Les béats de la mondialisation heureuse

Je suis tombé sur un rapide débat entre Nicolas Baverez et Eric Zemmour (la starlette des nationalistes nostalgiques), dans Le Point.

Je ne m’appesantis pas sur les thèses de Zemmour, on les connait par cœur (lire ici ou ).

Nicolas Baverez, comme tout bon faux libéral tendance conservateur (un autre exemple ici; « on laisse faire le marché, il profite à tous » – surtout à soi-même, quand on se trouve déjà à la bonne position), assène quelques idées reçues bien confortables pour tout cynique nationaliste :

1. « L’Afrique est au seuil de son décollage et invente ses Lumières comme l’Europe du XVIIIe siècle. »

D’abord, quels exemples le prouvent ? Ensuite, pourquoi faut-il toujours que nous comparions le destin d’autres peuples au nôtre (européen) ? N’est-ce pas de l’ethnocentrisme et la marque indélébile que nous pensons toujours « être en avance », « avoir pris les meilleures décisions », ceux qui éclairent la voie et que les autres suivront nécessairement ? Que les barbares vont finalement se rallier à la seule raison qui prévale ? Enfin, c’est un conservatisme de penser qu’aucune voie alternative ne surgira.

 

2. « L’américanisation du monde est un mythe. La mondialisation […] est marquée par l’émergence du Sud et la revanche des anciennes colonies sur l’Occident. »

Ah bon ? Pourtant, le PIB par habitant est toujours très largement en faveur des mêmes pays, qui ont en plus bénéficié de la main d’oeuvre semi-esclavagisée des pays du Sud-Est asiatique. Quant à la revanche des anciennes colonies, j’observe surtout des pays en guerre civile, gouvernés par des dictateurs ou des ploutocraties. Ça fait depuis le collège (cours d’histoire-géo) que j’entends parler du « décollage » des émergents… en fait de décollage, c’est surtout notre (occidentaux) niveau de vie qui en a bénéficié (pouvoir d’achat sur les produits importés, faisant par exemple passer la balance commerciale française dans le rouge). C’est toujours le cas d’ailleurs en 2015.

Enfin, cette phrase peut rejoindre le bon vieux « la mondialisation et l’économie de marché ont sorti des millions de personnes de la misère » : encore heureux ! Avec l’accroissement de richesses dont nous avons bénéficié en comparaison, c’est la toute moindre des choses. En réalité, un partage plus équitable des richesses produites aurait pu bénéficier à un bien plus grand nombre de personnes. Il ne suffit pas de dire que des millions de personnes sont sorties de la pauvreté, il faudrait surtout quantifier à quel point la mondialisation s’est montrée bénéfique pour chacun (et qui en a tiré de plus grands privilèges).

Est-ce que l’américanisation du monde est un mythe ? Tout dépend ce que l’on entend par « américanisation » :

  • si c’est culturel : les Etats-Unis exportent leur production culturelle de masse jusqu’aux confins du fanatisme le plus brutal,
  • si c’est la « modernité » : là encore, les réseaux sociaux inventés par des américains pour des américains sont utilisés à des fins de propagande et de recrutement par ces mêmes fanatiques,
  • si c’est économique : quels pays peuvent se targuer de ne pas suivre un modèle de développement fondé sur (ou s’orientant vers) l’économie de marché, le capitalisme et le libre échange ? A part la Corée du Nord, je ne vois pas.
  • si c’est politique : la démocratie, la séparation des pouvoirs, le pluralisme, l’absence de corruption, le respect des libertés individuelles et des Droits de l’Homme, il est vrai, ne sont pas tellement répandus ; mais sont-ils respectés à la lettre quelque part?

Cela pousse à conclure que l’américanisation n’est pas un mythe. En revanche, que l’ordre occidental du monde soit de plus en plus bousculé par des puissances émergentes, cela semble évident. Huntington, dans Le Choc des Civilisations, écrit :

Durant les beaux jours des années quatre-vingt, lorsque l’économie, les exportations, la balance commerciale et les réserves de devises japonaises connaissent un boom, les Japonais, comme les Saoudiens avant eux, fiers de leur puissance économique nouvelle, évoquaient avec mépris le déclin de l’Occident et attribuaient leur succès ainsi que les échecs de l’Occident à la supériorité de leur culture et à la décadence de la culture occidentale.

Au début des années quatre-vingt-dix, […] les dirigeants de Singapour […] ont opposé les vertus de la culture asiatique, fondamentalement confucéenne, qui seraient responsables de sa réussite – l’ordre, la discipline, la responsabilité familiale, le goût du travail, le collectivisme, la sobriété – à la complaisance, la paresse, l’individualisme, la violence, la sous-éducation, le manque de respect pour l’autorité et l’ « ossification mentale » qui seraient responsables du déclin de l’Occident.

