Rétablir et revaloriser la parole publique

Au grand jeu des promesses non tenues, les hommes politiques ont toujours obtenu les premières places. Pourquoi les blâmer ? Leur profession consistant à gagner le pouvoir, ils se sont emparés d’un des plus efficaces stratagèmes permettant d’arriver à leurs fins. Henri Queuille a déclaré :

Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.

Ceux qui les écoutent, ou ceux qui y croient : les électeurs. Le clientélisme est toujours une arme puissante, qui permet aux escrocs de toute espèce de prolonger encore pour quelques années leur sursis. Le politicien a bien compris que flatter l’électeur dans le sens du poil valait mieux (pour sa propre carrière) que de lui dire ses quatre vérités.

Pourtant, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise. Il est ainsi amusant d’observer les politiciens poser cette question rhétorique : « mais qui fait le lit du Front National ? » Ils espèrent une dernière fois pouvoir s’en tirer à bon compte, blanchis de leurs mensonges.

On n’en aurait eu que faire, au fond, de ces mythomanes professionnels, s’ils ne s’étaient salis qu’eux-mêmes. Mais leur cynisme sans bornes a provoqué un séisme plus profond : désormais, c’est la parole publique, ou le débat public, qui est devenu suspect. On n’y croit plus. Ceux qui vivent de la politique ont fini par abattre à la fois ceux qui vivaient pour la politique (par conviction), et la politique elle-même, à travers l’impossibilité du débat public.

Or, renouer avec la possibilité du débat public, c’est renouer avec la capacité de faire à nouveau de la politique. Une politique véritable s’entend, c’est-à-dire exigeante envers ses acteurs (les citoyens : hommes politiques comme électeurs) et apte à provoquer l’émergence d’une pluralité d’opinions et de propositions systémiques concrètes fondées sur un savoir scientifique le plus objectif possible.

La politique du présent au passé

Quand la politique a-t-elle abandonnée la stratégie socio-économique et l’esprit des lois pour ne plus devenir que tactique électorale ? Sans doute y a-t-il toujours eu des deux, mais c’est la proportion qui a largement évolué. A tel point que l’on ne parle plus de vision d’avenir qu’à travers des prédictions fantaisistes et joyeuses qui entérinent le conservatisme des choix présents, et que le présent, c’est-à-dire l’échéancier électoral ou l’événement fortuit, constitue le sujet prépondérant.

On ne saurait être plus éloigné, dans cette réaction permanente à l’aléa, cette navigation à vue, bardée d’équipes de communicants prêts à décocher leurs éléments de langage, qui ne sont autre qu’une panoplie de slogans, d’une historicité – grand mot pour dire : inscription dans l’Histoire, le temps long. Mais comment peut-on un seul instant oser s’immiscer dans l’espace public sans avoir cette conscience, ni la vision d’ensemble, ni le projet d’avenir qui seuls justifient l’idée même de politique ? En l’absence de ces fondamentaux, que reste-t-il ? Des gestionnaires. Personnes que l’on pourrait sans craindre remplacer par de zélés fonctionnaires de l’Etat, sans doute d’ailleurs plus loyaux envers l’intérêt commun que ne le sont les satrapes de pacotille qui forment le bataillon de nos gouvernements et de nos assemblées.

La classe dirigeante […] a compris que ses principes religieux et politiques étaient les meilleurs outils pour asseoir sa puissance, mais justement, comme elle n’y voit que des outils, elle a cessé d’y croire tout à fait ; la vérité pragmatique a remplacé la vérité révélée. Si la censure et les interdits sont plus visibles, ils dissimulent une faiblesse secrète et un cynisme de désespoir.

– Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?

D’ailleurs, on constate souvent que le rôle présidentiel brille et est salué lorsqu’une crise internationale survient : dans ce cas, le sens des responsabilités reprend le premier plan, et l’homme politique s’inscrit dans l’Histoire. Il prend soudainement conscience que l’Histoire est en marche et qu’il en est, ici et maintenant, un acteur de premier plan. Pourquoi cette vertueuse conscience se dissipe-t-elle dès lors que l’avion rentre au bercail, et que les petites mesquineries et turpitudes du marigot national prédominent à nouveau?

C’est comme si la nation tétanisait toutes les forces, tous les grands élans qu’une aération étrangère avait avivés. C’est comme si la nation n’avait plus d’Histoire que passée – et qu’il fallait se prosterner à jamais devant cette idole éternelle : la France.

L’alliance entre cet ancrage passéiste et l’absence de réflexivité provoquée par la précipitation dans l’immédiateté conduit l’homme politique contemporain à l’apolitisme.

