De l’autonomie des individus

Une société où tout le monde pourrait vivre dignement, sans assistanat ni paternalisme, est à portée de main.

– Gaspard Koenig et Marc de Basquiat, conclusion du rapport « LIBER, un revenu de liberté pour tous »

Ça alors ! La dignité pour tous, à portée de main ! Sans assistanat ni paternalisme, de surcroît ! L’autonomie, que dis-je, la liberté ! Où dois-je signer ?

Mais par méfiance, je vais malgré tout tenter de comprendre de quoi il s’agit. Le LIBER (« revenu de liberté pour tous » : quel magnifique slogan !) est un impôt négatif. J’ai déjà abordé la question du revenu de base (ou universel) et de sa conception sociale (qui signerait la fin du travail contraint).

A travers la vision de Koenig et de Basquiat, j’ouvre le versant soi-disant « libéral » du sujet – que je préfère qualifier, disons-le tout de suite, de pseudo-libéral de droite dure, caché derrière « les meilleures intentions du monde », cela va de soi !


Les tours de passe-passe de Gaspard Koenig

Découvert dans cet article intitulé « Et si la vraie révolution était libérale ? » (ma réponse : oui ! mais pas ce libéralisme-ci), Gaspard Koenig, plutôt que de se présenter comme l’électron libre (?) qu’il est, nous fait le coup du Think-tank-à-lui-tout-seul afin de mieux asseoir sa crédibilité et sa médiatisation. Il suffit de jeter un oeil distrait à la composition de l’équipe de Génération Libre pour comprendre la forfanterie :

  • il y a Koenig lui-même (c’est le minimum),
  • une professionnelle « des relations institutionnelles, du lobbying et de la communication »,
  • et ? c’est tout !

Suivent trois « proches collaborateurs » qui gravitent autour du monde de la finance et du lobbying.

De mon côté, je proclame aussi Pensées Uniques comme un Think-tank, non mais, y’a pas de raison !

 

Koenig a l’air d’ailleurs assez coutumier d’une forme de communication tout ce qu’il y a de putassière. Lors d’un colloque au Sénat concernant le revenu de base,

Koenig a profité de son intervention pour annoncer en exclusivité les résultats d’un sondage commandité par son think-tank Génération Libre, dans lequel 60% de personnes ont répondu positivement à la question : « Êtes-vous favorable à la mise en place d’un revenu de base garanti à tous les citoyens qui se substituerait à la plupart des allocations existantes? ». Le sondage permet de montrer que l’idée trouve un écho dans la population, et ce dans tous les bords politiques et auprès de toutes les catégories sociales.

Ca, c’est de la manipulation propagandiste ou je ne m’y connais pas ! La seconde membre du « think-tank » a bien travaillé !

D’abord, on pose une question biaisée dans un sondage que l’on commandite pour soi-même (ce que font aussi les partis politiques et le gouvernement, ne soyons pas dupes) afin d’accréditer sa thèse. Sondage dont la formulation de la question conduit à penser que ce serait une mesure de « bon sens » de simplifier tout ce charabia des « allocations existantes » par un tellement plus simple « revenu de base garanti » ; bien sûr, il n’explique ni le pourquoi ni le comment de ce fameux tour de passe-passe. S’il avait posé la question : « accepteriez-vous de supprimer de nombreuses prestations sociales et mécanismes sociaux, dont le RSA, par un revenu minimal de montant inférieur et d’instaurer un impôt à un taux unique de 23% (flat tax) prélevé à la source en remplacement de l’impôt sur le revenu (et en supprimant par la même occasion le quotient familial), de la CSG et de l’impôt sur les sociétés ? » le résultat du sondage aurait été tout autre… pourtant, la question est beaucoup plus descriptive de la réalité de ce que prône Koenig dans son rapport !

En nous appuyant sur les travaux universitaires inédits de Marc de Basquiat, nous avons simulé le LIBER dans la France de 2014. Il remplacerait de nombreuses allocations, dont le RSA, la prime pour l’emploi, les allocations familiales, ou les exonérations fiscales sur les revenus du patrimoine. De son côté, la LIBERTAXE se substituerait notamment à l’impôt sur le revenu, à la CSG et à l’impôt sur les sociétés. Elle serait prélevée à la source et sur une base individuelle.