Mais le Japon, comme d’autres pays asiatiques, se sont modernisés en suivant largement l’exemple occidental (et américain, notamment). Quant à l’Arabie Saoudite, ce n’est qu’une pétro-monarchie dont rien ne prouve que la culture ait un rôle à jouer dans sa réussite. Huntington :

Pour les Extrême-Orientaux, la prospérité économique est une preuve de supériorité morale.

Mettez ces mots dans la bouche d’un Protestant, personne n’en sera choqué. La réussite économique est un don de Dieu, la démonstration du mérite :

in_god_we_trust_dollar
In God We Trust – le Dollar est récompense divine

Dès lors, il y a convergence de vues sur le plan économique : on ne peut pas parler d’américanisation, mais de compatibilité. Huntington termine :

L’affirmation culturelle suit la réussite matérielle ; la puissance dure engendre la puissance douce.

Jusqu’ici, en l’absence de renversement de la domination culturelle, on peut douter que l’américanisation (ou occidentalisation) soit effectivement remise en cause.

 

3. « Ils [les USA] ont restructuré leurs banques et leur système financier. Ils ont divisé par trois le coût de l’énergie. Dans une économie de marché, les efforts paient. »

Mais de quels efforts parle-t-on ? De renflouer le système financier avec l’argent public pour qu’il poursuive de plus belle sa course folle ? De polluer sans scrupules puisque cela rend l’énergie (fossile) moins onéreuse ?

« Les efforts paient » : est-ce un message subliminal envoyé aux Grecs ? Bizarre, car question endettement, les Etats-Unis ont peu de leçons à donner (voir l’évolution depuis 2008, crise des subprimes)… mais quand on est la première puissance mondiale, qui va vous demander de rembourser vos dettes ? Le FMI ?

Donc vous, peuples misérables, déclinants ou sous-développés, n’avez qu’à « faire des efforts » pour vous en sortir, comme tout le monde, quoi, à la fin, cessez de gémir !

Analyse géopolitique brillante et d’une finesse renversante…

4 réflexions sur « Les béats de la mondialisation heureuse »

  1. Extrait du Capital au XXI de Piketty :

    (J’ai pas fini de le lire (900 pages… pff, la corvée), je mets ça là à toutes fins utiles)

    « De façon générale, la répartition mondiale du revenu est plus inégale que celle de la production, car les pays qui ont la production par habitant la plus élevée ont également tendance à détenir une partie du capital des autres pays, et donc à recevoir un flux positif de revenus du capital en provenance des pays dont la production par habitant est la plus faible. Autrement dit, les pays riches le sont doublement, à la fois en production intérieure et en capital investi à l’extérieur, ce qui leur permet de disposer d’un revenu national supérieur à leur production – et inversement pour les pays pauvres. »

    « près de 20 % du capital africain est actuellement possédé par des propriétaires étrangers (…) il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’une réalité importante de l’Afrique actuelle. »

      1. Ce qui m’intéresse c’est surtout l’état des lieux, je n’ai aucun moyen de vérifier toutes les infos mais je gage de sa bonne foi au moins sur ce point, pour les conclusions je m’en occuperai tout seul (quant aux propositions, j’en ai déjà formulé tant et tant, et d’autres en ont formulé tant et tant, j’ai dû dépasser le relativisme il y a un moment).

        Je ferais surement un commentaire de lecture comme pour Rousseau.

        Du coup j’ai lu ton verbiage philosophique, j’en retiens ça surtout : « Être fainéant en philosophie : ne développer que les concepts nécessaires, écrire le moins possible, retirer le gras pour aller à l’os, employer un vocabulaire et une syntaxe clairs, tout en ne faisant aucun compromis sur la précision et l’exigence envers soi-même. »

        J’ai jamais réussi à le faire, je ne parviens pas à saisir ma pensée dans sa globalité, j’ai besoin de me perdre dans ses méandres pour mieux me retrouver, souvent je me suis surpris à trouver une cohérence dont j’ignorais totalement l’existence (plus rarement sur des incohérences, c’est alors l’occasion de faire des mises à jour) ; prends ça comme une confession.

        En lisant je me suis laissé emporter vers http://pensees-uniques.fr/indignez-vous-quils-disaient/ et je m’aperçois que j’ai plagié ton titre sans le vouloir ; il me semble que je suis à la fois plus sévère et plus indulgent dans mon jugement, c’est vrai que je n’ai pas le cœur à accabler l’espérance naïve.

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