 

La continuité sans changement

Puisque, alors, il n’y a plus de politique possible, que reste-t-il au politique ? Le verbe, les effets de manche, les incantations, les postures et les oppositions de principe.

Car, disons-le franchement : il y a encore un électorat captif à séduire – c’est-à-dire des personnes qui croient, en leur for intérieur, qu’un bleu plus ou moins foncé ou qu’un rouge qui déteint au rose signifie politique. Peut-être ne le croient-ils même plus, d’ailleurs : c’est la force de l’habitude, la tradition familiale, l’esprit d’un « devoir citoyen » qui plane au-dessus d’eux, le désœuvrement dominical ou l’occasion d’une balade ensoleillée, ou simplement, encore et toujours, pour les plus naïfs et les plus cyniques à la fois, l’espoir que certaines promesses seront tenues (celles qui, en général, démagogiques, font miroiter un remplissage du portefeuille), qui leur fait saisir un bulletin de vote et le glisser dans une urne funeste (à défaut de funéraire – car c’est la place où les politiciens de notre temps feraient le moins de mal).

 

Discours pour ceux-là

C’est donc pour ceux-là uniquement, et non pas pour ceux qui refusent de voter, que le politicien travaille sa communication. Les sondages, le marketing électoral, les programmes et les questions à débattre : tout est fait pour ignorer cette masse informe et douteuse que constituent les abstentionnistes.

Mais qu’est-ce que la démocratie, si ce n’est rechercher la participation de tous les citoyens ? Depuis quand peut-on se dire en démocratie si, en de nombreuses élections, moins de la moitié des électeurs utilisent leur droit de vote ? La comptabilisation du vote blanc fait peur, pire, elle terrorise la classe politique toute entière : car si ce vote est majoritaire, c’est un signal qui n’épargne aucun politicien, de quelque bord qu’il soit. Ce signal émet : « vous êtes tous insuffisants ». C’est un acte de désobéissance civile – et, comme tout acte de ce genre, qui est profondément individualiste et non-récupérable, il ébranle le lien social et la nation entière.

Le danger ultime, c’est qu’il n’y a pas d’alternative : être abstentionniste, c’est certes dire « non », mais c’est aussi refuser de dire « oui ». Comme les indignés, c’est insuffisant.

Par conséquent, la parole publique devrait en premier lieu considérer l’abstention non pas comme une stérile négation, mais comme une demande insatisfaite, un appel du pied, un espoir en attente. L’urgence est de parler à ceux-là, et non pas de prêcher les convertis. Mais comment faire, alors que précisément la parole publique est plus faible et inaudible que jamais ?

 

Identifier et (faire) cesser les mauvais moyens

C’est une évidence de le dire, mais la revalorisation de la parole publique passe d’abord par une rupture avec les anciennes pratiques. Encore faut-il les identifier. Quels sont ces mauvais moyens, à ne plus employer ?

La liste n’est pas exhaustive, mais elle couvre sans doute une large majorité du problème. On pourra trouver plus de détails et de finesse dans une analyse de l’art de la dialectique.

A partir de ce constat, je vais tenter de dresser quelques pistes permettant d’éviter ces écueils.

 

Solutions formelles

Pour commencer, contre le mensonge, hélas, rétablir la vérité est chose complexe. On se retrouve rapidement en situation de parole contre parole, et dans ce cas, les partisans de l’un prendront ce que dit l’autre pour un mensonge, et vice-versa. La vérité elle-même a ses limites : souvent, ce que l’on nomme vérité n’est qu’une conjecture majoritairement ou  traditionnellement adoptée. Par conséquent, on peut rarement démasquer le mensonge en énonçant simplement la vérité qui le dément, et c’est sur le plan des idées que doit basculer la discussion. En admettant que s’opposent non pas un mensonge et une vérité absolus, mais deux visions subjectives prenant naissance dans une part de réalité, on passe d’une opposition stérile à des propositions englobantes qui admettent la pluralité des situations : il s’agit de passer de la forme au fond (qui est traité ci-dessous) – en admettant un « ce qui est » commun moins campé sur ses positions, on peut aborder le « ce qui devrait être ».