Deuxièmement, il ne résiste pas au plaisir coupable de faire frémir de contentement les hommes politiques présents dans l’auditoire en annonçant que « l’idée trouve un écho dans la population, et ce dans tous les bords politiques et auprès de toutes les catégories sociales » ; car ce qu’un politicien entend par ces paroles, c’est :

Vas-y mon gars, encore une mesure démago qui va te faire gagner des voix sans douleur !

 

La doctrine générale de Gaspard Koenig et de Marc de Basquiat : un libéralisme de polichinelle

Pour le philosophe et fondateur du think tank Génération Libre, le libéralisme doit être une garantie pour l' »autonomie » des individus, soit la « capacité pour chacun d’effectuer ses propres choix ».

Nous voilà au cœur du sujet. Ces belles paroles étant prononcées, voyons de quoi il retourne dans les détails. Concernant la question de l’autonomie, définie par Koenig comme « capacité pour chacun d’effectuer ses propres choix », il faut dire en quoi ce LIBER n’est aucunement une réponse, voire une contre-indication, mais aussi pourquoi il est totalement insuffisant et démontre les préjugés de droite dure colportés par l’idéologie de Koenig.

 

En poursuivant la lecture du rapport, on aborde le premier point : l’effet contre-productif du LIBER envers la question de l’autonomie individuelle.

A titre d’exemple, et toutes choses égales par ailleurs en termes de niveaux de fiscalité et de dépenses publiques, un LIBER de 450 euros par adulte et de 225 euros par enfant impliquerait une LIBERTAXE de 23% sur l’ensemble des revenus. Dans cette hypothèse, un quart de la population serait contributrice nette (payant de l’impôt positif), un cinquième neutre, et une bonne moitié récipiendaire nette (recevant de l’impôt négatif). Les grandes masses de redistribution ne seraient pas fondamentalement modifiées, sinon que les jeunes et les actifs se verraient désormais traités plus équitablement, et que chacun comprendrait aisément combien il « donne » et combien il « reçoit », ce qui ne serait pas sans incidence sur le discours politique.

Pourquoi serait-ce une tentative de dissimulation bien droitière derrière une idée faussement libérale et humaniste ? Jugez plutôt :

La première objection émane donc du montant de ce revenu de base :

Des montants faibles sont donc plutôt libéraux et peuvent être liés à une privatisation de l’éducation, de la santé et tous les autres services publics. Ils pourraient être présentés comme l’agrégation de dispositifs tels que le chèque éducation ou le chèque santé. Jean-Pierre Mon alerte sur ces propositions en ces termes : « Un revenu d’existence très bas est, de fait, une subvention aux employeurs. Elle leur permet de se procurer un travail en dessous du salaire de subsistance. Mais ce qu’elle permet aux employeurs, elle l’impose aux employés. Faute d’être assurés d’un revenu de base suffisant, ils seront continuellement à la recherche d’une vacation, d’une mission d’intérim, donc incapables d’un projet de vie multi-active.« 

D’ailleurs, parmi les arguments du MFRB (mouvement au sein duquel de Basquiat a contribué – voir sur leur site), on peut noter ceci :

Il sera donc toujours possible de s’adapter aux circonstances et de s’assurer que le niveau du revenu distribué n’a pas atteint le seuil à partir duquel l’incitation à travailler n’est plus suffisante. Quel que soit son mode de calcul, le montant du revenu inconditionnel reste modeste. Il assure seulement à son bénéficiaire la possibilité de ne pas vivre dans la misère. Il sera donc tout naturellement incité à travailler pour augmenter ses revenus et jouir d’un meilleur train de vie.

On se situe donc bien dans une logique très droitière : ne jamais rendre le revenu de base suffisant pour assurer l’auto-subsistance de ceux qui le reçoivent.

Ce site présentant des contributions de de Basquiat est aussi très démonstratif de l’obédience politique de nos pseudo-libéraux. En première page du site (au 28/07/2015), une vidéo défend la non-mise sous conditions de ressources des allocations familiales (contre la réforme prévoyant pour les foyers dépassant 6000 € de revenus 50% de diminution des allocations, et pour ceux dépassant 8000€ de revenus, 75% de diminution – ce ne sont pas les plus à plaindre !) en usant d’arguments de propagande les plus abjects (face à l’inégalité devant l’impôt et les prestations sociales, ceux qui paient et ne reçoivent plus beaucoup refuseraient de contribuer pour les « assistés » qui ne paient pas et reçoivent beaucoup…).

