Nouvelles de la croissance chinoise

L’atelier du monde ne veut plus suer ! Ces fainéants de chinois se rebiffent et leur bol de riz quotidien ne les anime plus de la même ferveur au travail que du temps jadis !

La baisse de la rentabilité des usines chinoises et taïwanaises, c’est-à-dire, pour parler plus humainement, la hausse des salaires des ouvriers chinois (+30% de 2012 à 2014 dans la ville-industrie de Dongguan, hausse du salaire minimum dans la province du Guangdong de 143€ en 2010 à 229€ en 2015) et le plus grand niveau de revendication sociale (grèves, affrontements, syndicats, refus des nouvelles générations de travailler aux mêmes conditions stakhanovistes que leurs aînés) ont fait de la Chine une terre de désindustrialisation pour les produits bas de gamme.

Apple_Foxconn_Chine
Même pas contents de participer à la glorieuse révolution économique numérique et à l’économie du partage !

Circulez, y’a (plus) rien à voir !

Avant même d’avoir obtenu une qualité de vie correcte (on pense aux mauvaises conditions de travail, aux problèmes de pollution, aux inégalités de niveau de vie), avant d’avoir pu ouvrir les vannes de la démocratie (pluralisme et respect des droits de l’Homme), voilà déjà que le miracle de la croissance économique à deux chiffres doit replier bagage et s’en aller vers des « cieux » (des seuils salariaux) plus cléments !

On utilise, puis on jette. On fait et on défait, on utilise les ressources, on recrée ailleurs. Cet ailleurs, qui n’est pas chez nous, dont on se fout pourvu qu’il nous foute la paix (au sens propre) et honore nos commandes en temps et en heure. On leur avait rien promis, c’est simplement qu’ils ont cru qu’ils allaient pouvoir vivre comme nous, occidentaux ! Il faut dire que nos Trente Glorieuses ont été trop belles pour être vraies. On les a pas trop démentis non plus, ça leur faisait tellement plaisir. Ça faisait plaisir à tout le monde ! Nous, on avait les téléphones Apple, eux c’étaient les grandes usines Foxconn. C’était la mondialisation heureuse, joyeuse même !

Et puis bon, arrive ce qui doit malheureusement arriver : trop de réclamations, pas assez contents de leur sort. Grincheux, et puis près de leurs sous, c’est quelque chose comme le pauvre est près de ses sous ! Après l’ivresse, la gueule de bois. Le déniaisement. Ils avaient compris. Y’avait jamais eu de promesse, y’en aura jamais, parce qu’on a fait ce que plus personne ne pourra faire après nous – même si certains continuent de prétendre le contraire

 

En outre, en 2015, 7,49 millions de jeunes Chinois achèveront leurs études titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. En 2020, selon l’OCDE, la Chine représentera à elle seule 29% des 204 millions de diplômés de l’enseignement supérieur âgés de 25 à 34 ans recensés dans le monde. En 2020, la Chine comptera aussi un nombre de diplômés de l’enseignement supérieur équivalent à l’ensemble de la population américaine âgée de 25 à 64 ans.

Alors qu’en France, on peine à endiguer le chômage des jeunes (autour de 20%), on peut se demander quel avenir se dessine pour les jeunes chinois : quels emplois ces diplômés pourront-ils occuper ? Et quelles seront leurs revendications ? De belles crises politiques en perspective… à moins que la réaction ne ressemble à celle d’autres pays asiatiques développés, baignés de confucianisme : Japon, Corée du Sud, Singapour… où la jeunesse s’abîme dès le plus jeune âge dans une compétition scolaire acharnée, sous la pression de leurs parents, avant de rejoindre le contingent des cadres anonymes, de consommer avec une obstination lasse et désintéressée, de trouver un(e) partenaire compatible (c’est-à-dire, du même niveau social) et de reproduire le modèle à l’infini.

La Chine usine du monde, c’est déjà fini, on délocalise, on liquide tout ! Vers la Thaïlande, le Cambodge ou le Vietnam bien sûr, mais désormais, aussi, vers les Etats-Unis grâce à leurs gisements de gaz de schiste, et vers l’Afrique. Est-ce la fin d’un monde et le début d’un autre ?