Mais souvent, les politiques ne se préoccupent même pas de dissimuler leur mensonge : ils pensent que même s’il est démasqué, le temps les absoudra. Ou alors, n’ayant aucune conviction profonde, ne croyant profondément en rien, il est naturel qu’ils finissent par se contredire, au gré de l’opinion publique majoritaire – car ils disent « blanc » ou « noir » en fonction du dernier sondage. L’homme politique est parfois ce cynique puant la suffisance: il est capable de jouer les vierges effarouchées sur un sujet, puis d’en prendre le contrepied quelques mois ou années plus tard. Ça a été le cas de Valls lors de « l’affaire » des statistiques ethniques à Béziers. C’est aussi le cas d’un obscur conseiller du ministère des transports qui s’est désormais fait un nom en passant de ce ministère à la société Uber (en pleine tension juridique) : Grégoire Kopp. Ce personnage trentenaire est aussi significatif de la porosité qui existe depuis longtemps entre les personnels des cabinets ministériels et le monde des affaires. Les uns devenant les autres, et inversement. La grande connivence, que l’on nomme népotisme, a de beaux jours devant elle. Avec des écoles de l’entre-soi comme Polytechnique ou l’ENA, la relève est bien assurée. C’est enfin, notre cher Président Hollande qui, refusant avec fierté, pour l’honneur de la République et du monde libre, d’honorer le contrat de livraison des navires Mistral à la Russie, s’empresse de faire la retape chez les vertueux Saoudiens ou Égyptiens (Égyptiens qui héritent finalement des fameux navires), puis, finalement, discute d’une coalition avec la Russie contre Daechcombien de fois peut-on retourner une veste avant qu’elle ne craque de tous côtés ?

J’aurais sans doute pu trouver des centaines, voire des milliers d’autres exemples. La longue histoire des turpitudes et revirements politiciens doit en être jonchée. Aucune importance : pour eux, les gens n’ont pas de mémoire. Ce sont des crétins que l’on convoque pour qu’ils choisissent un bulletin de vote.

 

En deuxième lieu, considérons la propagande. Le simplisme y est le vecteur majoritaire de diffusion des idées. La première réaction consiste à refuser la manipulation des mots. Pour cela, il faut toujours obliger à reposer précisément les définitions : un interlocuteur qui articule dans un raisonnement d’apparence logique des concepts sans les avoir préalablement définis et sans pouvoir clairement les définir quand on le lui demande est à classer dans la catégorie des propagandistes. Celui-ci exprime un semblant de pensée qui n’est autre qu’un discours militant visant à asséner une vision partiale des choses, en vue de défendre tels ou tels intérêts. Même si ces intérêts étaient jugés « bénéfiques » (mais par quelle autorité ?), la fin ne justifie jamais les moyens. Par méthode, on s’astreindra à n’employer que des concepts dont on a précisément exprimé ce qu’ils signifient pour nous, et ce que cette définition implique. On confrontera notamment toutes les idées préconçues, les mots-clés et slogans vides de sens qui ne font que corroborer la doxa.

La propagande utilise à la fois le simplisme pour poser un constat caricatural, et proposer des caricatures de solutions à ces problèmes simplifiés. Mais l’efficacité du simplisme est aussi sa faille : le caractère simple et direct du raisonnement n’offre en apparence aucune prise à la critique ; mais c’est justement en introduisant des éléments démontrant la complexité niée du sujet que l’on parvient à démonter la propagande en ses fondements. Il s’agit de rendre caricaturaux les propos du caricaturiste, donc à César ce qui est à César. Cela requiert une expertise sur la question. On ne s’attaquera donc à un propagandiste qu’en étant exhaustivement renseigné sur le sujet traité ; toute approximation ou erreur pourrait être périlleuse en cela qu’elle crédibiliserait à nouveau le propagandiste « qui n’en sait peut-être pas plus que son adversaire, mais pas moins non plus ». Car le propagandiste arrivera souvent avec un récapitulatif plein de chiffres partiaux, et quelques citations fragmentaires ou témoignages individuels (dont la représentativité n’est jamais démontrée) corroborant sa thèse. On demandera toujours au propagandiste la nature de ses sources et de démontrer le caractère sérieux (ou scientifique) de leur approche.

Le propagandiste n’hésitera pas à employer une communication de masse sur les réseaux sociaux, car c’est un moyen d’expression simpliste qui lui sied parfaitement. Lui répondre dans ce cadre ne sert à rien : le simplisme y sera toujours vainqueur. Ignorer ce canal de communication a une double vertu : ne pas opposer son point de vue à une propagande peut d’une part la conduire à tourner en rond, et à vouloir en faire toujours plus pour finir par se vautrer dans son extrémisme et se discréditer elle-même, et d’autre part, c’est implicitement déclarer que de tels propos ne méritent même pas que l’on s’y attarde – et les ignorer, dans le temps du zapping qui est le nôtre, c’est les condamner à un oubli rapide.

