrit, est la production de faits, de matière brute, dans un domaine spécialisé.
  • Aucun des « intermédiaires du savoir » présentés ci-dessus non plus, car ils roulent pour leurs propres intérêts avant tout.
  • Un organisme de service public, mais comment garantir sa neutralité vis-à-vis du pouvoir ?
  • La société civile ? Mais comment fédérer, organiser et rémunérer un réseau vaste et de compétences et de sensibilités hétérogènes ? Par une représentativité démocratique ? Mais on entre alors dans le domaine de l’accession au pouvoir par le politique. Par un service civil ? Peut-être…

Il faudrait trouver des personnes dont les intérêts convergent avec la société, tout comme le salarié d’une entreprise souhaite nécessairement la prospérité de son entreprise pour son propre avantage. Mais dans le cas d’une entreprise à but lucratif, la finalité est simple : augmenter les profits. Max Weber, dans Le Savant et le Politique, identifie les apports et les limites d’une approche scientifique en ce qui concerne les problèmes humains et sociaux :

À ce niveau nous n’avons pourtant affaire qu’à des problèmes qui peuvent également se présenter à n’importe quel technicien ; celui-ci est contraint, dans de nombreux cas, de se décider selon le principe du moindre mal ou celui du relativement meilleur. Avec cette différence cependant : une chose est d’ordinaire donnée préalablement au technicien, et même la chose capitale, le but. Or lorsqu’il s’agit de problèmes fondamentaux, le but ne nous est pas donné. Grâce à cette remarque nous pouvons définir maintenant l’ultime apport de la science au service de la clarté, apport au-delà duquel il n’y en a plus d’autres. Les savants peuvent – et doivent – encore vous dire que tel ou tel parti que vous adoptez dérive logiquement, et en toute conviction, quant à sa signification, de telle ou telle vision dernière et fondamentale du monde.

Pour Max Weber, la science est source de clarté en ce qui concerne l’emploi des moyens et les finalités auxquels ils permettent d’aboutir :

La science contribue à une œuvre de clarté. […] S’il en est ainsi, nous pouvons vous indiquer clairement qu’en présence de tel problème de valeur qui est en jeu on peut adopter pratiquement telle position ou telle autre […]

Quand on adopte alors telle ou telle position il faudra, suivant la procédure scientifique, appliquer tels ou tels moyens pour pouvoir mener à bonne fin son projet. […]

Si nous sommes, en tant que savants, à la hauteur de notre tâche (ce qu’il faut évidemment présupposer ici), nous pouvons alors obliger l’individu à se rendre compte du sens ultime de ses propres actes, ou du moins l’y aider.

Voilà donc à la fois la limite de l’apport du savant, ou scientifique, ou universitaire (comme on voudra le nommer), mais aussi la définition même de ce qui devrait être le contenu de l’idée de « résumé pour les citoyens » : ni plus, ni moins qu’une prise de conscience citoyenne fondée sur la science. Cette clarté scientifique permettrait à chaque citoyen de maîtriser les implications entre leurs actes et les effets qu’ils induisent. Or, sans cela, il existera toujours un schisme entre l’affectivité de l’intention, même sincère, et la rationalité de la causalité : comme le dit Bossuet, « les hommes chérissent les causes dont ils déplorent les conséquences ».

Tout comme on dit que « nul n’est censé ignorer la loi », une démocratie digne de ce nom devrait imposer à ces citoyens que « nul n’est censé ignorer les conséquences finales de ses actes publics » – et bien entendu, comme il existe un Code Civil pour dire le droit, de similaires ouvrages devraient être produits pour dire la causalité.

 

Bien entendu, l’objectivité de tels résumés est mise en question dès lors qu’il ne s’agit plus de travailler, comme un universitaire spécialisé, sur un aspect particulier de tel ou tel sujet, mais d’ouvrir, à partir de la somme de ces savoirs, une vision globale aux multiples possibilités et implications. Et on comprend aussi combien ce travail diffère du quotidien du savant. La question reste donc posée de savoir comment, et par qui, faire réaliser ce travail. Travail qui requiert une objectivité de tous les instants, mais aussi, et c’est une seconde difficulté, dispose d’un caractère hautement périssable : car ce genre de résumé, inscrit dans une situation donnée, possède une durée de vie très faible ; toute nouvelle connaissance, tout nouvel événement influence son contenu. Rien d’étonnant à cela : tout comme la loi évolue en permanence pour s’adapter au changement, un tel corpus de connaissances devra en faire de même – et avec certainement plus de flexibilité et de réactivité !