 

La Chine, morne PIB

Comment réagit la Chine ?

Vraisemblablement, pas très bien depuis deux ou trois ans. Cet été (2015) a été le théâtre d’une violente crise financière. On parle de plus en plus de chiffres de la croissance du PIB trafiqués par Pékin. Fin 2014, selon Xu Bei, économiste chez Natixis et spécialiste de la Chine (extraits suivants issus de l’article en lien ci-avant) :

Le PIB est surévalué par le NBSC [équivalent de l’INSEE en Chine], mais pas autant que certains économistes le prétendent : « Chez Natixis, nous avons tenté d’estimer le potentiel de  croissance de la Chine et nous en avons conclu que le chiffre du PIB chinois est au-dessus de ce potentiel. En prenant les hypothèses d’évolution d’emploi et de productivité par secteurs, la croissance du pays est en 2014 légèrement en dessous de 6,9%. Et si les réformes adéquates sont réussies, la croissance chinoise pourrait se stabiliser à 6,8% en 2018 et 2019. »

« Certains économistes » comme Jean-Luc Buchalet, qui, dès 2013, commencent à émettre quelques doutes : il déclare que si les chiffres de la croissance chinoise ont été volontairement sous-estimés en 2006 et 2007 (pour ne pas froisser les partenaires commerciaux alors que la bataille autour des taux de change Yuan/Dollar faisait rage),

à l’inverse, l’an dernier [2012], la croissance chinoise est sans doute tombée aux alentours de 4 et 5% alors qu’officiellement, le PIB a progressé de 7,8%.

Ce Buchalet, qui n’a décidément peur de rien, déclare même :

A mesure que l’économie chinoise grossit, il faut que l’Etat mette toujours plus d’argent sur la table pour maintenir le même taux de croissance. Le financement à outrance de l’économie par l’Etat s’est aussi traduit par une mauvaise allocation des ressources. Peut-être la plus importante du siècle.

Ainsi des investissements effectués par un Etat planificateur auraient-ils pu être mal orientés ? On peine à y croire ! Ce serait une première historique ! Quoi, l’URSS, la Grèce ? Connais pas ! De la bonne utilisation des richesses plutôt que du gaspillage ? Quelle différence pourvu que le PIB croisse trimestre après trimestre ! Des villes-fantômes en Chine, alors que le secteur du bâtiment représente 15% du PIB ? L’Espagne et la spéculation immobilière ? Jamais entendu parler !

Pourtant, comme le résume cette note :

L’existence d’excès de capacités a été reconnue par les autorités fin septembre 2009 ; elles ont alors été conduites à interdire les prêts bancaires ainsi que le financement par émissions d’obligations ou d’actions pour les entreprises de six secteurs particulièrement touchés : acier, ciment, éolien, chimie du charbon, verre plat, silicone. […]

Si la part des prêts non performants était officiellement de 1,8 % en juin 2009, elle serait en fait très supérieure, proche de 5 à 6 % selon Fitch.

Mais laissons là ces détails comptables soporifiques, et revenons à la raison : les investissements furent judicieux et la croissance bien présente, très ferme ! Alors oui, on s’est peut-être un peu trompé :

La Chine a annoncé lundi (07/09/2015) une révision à la baisse de la croissance de son PIB en 2014, réduite de 0,1 point à 7,3% contre 7,4% auparavant, dans un climat d’inquiétudes aggravées sur le ralentissement de la deuxième économie mondiale.

Voilà, 0,1 point de PIB en moins, s’il n’y a que ça pour vous faire plaisir… Mea culpa !

Même Hollande, lors de sa conférence de presse du 07/09/2015, qui souscrit au mythe bienveillant de la croissance infinie, nous rassure : « la croissance ralentit en Chine depuis 2014, mais elle est encore forte : 7% » (je paraphrase). Donc si même le Président nous dit que la croissance chinoise est de 7%, c’est que c’est forcément vrai.

Sauf que :

Le chiffre de 7,4% de croissance pour 2014, annoncé en janvier dernier, représentait déjà un plus bas depuis 1990. […]

L’objectif des autorités est une croissance «d’environ 7%» en 2015, bien que nombre d’analystes commencent à douter qu’il soit atteint. […]

La banque ANZ estime ainsi que le PIB va tomber à 6,4% au troisième trimestre avant de se reprendre à 6,8% au dernier trimestre. Ce qui serait en deçà des 7% de croissance annuelle visés.