D’ailleurs, ce temps du zapping est paradoxalement un avantage : comme une idée pousse l’autre, l’expression rapide et simpliste de propagande est aussitôt consommée, aussitôt oubliée par des personnes dont l’absence d’attention ou de concentration, conjuguée à la recherche permanente de divertissement, garantissent la complète innocuité politique – sinon un conformisme tiède. Hollande l’a d’ailleurs bien remarqué, et a très bien appris « à vivre avec », c’est-à-dire à baisser les armes :

[…] les réseaux sociaux ayant selon le président intensifié le « besoin d’anecdotes, d’insolite et d’inédit dans la vie politique française » : « Et il y a une telle course à l’immédiateté aujourd’hui qu’entre le papier d’analyse et le tweet, c’est souvent le tweet qui restera. Ce qu’il faut, c’est veiller à ce que l’essentiel passe. Il y aura toujours une forme de pollution mais on apprend à vivre avec, n’est-ce pas? »

 

En fin de compte, dans une société relativiste, le propagandiste devient un amuseur public, un genre d’excité dont on se moquera à la moindre occasion, pour la raison qu’il exprime des convictions de manière péremptoire dans un monde où le cynisme rampant interprète la conviction comme un acte de foi (croyance), et l’acte de foi comme le dernier des ridicules et des archaïsmes. Jamais un propagandiste ne saura distiller un poison aussi puissant que celui-là. Mais le propagandiste qui aurait compris cela, et en aurait fait sa devise guerrière, serait armé pour le XXIe siècle débutant ; Dieudonné en est le prototype célèbre. D’autres « artistes engagés » (sans qu’ils ne sachent, eux, vraiment pour quoi), comme Stéphane Guillon, Guy Bedos, Christophe Alévêque ou Charlie Hebdo, parmi tant d’autres, l’ont aussi compris.

Le caractère normatif du discours propagandiste impose des conclusions simples à des problèmes décrits comme simples. Le « bon sens » est souvent invoqué comme une formule magique de la politique. En proférant nombre de tautologies, le propagandiste rend compliqué pour l’interlocuteur adverse de pouvoir formuler une opposition sans être accusé de « vouloir couper les cheveux en quatre » ou « d’être dans le déni de réalité ». Le propagandiste adopte une forme de communication proche de la promotion publicitaire : Morano « lave plus blanc » (citation et sources ici), et face à des réglementations et normes jugées iniques (mais qui ont, bien entendu, leur justification économico-politique), on « marche sur la tête » :

Persil lave plus blanc
Tandis qu’on lave plus blanc que blanc…

On marche sur la tête - Leclerc
… deux propagandes s’affrontent stérilement (normal, dans le secteur médical)

Là encore, la propagande, par ses outrances, se discrédite d’elle-même. La plus grave erreur consiste à les relayer et à les prendre au sérieux. Comme la publicité, la propagande se fonde sur le principe de la redite : inlassablement répéter la même phrase simple, c’est-à-dire utiliser sans fin le slogan qui claque. Il vaudrait mieux retourner une question pour forcer une argumentation à se développer (et donc, pouvoir en saper les bases simplistes par la suite) : « que voulez-vous affirmer ? Qu’entendez-vous démontrer par là ? »

Enfin, face à la propagande, il faut éviter soigneusement de s’emporter et d’aller dans la surenchère : c’est ce que le propagandiste recherche. Il veut toujours que son interlocuteur se rabaisse à son niveau, où il sait qu’il dispose de l’avantage du discours simplificateur. Surtout, fuir les termes dépréciatifs, l’invective et l’insulte : si son adversaire dérape sur ce terrain, le propagandiste a gagné. Car il pourra dire « vous en arrivez là car vous êtes à court d’arguments, donc j’ai raison » ; et par le caractère stupide, vulgaire et grossier de son expression, le propagandiste tend justement le bâton pour se faire battre de cette manière: rien ne lui ferait plus plaisir.