Jacques Testart, biologiste de grande notoriété puisque c’est lui qui a permis la naissance du premier bébé éprouvette, est aussi un ardent défenseur d’une pratique citoyenne de la démocratie. Il soutient notamment le concept d’ « humanitude » une forme de responsabilité citoyenne) et organise des « convention de citoyens » (extraits issus de cet entretien) :

Il me semble qu’il manque un mot pour parler d’une capacité humaine qui existe chez toutes et tous mais n’apparaît que dans des situations exceptionnelles où des personnes impliquées dans une action exaltante de groupe semblent vivre une mutation intellectuelle, affective et comportementale. J’ai par exemple vécu ce type d’événements en mai 1968, lors des grandes grèves et des manifestations. […] Cette émulation engendre une effervescence intellectuelle, morale et affective, qui se traduit par la fabrique de propositions citoyennes, sous diverses formes.

Or, j’ai constaté que ce type d’effervescence sociale et intellectuelle apparaît lors des « conventions de citoyens » que nous avons élaborées avec la Fondation Sciences citoyennes : lorsqu’on confie à des personnes ordinaires, ni « notables » ni « experts », une tâche et une responsabilité importantes, elles les prennent très au sérieux et s’impliquent au nom de l’intérêt commun de l’humanité. C’est là qu’apparaît l’humanitude. C’est parce que ces citoyen-ne-s ont conscience de l’importance de leur devoir et qu’ils n’ont pas d’intérêt particulier à défendre, qu’ils sont capables de développer ces deux qualités qui composent l’humanitude : l’empathie et l’intelligence collective, au nom de l’intérêt public. […]

La convention de citoyens propose un quatrième partenaire pour l’élaboration de la norme : outre les experts, les politiques et la société civile (associations, syndicats), fréquemment convoqués, elle donne sa place aux citoyens ordinaires qui acceptent et s’impliquent dans cette tâche d’intérêt collectif. C’est une procédure de participation qui combine une formation préalable où les citoyens étudient, une intervention active lors de laquelle les citoyens interrogent, et un positionnement collectif au terme duquel les citoyens rendent un avis. Tout sujet d’intérêt général suscitant des controverses est susceptible de faire l’objet d’une convention de citoyens dès lors que les connaissances en la matière ont atteint un certain niveau de maturation.

Cette courte vidéo de Jacques Testart permet d’introduire ses idées :

Pour quoi faire ?

On cerne par conséquent mieux les apports de la science dans le domaine du « ce qui est », et comment ces connaissances doivent permettre une approche lucide et rationnelle du « comment faire advenir ce qui devrait être » par un apport de clarté.

Toutefois, on ne répond pas encore à la question du « ce qui devrait être ». Max Weber est très clair sur le sujet : le « ce qui devrait être » ne peut émerger d’une approche scientifique de type objectiviste :

Les opinions que j’expose […] ont, en vérité, pour base la condition fondamentale suivante: pour autant que la vie a en elle-même un sens et qu’elle se comprend d’elle-même, […] elle ne connaît que l’incompatibilité des points de vue ultimes possibles, l’impossibilité de régler leurs conflits et par conséquent la nécessité de se décider en faveur de l’un ou de l’autre.

Conviction donc en la subjectivité finale : le choix humain, non-scientifique par essence. Le « ce qui devrait être » est donc non-scientique, mais une croyance, une foi, une prophétie – ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, de reposer sur des bases scientifiques quand à sa capacité à comprendre le réel et à trouver les moyens de le modifier. C’est ce qui fait d’ailleurs la différence avec les religions « révélées » transcendantes (les prophéties), et les religions immanentes pensées et conçues sur les fondements rationnels de la connaissance scientifique, et dont la source revendiquée est le génie humain – que je nomme utopies.

 

Comme support au « comment faire advenir ce qui devrait être », la démarche que je viens de décrire peut être utile selon plusieurs modalités :

  • Pour le politique, c’est un éclairage objectif qui lui permettra de bâtir un argumentaire construit et rationalisé, et de développer des programmes cohérents. Mais c’est aussi un moyen de lui imposer de dévoiler ses finalités : « dis-moi quels actes et moyens tu comptes employer, et je te dirais à quelles fins tu veux parvenir ».
  • Pour le citoyen, c’est une prise de conscience des enjeux, intrications et rapports de force existants, ainsi que la réponse explicite aux questions « à quoi mon vote, ou mon abstention, va-t-il servir ? Pour qui voter ? »
  • Plus globalement, c’est un rapprochement de connaissances entre le politique et le citoyen qui aurait tendance à renforcer la capacité du citoyen tout en faisant descendre le politique de son piédestal – il n’existerait plus de « ceux qui savent » et de « ceux qui écoutent ». En réalité, le politique autant que le citoyen en sortiraient renforcés, car le politique, confronté à ses responsabilités sous l’autorité citoyenne, reprendrait une crédibilité largement écornée et pourrait redorer sa parole : en abandonnant le mensonge de l’irresponsabilité, l’authenticité de ses convictions serait rétablie.