 

En juillet 2015, les analystes de Natixis (collègues de Xu Bei mais visiblement pas sur la même longueur d’ondes) annoncent une croissance probable de 2% !

La croissance chinoise ralentit […] en raison : de la perte de compétitivité de l’industrie avec la hausse rapide des coûts salariaux, [et] de la saturation des besoins en logements, en infrastructures, d’où le ralentissement de l’investissement en construction. […]

Si on suppose une relation stable entre la croissance du PIB et celle des importations, de la production d’électricité, du fret (routier, ferroviaire, maritime), on parvient à une estimation de la croissance du PIB de la Chine de l’ordre de 2% par an au début de 2015. Ceci explique « l’activisme » du gouvernement chinois : politique monétaire de plus en plus expansionniste, mesures pour soutenir les cours boursiers, probablement nouveau plan d’investissement en infrastructures.

 

C’est la transition structurelle !

Mais c’est normal, il n’y a pas de souci à se faire ! La Chine est en pleine transition structurelle !

Xu Bei tempère le scepticisme autour de la Chine: « Il est difficile de connaître l’écart entre les chiffres publiés par l’instance publique de statistique et la vraie croissance chinoise, mais il y a deux raisons qui permettent d’expliquer l’écart entre ces chiffres et le sentiment des acteurs économiques sur la dynamique chinoise réelle. »

Tout d’abord, la Chine est en pleine transition structurelle et délaisse les secteurs industriels traditionnels pour s’orienter vers le secteur tertiaire. « Le développement des services en Chine est considérable. Le marché du e-commerce, par exemple, est en plein boom. Or, ces entreprises tertiaires ne sont pas très consommatrices de matières premières et d’énergies ce qui rend certains indicateurs utilisés caduques. Par exemple, il n’est maintenant plus possible d’apprécier la croissance chinoise seulement en s’appuyant sur les indicateurs qui reflètent l’activité de l’industrie lourde tels que la production d’acier, de ciment, ou de zinc » explique Xu Bei.

Certes, favoriser la consommation des ménages est un objectif que s’est fixé la Chine depuis le 12e plan de réforme quinquennal (2011-2015), mais des réformes structurelles lourdes sont nécessaires (extrait de ce document, datant de juin 2010) :

  • Améliorer les politiques sociales (santé, éducation, retraites),
  • Développer et libéraliser les marchés financiers,
  • Améliorer la redistribution des profits des entreprises, afin de diminuer leur épargne et augmenter les revenus des ménages,
  • Considérer la possibilité de faire varier la valeur du change.

Des objectifs qui ne semblent pas vraiment atteints jusqu’ici ; conséquence : une dévaluation rapide du Yuan en août 2015 pour remettre les entreprises exportatrices chinoises à flot et limiter les importations (afin de favoriser la consommation de produits locaux). L’état des lieux (voir ici) :

La tendance au rééquilibrage de l’économie, initiée par les autorités chinoises, se poursuit mais la consommation des ménages reste faible et ne compte que pour 35% du PIB. Par comparaison, cette proportion atteint 60% à 70% du PIB pour la plupart des économies de l’OCDE. […]

La Chine court le risque de se retrouver prise au « piège du revenu moyen », un syndrome par lequel les inégalités de salaires, qui sont typiques d’une économie tournée vers l’exportation avec une main d’œuvre à bas coûts, limitent l’émergence d’une classe moyenne large et prospère qui est essentielle pour stimuler la demande intérieure.

Le coefficient de GINI qui mesure l’écart des revenus dans une société donnée est estimé à près de 0,41 en Chine pour la période 2000-2010 et en hausse par rapport à 1985 (alors à 0,26). Autrement dit, les inégalités se creusent. […]

Selon le 12e  plan quinquennal chinois […], le revenu moyen devrait donc croître de plus de 7% par an entre 2011 et 2016 et s’accompagner de réformes afin de réduire les écarts sectoriels et réguler les revenus.