Prenons le cas Ayrault contre Depardieu (fin 2012) : c’est ce dernier qui remporte la bataille de l’opinion, bien que son attitude d’exil fiscal soit moralement intenable, parce qu’Ayrault a malencontreusement employé le mot « minable ». Depardieu se victimise et « moralise » son exil par le traitement que lui fait l’Etat français (Le réalisateur Claude Lelouch a dénoncé un « lynchage honteux », même si le départ de Depardieu « peut être considéré comme une insulte à la misère »), et Ayrault est acculé par une croisade de l’opposition qui use d’arguments hypocrites de type « indigne d’un homme d’Etat » et instrumentalise le sujet pour dénoncer le « matraquage fiscal » du gouvernement. Bref, Depardieu est parti et Ayrault en a pris pour son grade. S’il avait voulu condamner dignement l’acte de Depardieu, il aurait pu dire : « il y a d’un côté ceux qui n’ont pas assez d’argent pour se loger ou se nourrir, et d’un autre côté ceux qui n’en ont jamais assez. Nous agissons pour ceux qui souffrent et pour plus de solidarité. » En dépassionnant le débat, en évitant les condamnations, en rétablissant le sens des proportions et en expliquant les décisions prises, il aurait pu aisément disqualifier l’attitude des exilés fiscaux. L’utilisation d’un terme négatif a totalement éclipsé la conclusion positive de son discours. Le débat s’est déporté sur l’annexe et la forme au lieu d’en rester au fond. Or, il se trouvera toujours facilement des personnes pour se sentir concernées et agressées (par narcissisme) par un mot plus haut que l’autre, et qui deviendront les plus farouches adversaires (car l’émotionnel prendra le pas sur le rationnel).

 

Enfin, abordons le cas de la menace et de la peur. Je ne parle pas de menace physique directe, qui tombe sous le coup de la loi dans une démocratie. La menace peut revêtir la forme du chantage : par exemple, lorsqu’une société privée menace de délocaliser sa production si des accommodements fiscaux ne lui sont pas accordés, ou le fameux « vote utile » ou le « vote républicain ». Ne jamais céder à la menace semble l’attitude la plus saine, car accepter la menace revient à accepter l’idée du pire et à renoncer à réclamer un mieux. C’est une attitude défaitiste et rétrograde dangereuse. Concernant le « vote républicain », il n’a jamais endigué la montée du FN mais au contraire offert un slogan populaire, l’UMPS, au FN. En nous disant « il faut votre contre, même si vous n’êtes pas pour nous », on nous demande d’avaler une grosse couleuvre sans sourciller. Alors que la demande démocratique originale est : « donnez-nous envie de voter pour vous. Si vous en êtes incapables, que d’autres prennent votre place ! »

Ensuite, la menace a pour objectif de déclencher un mouvement de peur qui obstrue la raison et fait régner la réaction émotionnelle. C’est une forme de manipulation. La menace se déploie comme une propagande particulière, qui simplifie non seulement le problème et les solutions à y apporter, mais encore qui énonce que si l’on n’y apporte pas cette solution, et celle-là uniquement, alors on court obligatoirement à la catastrophe. En présentant une seule possibilité comme solution envisageable sous peine d’aboutir à une situation terrible, le discours de menace oblige ses adversaires à adopter une posture défensive de déminage, ou mitigation du risque : il faut expliquer en quoi le risque peut être évité, et comment il peut être évité par d’autres moyens. L’argument employé par le porteur du discours de menace est alors : « mais comment pouvez-vous être certain que vos méthodes (qui sont moins radicales et simplistes que celles énoncées par la propagande) permettront d’éviter le risque ? » Et souvent, le contradicteur est alors obligé d’admettre, par honnêteté, que « le risque ne peut jamais être nul ». Dans ce cas, le propagandiste de la menace pourra s’exclamer : « vous voyez ! Vous n’en savez rien ! Vous êtes inconscient et irresponsable ! »

Par exemple, le discours de Marine Le Pen sur les migrants consiste à dire : « ce sont majoritairement des hommes, des musulmans pratiquants, et il y a parmi eux, forcément, des fanatiques qui sont de potentielles menaces terroristes – ou, au moins, des propagandistes d’un Islam radical qui va gangréner la France. » Elle sous-entend donc : « immigration = islamisme = menace mortelle ». Contre ce genre d’équations, sortir de l’émotionnel est un impératif. Il faut réexpliquer ce qu’est un migrant, pourquoi il est contraint de quitter son pays d’origine et comment il compte à tout prix s’intégrer sans faire de vagues, pour trouver un emploi et se construire un avenir qui lui était jusqu’alors interdit. Sur l’aspect terroriste, il s’agit d’expliquer que les derniers actes de ce genre ont été le fait de Français nés sur le sol français, et en aucun cas d’immigrés (qui plus est, clandestins).

La peur est la partie émergée de l’iceberg : elle sert de leurre pour camoufler toute l’idéologie qui la sous-tend, et qui constitue à la fois la véritable cause de la propagande et le véritable sujet de la discussion qu’il faut mener. Mais en aucun cas il ne faut ignorer le préalable que constitue la dissipation du sentiment de peur. Car, tant qu’il persistera dans les esprits, aucun argument rationnel ne pourra porter.