 

En ce qui concerne le « ce qui devrait être », la séparation du fait scientifique (le « ce qui est ») et des moyens politiques d’une part (le « comment faire »), et l’éclairage rationalisé de ces moyens par la science d’autre part, contribuent à faciliter l’expression de la subjectivité du choix. En n’attendant plus ni du savant (car la science atteint ici ses limites), ni du politique (car ses intérêts personnels subjectifs ne sont pas ceux d’un peuple), de trancher sur des questions de choix portant sur des croyances et des convictions éminemment personnelles, le citoyen est rétabli dans son rôle central et souverain.

Dans le cadre d’un idéal démocratique, chaque citoyen deviendrait le producteur éclairé de sa propre utopie. Par conséquent, il serait projeté au rang effectif d’intellectuel total, capable de penser en système et de concevoir le monde de demain, le « ce qui devrait être ». De cette position, deux possibilités s’offrent à lui :

  • soutenir un parti politique dont le programme, donc les moyens employés et les fins attendues, est compatible et cohérente avec sa propre vision des choses,
  • proposer sa vision sur la place publique, et la mettre au débat afin de rassembler des partisans ; en faire lui-même la promotion ou la laisser faire par d’autres, plus aptes à occuper cette fonction politique.

La figure de l’intellectuel total n’est autre que l’idéal démocratique absolu du citoyen.

Dans ce cadre idéal, une expression s’impose naturellement : démocratie participative. Mais les présupposés pour qu’une telle démocratie participative existe sont ceux que j’ai évoqués plus haut, et une organisation fédéraliste décrite ici. Il serait absurde de proclamer la démocratie participative sans avoir garanti ces conditions d’empowerment citoyen. Dans cet idéal, le « ce qui devrait être » devient l’affaire, l’objet de tous. En replaçant la croyance et la subjectivité au cœur du dispositif démocratique, on trouve la manière la plus efficace de lutter contre le désenchantement du monde, tel que décrit par Max Weber, en revenant aux fondamentaux de la chose publique, bien commun qui est le produit conscient et immanent de la collectivité :

Le destin de notre époque caractérisée par la rationalisation, par l’intellectualisation et surtout par le désenchantement du monde, a conduit les humains à bannir les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique.

Une démocratisation du savoir engendrant une prise de responsabilité collective autour du questionnement et de la création du « ce qui devrait être » permettrait le retour de (toujours selon Max Weber) :

quelque chose qui pourrait correspondre au pneuma [souffle] prophétique qui embrasait autrefois les grandes communautés et les soudait ensemble.

 

Des héros-citoyens

David Bowie chante : We can be heroes !

Oui, nous pouvons, devons même, être des héros-citoyens. Il n’y rien à attendre de personne, sinon de nous-mêmes. Dès lors, pour qui écrit-on ? D’abord, pour soi. Pour se forger son opinion de citoyen, mettre ses idées au clair, se faire sa ligne de conduite. L’objectif premier est d’accéder à une citoyenneté véritable, active et non passive : nous pouvons tous devenir un héros-citoyen, c’est-à-dire cesser d’obéir aux diktats conformistes qui nous enferment et nous font tourner en rond, comme des hamsters en surplace. Il s’agit d’une résistance qui s’applique dans le cadre d’un Etat dit démocratique, dans lequel la liberté (d’expression) est garantie et non contrainte par l’institution de violences allant à son encontre.

Cette résistance n’est donc pas une révolution violente, mais une révolution politique et des idées. Cette position ne traite pas des situations totalitaires au sein desquelles le recours à l’action violente pourrait parfois constituer l’unique préalable à toute amélioration de la situation des populations. Le révolutionnaire démocratique représente un idéal du citoyen comme homme politique en puissance : par sa droiture, son respect des lois et des exigences démocratiques et sa responsabilité de transparence dans l’établissement d’une vision claire et partagée de la société utopique en construction (le modèle de société).