 

A quel montant devrait être fixé le revenu universel, ou impôt négatif, afin de permettre à ses bénéficiaires d’accéder à un niveau de vie décent ? Sachant que cette manne financière va certainement entraîner une inflation dans certains secteurs, tels que l’immobilier locatif par exemple : puisqu’elle va augmenter la demande solvable, elle va agir comme les subventions de type APL ou ALS qui sont considérées par les bailleurs privés comme une partie du loyer déjà payée et qui contribue par conséquent à diminuer le « loyer réel » qu’ils estiment facturer à leurs locataires.

Par exemple : si je souhaite louer un studio 300€ mais que je sais disposer d’une clientèle potentielle d’étudiants bénéficiant de l’APL et solvable pour un loyer de 300€, je peux augmenter mon loyer du montant de cette subvention : donc, me mettre dans la poche et sans contrepartie les subventions de l’Etat.

Ce principe peut s’appliquer à tout type de bien de consommation, et par conséquent entraîner une forte inflation. Le problème ne se situe donc pas sur le montant du revenu de base, mais du pouvoir d’achat réel qu’il octroie. La question à poser est : qu’est-ce que l’on peut faire avec le montant de ce revenu ? Comment peut-on vivre ? Et la réponse est très différente sur bien des aspects si l’on habite Paris, une grande ville de province ou la campagne reculée.

Jacques Marseille émet une hypothèse intéressante :

Un individu préférera toujours cumuler ce revenu à un autre salaire, surtout quand ce salaire correspondra à un travail qu’il aura librement choisi.

En conséquence de quoi, les effets de l’impôt négatif seraient encore plus violents pour les plus précaires (ceux qui n’auraient comme ressource que le revenu de base, ou le revenu de base couplé à un ou plusieurs emplois précaires), car l’écart avec les salariés « insiders » (en CDI, ayant une rémunération par leur salaire au moins égale au revenu déclaré pour vivre décemment – voire l’introduction à cet article), serait encore plus important qu’à l’heure actuelle.

Qui « choisit son travail librement » (comme le dit Jacques Marseille) ? Par tautologie : ceux qui le peuvent. Comment le peuvent-ils ? De deux manières :

  1. Parce qu’ils sont dans une situation où le marché du travail leur est favorable, c’est-à-dire que leur qualification est fortement demandée et qu’ils ont l’embarras du choix pour trouver l’employeur qui leur convient.
  2. Parce qu’ils sont capables d’apprendre et de se former pour choisir ensuite l’emploi qu’ils veulent – à condition que le marché du travail pour cet emploi leur soit favorable et ouvert : car des freins de toutes sortes existent pour des professions données (trop vieux, trop jeune, trop expérimenté ou pas assez, trop diplômé ou pas assez, n’a pas les bonnes relations, n’a pas la bonne culture (sociale), etc.).

Dans les deux cas, on constatera qu’il s’agit de personnes très bien insérées, avec un niveau d’études et d’expérience en adéquation avec l’offre d’emplois : en somme, ceux qui peuvent choisir leur emploi sont les « élites mondialisées », les habitants des grandes métropoles internationales ayant baigné dans cette culture et particulièrement adaptés à évoluer dans ce milieu. Pour eux, le sujet n’est pas le revenu de base (ils s’en moquent, leur salaire est bien suffisant, et ils font un métier qu’ils ont choisi), mais la « flat tax » (LIBERTAXE à 23%, selon Koenig et de Basquiat) qui leur permettrait sans doute de diminuer leur niveau d’imposition.

Ceux pour qui le revenu de base serait une source de revenu réelle et nécessaire n’y gagneraient sans doute rien en sécurité, mais seraient encore plus précarisés.

J’ai écrit ici que le versement d’un revenu de base suffisant pour vivre décemment (vision sociale du revenu de base) était une sujétion envers l’Etat pour les individus, contraints de préserver l’organisation pour continuer à percevoir ce revenu.