Enfin, il peut s’avérer que le sentiment de peur et de menace soit porté par des arguments légitimes. On appelle alors ce genre de caractère un pessimiste. Derrière chaque pessimiste se cache un idéaliste, car un pessimiste honnête déteste avoir raison (il souhaite par-dessus tout éviter que ses prévisions négatives surviennent) et espère secrètement être détrompé (être agréablement surpris de la tournure des événements). Mais les pessimistes ne sont souvent considérés que comme des oiseaux de mauvais augure, par ceux-là qui ont un espoir irrationnel en demain, car ils pensent que le cours de l’Histoire est toujours positif. Il ne tient qu’aux pessimistes de faire la démonstration du contraire, en adoptant cette conduite : anticiper le pire, montrer en quoi il risque d’advenir ou est en train de survenir, mais proposer les solutions qui offriront les moyens d’y échapper.

Pour autant, la crainte du pire ne saurait être un facteur suffisant de mobilisation. La peur est une mauvaise conseillère, extrémiste et court-termiste. C’est pourquoi il est essentiel, bien qu’il faille conserver un sentiment de précarité et de méfiance face à l’avenir trouble qui peut se dessiner, de projeter un idéal positif qui doit être le véritable moteur de nos décisions et de nos actes.

 

Solutions de fond

Le fond, les idées, des projets, une vision : voilà ce qui manque cruellement et qui constituerait de très loin la meilleure réponse au désenchantement du monde, à la perte d’espoir et de croyance en la politique.

Pour répondre à une question que j’ai laissée en suspens au début de cet article, « quand la politique a-t-elle abandonnée la stratégie socio-économique et l’esprit des lois pour ne plus devenir que tactique électorale ? », une réponse brève et définitive pourrait être : 1988. C’est l’année qui opposa pour la présidentielle en France Chirac et Mitterrand. Plus que l’absence d’idéologie dans le débat (les arguments de gauche se confondant avec ceux de droite, et vice-versa : le pendant social-gaulliste de Chirac, le rigorisme économique de Mitterrand), observée et notée par de nombreux commentateurs politiques, c’est le fait suivant qui permet de dire de cette campagne électorale qu’elle sonna le glas de la politique : c’est la dernière fois que les ouvriers votèrent majoritairement pour le candidat de gauche. C’est le chant du cygne des illusions « démocratiques », c’est-à-dire la victoire des promesses sans suite – jusqu’ici, sans démenti. Peut-être est-ce aussi parce que, l’année suivante, tombait le mur de Berlin et que certains proclamèrent avec un empressement satisfait la mort des idéologies et la fin de l’Histoire… comme s’il fallait laisser un grand boulevard au néo-libéralisme, ou, pour être plus réaliste, au libéralisme aveugle triomphant, ou pseudo-libéralisme. Cela dit, bien entendu, sans avoir aucun regret du bolchévisme, mais celui, bien réel, d’un temps où les oppositions idéologiques dessinaient des avenirs multiples et incertains, encore porteurs d’espoir.

 

En premier lieu, il faut demander au politique de dévoiler sa vision d’ensemble, son idéal, son utopie. Et, s’il est incapable de la fournir, alors qu’il cesse d’occuper l’espace public et qu’il retourne à ses études. Et s’il ne veut la fournir, qu’il soit accusé de dissimulation et d’avoir de si néfastes intentions qu’il est incapable de les assumer.

L’obligation de passer par cette « profession de foi » permettrait de libérer la parole et de lui rendre son rôle créatif. Aujourd’hui, c’est l’auto-censure qui règne. Cette auto-censure entraîne des discours convenus, sans imagination, sans originalité. Les éléments de langage font discours, et les débats télévisés font idées. Mais ce sont de maigres ersatz, qui ont transformé la grande politique en une petite affaire de collusion entre politiciens.

Quant les hommes politiques en arrivent à livrer quelques pensées sincères, c’est souvent a posteriori, bien après que leur politique de l’eau tiède ait été appliquée. Il y a toujours un fond électoraliste dont ils n’arrivent pas à se départir, comme s’il fallait les absoudre de leurs erreurs (faute avouée est à moitié pardonnée) pour qu’ils puissent continuer leur œuvre médiocre avec une bonne conscience retrouvée. Hollande a ainsi déclaré, d’après le livre Le stage est fini :

« J’ai engagé des réformes qui ne sont pas toutes de gauche mais servent l’intérêt général. » Il « met aussi à (son) crédit » l’absence de mouvement social majeur tout en constatant que « le mécontentement est passé par les urnes » (municipales, européennes et départementales) . « On est le pays où on parle le plus de réforme et on en fait le moins » mais « le sang, la sueur et les larmes, ça ne marche pas », insiste-t-il.