 

Ensuite, concernant l’essor du secteur tertiaire et de l’économie numérique, la transition sera longue (extrait issu du même lien que ci-dessus) :

Si la contribution du secteur tertiaire au PIB chinois s’élevait à 43% en 2010 (celle de l’industrie à 47%), on estime que ce ratio devrait s’inverser rapidement avec une proportion du secteur tertiaire qui deviendrait majoritaire dès 2016-2020 (51%) et pourrait atteindre 61% en 2026-2030 – se rapprochant alors de la moyenne estimée par la Banque mondiale de 75% pour les économies dites à hauts revenus [pays de l’OCDE, par exemple].

Une évolution longue sur laquelle on ne sait quel effet pourrait avoir l’économie du partage qui questionne le modèle de production capitaliste traditionnel.

 » – Maman, j’ai mal à mon PIB !

– Mais ne t’inquiète pas, il y a les Africains ! »

 

Après la Françafrique, la Chinafrica ?

L’Afrique, c’est chic !

Le Freak, c’est Chic !

Depuis 2009, la Chine est devenue le premier partenaire commercial du continent africain.

La Chine doit trouver de nouveaux débouchés pour ses produits alors que le continent africain comptera 2 milliards d’habitants d’ici à 2050.

Tiens, ça me rappelle le discours de quelques-uns… Mais non, les bases sont nouvelles, très saines, rien à voir avec la Françafrique, voyons !

L’alliance entre la Chine et l’Afrique repose sur une nouvelle vision du monde qui est propre aux pays émergents. Cette alliance vise à remettre en cause l’ordre ancien, issu de 1945, et tout particulièrement la domination occidentale. Qu’il s’agisse des questions de développement, des négociations climatiques ou des équilibres stratégiques, Chinois et Africains sont réunis par un même regard sur le monde. […]

La Chine est ainsi le «grand frère»des émergents, comme les négociations climatiques de Paris, en décembre 2015, le démontreront puisque Pékin sera à la tête du G77, groupe des pays non alignés.

Comme l’a indiqué le premier ministre chinois Li Keqiang, dans une longue tournée africaine en mai 2014, qui l’avait successivement conduit en Éthiopie, au Nigeria, en Angola et au Kenya :

Je voudrais affirmer à mes amis africains, avec toute ma sincérité, que la Chine n’entend aucunement agir de façon impérialiste, comme certains pays l’ont fait auparavant. […]

Les relations entre la Chine et l’Afrique sont entrées dans un âge d’or.

Il n’empêche que l’on dirait que l’Histoire se répète… de belles et pures déclarations d’intention, mais pour quels résultats ? L’exportation d’un modèle de développement déjà périmé (comme l’immobilier en Chine) ?

Les nouvelles récentes ne portent pas à l’optimisme, et les relations entre Chine et Afrique pourraient en être affectées :

Le récent ralentissement de la demande chinoise et la schizophrénie de ses marchés boursiers soulèvent des questions sur la robustesse de la croissance chinoise et inquiètent les pays qui comptent sur elle. « C’est comme si on avait fait une grande fête et que la gueule de bois qui en découle dure plus longtemps que ce qu’on avait prévu », analyse Dennis Dykes, chef économiste pour Nedbank. « Il n’était pas réaliste de croire que la Chine allait continuer sur le rythme sur lequel elle était ». […]

« L’impact n° 1 concerne le prix des matières premières, ce qui touche directement l’Afrique. Le deuxième concerne l’investissement qui va évidemment ralentir », estime Celeste Fauconnier, chercheur pour l’Afrique pour Rand Merchant Bank. « Nous devrions nous inquiéter », ajoute-t-elle. Certains pays sont déjà touchés par la chute du prix des matières premières, au plus bas depuis seize ans.

 

La Chine sera-t-elle la cocue d’un Occident l’ayant instrumentalisée comme un pays semi-périphérique, d’abord comme main d’œuvre bon marché puis comme source d’exploitation des ressources de l’Afrique (comme ça, politiquement, l’Occident est blanchi…), ou parviendra-t-elle à émerger comme nouveau Centre, remplaçant, comme on nous l’annonce depuis si longtemps, un Occident en perte de vitesse (théorie du déplacement du centre de gravité de l’économie-monde) ?

Affaire à suivre…

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