Qu’en est-il lorsque le revenu de base est insuffisant pour vivre décemment ? L’individu reste (comme c’est le cas actuellement) soumis au marché du travail, donc au monde de l’entreprise privée (et de l’emploi public, accessoirement : mais cela rejoint la sujétion envers l’Etat). Aucun changement pour l’individu. Par contre, si le revenu de base est considéré comme une subvention au salaire, ce sont donc les entreprises qui deviennent (ou restent, car il y a déjà tellement de subventions et de mécanismes fiscaux) soumises au bon vouloir de l’Etat.

Si le montant du revenu de base influence la compétitivité de l’économie (car influe sur le salaire que doivent verser les entreprises, dont sur les coûts de production) et d’autre part la consommation (à travers d’une part le prix des produits, influencé par les coûts de production, et d’autre part le pouvoir d’achat des ménages), alors il faut admettre que nous nous trouvons face à une mesure très étatiste et centralisatrice, en contradiction profonde avec les idées d’une simplification administrative et fiscale et d’une prise d’autonomie individuelle.

 

Non seulement le revenu de base serait une dépendance inquiétante pour l’entreprise, mais en outre, l’autonomie ne serait pas plus assurée pour ceux qui souhaiteraient créer leur propre activité par l’entrepreneuriat :

Alors que les entrepreneurs semblent avoir un penchant irrésistible pour le risque, on oublie trop souvent que c’est justement l’accès à l’argent qui leur en donne le goût. Ça, c’est un aspect essentiel: lorsque vous n’êtes pas dans le manque, c’est plus facile d’être créatif ; quand vous avez un filet de sécurité, vous prenez plus volontiers des risques.

Le montant du LIBER est là aussi insuffisant pour permettre de « prendre des risques sans en prendre ».

Je crains aussi les risques d’un nivellement par le bas apporté par un nouveau paradigme consistant à promouvoir l’entrepreneuriat précaire, c’est-à-dire la généralisation des activités en free-lance comme remplacement du salariat afin d’apporter de la flexibilité aux multinationales : « tous pauvres au service de quelques riches », notamment les instigateurs des pseudo-« services gratuits » : Google, Amazon, Facebook, etc. Un revenu de base universel serait l’excuse rêvée pour instaurer ce genre de pratique, tout en gardant bonne conscience en déclarant que « de toute façon, vous disposez d’un filet de sécurité ».

Là encore, nos chers amis abondent dans ce sens :

La multiplication des échanges, la mondialisation de la circulation des biens et des hommes génèrent de nouvelles formes de richesses dont il est difficile d’identifier les auteurs et donc de déterminer la part leur revenant en propre. En outre, la révolution informationnelle dématérialise le travail et produit des synergies multiples et en réseaux. A qui appartient le produit de ce travail ? Qui peut en revendiquer la propriété de bout en bout ? Personne en propre. Dans ce contexte, le travail individuel est comme dissout, mais ses effets sont multipliés dans des proportions non mesurables.

Ce revenu de base n’entraîne pas seulement une simplification, mais un véritable simplisme : ne pas vouloir reconnaître qui produit quoi, et donc qui doit être rémunéré comment, c’est nier toutes les interactions nécessaires entre les différents acteurs d’une société pour que celle-ci fonctionne correctement, selon les principes qu’elle a adoptée (démocratiquement, dans le cas le plus favorable).

Vision pour le moins relativiste : on ne sait ni qui fait quoi, ni ce que l’on fait. Pourquoi le fait-on, alors ? On balaie ainsi rapidement des principes de « juste rémunération » (donner à chacun ce qui lui revient en fonction de sa contribution réelle), de commerce équitable (ne pas spolier le producteur initial tandis que les intermédiaires et les distributeurs finaux font des marges indécentes), de sens du travail et de la nature et de l’utilité (toujours à mettre en question) des richesses produites : normal, après tout, pour un projet de droite dure ! Mieux vaut que le citoyen soit aveugle et ne puisse plus rien y comprendre : il sera d’autant plus facile à manipuler.