Concernant l’intérêt général, je ne reviendrai pas sur l’absence totale de fondement moral qu’un tel propos entraîne… Ensuite, quand Hollande dit que plus personne ne veut entendre parler de la sueur, du sang et des larmes, et par conséquent qu’il ne le fera pas, on constate le populisme et le clientélisme dans lequel il se vautre. Il rappelle furieusement un Tsipras, ainsi que la longue lignée des gouvernants grecs qui l’ont précédé et qui ont conduit ce pays à la ruine que sa population doit subir.

Un discours de vérité sans fard, c’est le socle de la grande politique.

 

Ensuite, il faut nécessairement fournir un contenu. Mais, comme le dit Hollande, le succès c’est visiblement d’éviter les mouvements sociaux. Or, nécessairement, affirmer des idées, c’est faire des mécontents. Par opposition, n’avoir aucune idée permet de s’octroyer un confort certain. Ceux qui paieront les renoncements et l’absence de courage, ce sont les citoyens anonymes, pas des politiciens en situation de prendre leur retraite. Concernant Hollande, ce chantre du rien, Roger-Pol Droit écrit :

Son talent suprême consiste non pas à ne jamais dévoiler ses cartes, mais à n’en avoir aucune toute prête. On a le sentiment qu’il les colorie à mesure, selon le jeu dont les autres disposent, selon les fluctuations de la partie. Ce qui le rend, continûment, insaisissable. Cette vacuité tactique conduit plus loin que Machiavel lui-même, qui déconseille tout atermoiement dans l’exercice du pouvoir. Le prince se rend « méprisable » s’il est « jugé changeant, léger […], pusillanime, irrésolu ». Hollande assume ce risque. Il préfère jouer l’indécis, le louvoyant, pour demeurer insaisissable.

L’homme politique français qui souhaite faire une véritable politique doit accepter ce fait : il ne fera pas consensus. Pire : il doit s’adresser à un pays profondément divisé, où des zones urbaines, péri-urbaines et rurales opposent leurs modes de vie, leurs aspirations et leur relation au monde. Il devra admettre qu’il n’y a plus de peuple français, cette vieille lune nationaliste que des siècles de monarchie absolue puis de jacobinisme ont ancré dans les esprits – et s’il le fallait, c’était, sans hésitation, par l’épée, donc le sang, la sueur et les larmes. Or, celui qui ne voudrait plus se salir les mains, comment pourrait-il gouverner ce pays de manière centralisée ? Il devrait y renoncer, et c’est donc ce que la classe politique a fait.

S’il n’y a plus de peuple, cela signifie qu’il y a des peuples. Cette nouvelle réalité peut être vécue avec effroi, ou être célébrée par la chance que nous offre cette pluralité auto-proclamée. Comme bien d’autres pays nous en donnent l’exemple, il faut donner corps au fédéralisme, à la décentralisation des pouvoirs, au respect à la différence. Un pays aussi déséquilibré démographiquement et économiquement que la France a un long chemin à parcourir. Il faudra revenir sur des siècles d’organisation centralisée, et d’abord sur l’héritage de l’Etat napoléonien – qui fête ses deux siècles, on voit à quelle vitesse se font les réformes !

On entend beaucoup parler de souveraineté nationale, notamment face à une Europe qui serait trop omniprésente. Mais quid de la souveraineté locale ? Quid de la souveraineté populaire, c’est-à-dire la souveraineté des peuples, et non du peuple ? Ce qui vaut à l’échelon international s’applique aussi dans nos frontières. Cela impose une organisation à l’avenant : une décentralisation de nombreux pouvoirs.

A cette condition, des voix nouvelles et des propos nouveaux pourront émerger. Ils ne paraîtront pas si nouveaux aux citoyens, car ils seront l’émanation de leurs pensées et de leurs discussions – mais la nouveauté sera qu’enfin, leur voix sera représentée.