Depuis l’impératif moral de Kant : « agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle », il n’y a plus d’espace privé, puisque toute action individuelle doit être prise en compte comme si elle pouvait être généralisée – et elle l’est, de fait, par sa multiplication via la reproduction des comportements dans toute forme de société. L’individu n’a nulle part où se cacher pour se soustraire au monde : il est projeté dans l’Histoire, comme l’existentialisme nous dit que nous sommes projetés dans notre liberté, condamnés à être libres, condamnés à être des citoyens.

Le poids de cette responsabilité s’accentue d’autant plus lorsque l’on devient un « personnage public », c’est-à-dire une personne qui connaît moins de monde qu’elle n’est connue. Il se renforce encore lorsque l’on occupe un « rôle public », c’est-à-dire que l’on représente d’autres personnes en son nom. Certains ne le supporteraient pas, et c’est pourquoi demander à chaque individu de devenir un homme politique est inhumain. Mais d’être un citoyen, c’est non seulement réaliste, mais catégoriquement nécessaire – et cela est déjà une preuve d’héroïsme.

 

Pour ceux qui, néanmoins, s’en sentiraient capables, la conquête du pouvoir, ou plus précisément (et moins pathologiquement), l’obtention d’un consensus populaire suffisamment large pour s’accorder à la volonté d’une population sur un territoire donné, fait partie d’une deuxième étape : après avoir établi le « ce qui devrait être », le citoyen peut, s’il s’en sent les capacités et l’envie, participer de la manière qu’il choisira au « comment faire advenir ce qui devrait être » – et donc, à la prise de pouvoir qui le conditionne préalablement.

Le politique doit avoir été cet intellectuel total citoyen idéal avant de se présenter au public. Il doit savoir, en son for intérieur, quelles sont les principes qui le gouvernent, et les objectifs qu’il souhaite atteindre. Il doit non seulement en être convaincu, mais n’avoir aucune crainte à les exprimer en toute transparence : ici se joue son authenticité, son honnêteté, sa responsabilité, sa justification d’être là, ou, pour employer un terme plus grand, sa vertu. Ainsi, il saura participer à la revalorisation de la parole publique.

Ensuite, mais seulement après ce travail, il sera temps de passer à l’action. Le marché a toujours raison : la théorie n’est rien ; ni pour l’homme matérialiste, ENUC, porcin, ni pour le matérialisme historique. Si alternative il doit y avoir, elle commencera par la création d’une nouvelle infrastructure. C’est l’infrastructure qui fait la superstructure – c’est le réel, le tangible, le concret qui change le monde et ouvre les possibles.

2 réflexions sur « Communication du savoir : de l’expertise à la démocratisation »

  1. Salut,

    Juste pour dire (si je ne l’ai pas déjà dit) que démocratie participative est un pléonasme et démocratie représentative un oxymore.

    Pour ce qui est de la capacité des gens à pratiquer la démocratie sans empowerment, le vote capacitaire est presque antinomique de la démocratie, on peut seulement exclure de la votation les gens affectés par des pathologies mentales qui ne leur permettent pas d’être en possession de leurs facultés cognitives, ce qui les rend irresponsables et donc inaptes à se prononcer sur ce qui devrait être ou non (déjà pour eux-mêmes). La démocratie est un risque ; mon attention a été attirée sur les positionnements par rapport à la peine de mort, si son rétablissement était soumis à un vote démocratique aujourd’hui, pas sûr qu’il serait défavorable.

    C’est la lecture de « ma relation à l’occident » qui m’a conduit ici, j’y retourne et commenterai plus longuement là bas.

    1. Hello !

      Une démocratie d’incultes, d’illettrés, de non-instruits peut-elle porter le nom de démocratie ? J’en doute. Ou alors c’est considérer uniquement la démocratie comme la condition « de base » des rapports humains, avant l’institution d’un pouvoir. Dans ce cas, il n’y aurait de démocratique que des sociétés sans Etat – ce qui interdit donc à un peuple de choisir d’instituer un Etat sans abandonner par conséquent son caractère démocratique…

      L’autre vision que j’ai, c’est que la démocratie est un idéal, la plus haute forme d’organisation politique et sociale qui soit, et qui nécessite un haut degré de raffinement citoyen et institutionnel. Je dois écrire un billet sur l’offre et la demande en politique, qui met cela en avant. Cette situation n’empêche pas que la démocratie soit un risque, au contraire certainement ! Car dans une situation de léthargie politique, c’est bien l’absence de risque qui prédomine ! (considérant que l’immobilisme n’est pas un risque, puisque nos mornes politiques raisonnent à très court terme)

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