On s’entend déjà rétorquer : « mais c’est la fin de la France ! » Comment font de nombreux Etats fédéraux ? Ils adoptent des valeurs nationales qui sont indiscutables, des principes larges et ouverts, mais fermement adoptés, que l’on nomme identité nationale : ces valeurs devraient paraître si naturelles que chacun en dirait « cela va de soi ». Une constitution n’énonce rien d’autre. Pour le reste, c’est-à-dire l’identité locale, subjective, plus proche des individus dans leur sensibilité et leurs envies, là pourra se jouer une grande politique qui n’aura pas à jongler avec la recherche permanente d’un consensus mou qui, loin de satisfaire le plus grand nombre, déplait à tous – soit qu’il est jugé insuffisant, soit déjà trop strict. Les lois et les normes découleront des mœurs et sensibilités locales, et jamais l’inverse. On ne verra pas défiler des France l’une contre l’autre et se déchirer sans issue, mais la France sera reconnue comme plurielle, et chacun y trouvera sa place ; car la tolérance ne peut exister que si le respect des différences est assuré.

Dans cette nouvelle organisation, l’intellectuel total citoyen et le politique pourront alors se regarder comme dans un miroir.

3 réflexions sur « Rétablir et revaloriser la parole publique »

  1. « La violence, ou menace : on n’en trouve, fort heureusement, plus guère la trace en France »

    Aurais-tu fais l’impasse sur La violence des riches ?

    « quand la politique a-t-elle abandonnée la stratégie socio-économique et l’esprit des lois pour ne plus devenir que tactique électorale ? »

    En France depuis que nous sommes dans un régime de parlementarisme représentatif de l’oligarchie, avant c’était la monarchie donc la question ne se posait pas.

    « [si le politique] est incapable de la fournir [sa vision d’ensemble], alors qu’il cesse d’occuper l’espace public et qu’il retourne à ses études. »

    In situ on lui pose la question par quel biais ? Et dans l’hypothèse de la négative on compte sur le fait qu’il se désiste poliment ?

    1. « Aurais-tu fais l’impasse sur La violence des riches ? »

      Ce n’est pas le thème de ce billet, qui pose la question de l’usage de la violence dans l’action politique et non économique ; par ailleurs, j’ai prévu de consacrer un billet aux différentes formes de violence.

      « En France depuis que nous sommes dans un régime de parlementarisme représentatif de l’oligarchie, avant c’était la monarchie donc la question ne se posait pas. »

      C’est faire insulte à l’Histoire et aux véritables débats qui ont pu avoir lieu dans l’hémicycle : des visions du monde s’y affrontaient, des hommes politiques portaient leurs convictions profondes et écrivaient leurs livres eux-mêmes ! Si tu considères que même un député communiste représente l’oligarchie sous prétexte qu’il est député… je n’ai pas la haine de la représentativité parlementaire, même si je ne suis pas dupe de ses limites et travers (saine lecture à ce sujet : Le savant et le politique de Max Weber, trouvable gratuitement sur le net).

      « In situ on lui pose la question par quel biais ? Et dans l’hypothèse de la négative on compte sur le fait qu’il se désiste poliment ? »

      In situ, on l’a dans le c… même les escrocs notoires sont réélus… voilà entre autres pourquoi imaginer des alternatives est impératif.

      1. « Ce n’est pas le thème de ce billet »

        Et l’action économique est générée spontanément, dans un mouvement naturel sans que jamais le politique n’intervienne ?

        J’ai passé l’âge des belles fables.

        Et il s’agit également de violence sociale, mais je suppose que l’organisation sociale s’élève du sol comme les plantes…

        « C’est faire insulte à l’Histoire »

        Combien, dans toute l’histoire, d’ouvriers à la chambre basse ?

        Et il y a une marge entre pouvoir porter sa conviction et le fait qu’elle puisse trouver un écho concret (on a de très beaux discours de Jaurès, et après ?).

        Des députés communistes au CRC ? Attends, il y a des communistes au PCF ? (lol)

        (écrire ses bouquins soi-même, c’est vrai que c’était un autre époque ^^)

        (je note Weber sur ma liste de lecture, merci)

        « In situ, on l’a dans le c… »

        Concevoir des alternatives est impératif, oui, on est d’accord sur le fond ; mais il ne s’agit pas de les concevoir hors-sol en faisant fi des contraintes de réalisation potentielle, notamment faire l’impasse sur le rapport de force et sa violence intrinsèque (sans pour autant sombrer dans une vision strictement marxiste d’annihilation de classe) (il s’agit pour le prolétariat -tel que je l’ai défini sommairement précédemment- de ne pas se laisser imposer, plus que d’imposer).

        PS : je craignais par tes silences que tu m’aies rangé au rang de propagandiste trollesque, je suis rassuré 🙂

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