Je laisse la conclusion de cette partie à Jean Zin :

Certes, le revenu « de base » est bien supposé pouvoir être complété par un revenu d’activité supplémentaire mais ce que je conteste, c’est que […] l’autonomie soit une donnée de base. Il faut y aider. Ce n’est pas remettre en cause l’inconditionnalité d’un revenu de base que d’admettre, pour ceux qui sont dépourvus de capital [de mon côté, je dirais : des héritages appropriés], qu’il y a besoin de supports sociaux des individus, d’institutions leur donnant accès aux ressources dont ils ont besoin. […] Les expériences positives de revenu de base dans les pays pauvres se sont appuyées presque toujours sur une vie communautaire préservée. [voir Namibian Basic Income Grant Coalition ici]

 

Ce qui nous conduit à ma seconde objection face au LIBER : son incapacité à déployer l’ensemble des moyens nécessaires pour octroyer à chacun « la capacité d’effectuer ses propres choix ».

On comprend mieux pourquoi, dans la doctrine Koenig-de Basquiat, le LIBER est suffisant pour arriver à ces fins. Ils postulent dans leur rapport les éléments suivants, en faisant semblant de citer Michel Foucault en ayant son assentiment, ce qui est caractéristique de la mauvaise foi intellectuelle (car, en réalité, Foucault, dans son cours du 7 mars 1979 donné au Collège de France dans la série Naissance de la Biopolitique – lire les paragraphes consacrés à l’impôt négatif –, critique un mécanisme qu’il qualifie d’origine néolibérale, et j’en fais une longue citation éclairante à la fin de cet article) :

Atténuer les effets de la pauvreté et ses effets seulement, car « on se moque et on doit se moquer de savoir pourquoi quelqu’un tombe au-dessous du niveau du jeu social ».

« Eviter absolument tout ce qui pourrait avoir, dans la politique sociale, des effets de redistribution générale des revenus », l’impôt négatif se donnant pour tâche de lutter contre la pauvreté, mais pas de réduire les inégalités.

Assurer une sécurité générale qui ne vienne pas perturber le bon fonctionnement du marché, et donc permettre de séparer nettement la politique économique des politiques sociales.

Quelques commentaires sur ces points de vue plutôt choquants, car extrêmes :

  • Ne pas se demander les causes de la pauvreté, c’est refuser de mener une politique contre la pauvreté, donc tenter de faire de la prévention. C’est donc accepter que, mécaniquement, il y a des pauvres : ce serait une nécessité absolue.
  • De la même manière : pas de réduction des inégalités, car là encore, il y a nécessairement des inégalités (ou devrais-je dire : il faut qu’il y ait des inégalités ?).
  • Enfin, ne pas perturber le bon fonctionnement du marché, et séparer politiques économique et sociale, outre le fait que le revenu de base aurait un effet totalement contraire à cette idée (voir plus haut), c’est Ponce Pilate en majesté :
ponce pilate
« Je vous octroie mon obole ! Désormais, débrouillez-vous ! Quant à moi, je m’en vais me frotter les mains, car à force de les avoir serrées contre celles des gueux, elles sont toutes crasseuses. »

Voilà trois points qui en disent long sur un modèle de société et une idéologie bien marquées ! Pourquoi devrions-nous accepter ces présupposés ? Car si l’on ne les accepte pas, alors la proposition de « l’impôt négatif » de ces deux gugusses n’a plus aucun sens !

 

Suivons joyeusement Koenig et de Basquiat dans leur dithyrambe sur la vie facile des pauvres ! Extrait du rapport (1.3. Tentatives de mise en œuvre de l’impôt négatif) :

Cinq expérimentations « grandeur nature » furent menées aux Etats-Unis et au Canada [j’en parle ici]. Les résultats de ces programmes furent ambigus et beaucoup contestèrent le protocole expérimental. Néanmoins, comme le note Guy Sorman dans le long article qu’il a consacré au NIT, une certitude essentielle fut acquise : « les récipiendaires utilisèrent l’argent de manière responsable pour éduquer leurs enfants et entretenir leurs logements ». Cela permet d’évacuer définitivement l’argument du « pauvre irresponsable » au cœur de la conception socialiste de l’allocation spécifique.

Malgré « les résultats ambigus » (et le fait que ces expérimentations menées durant les années 1980 furent abandonnées), nos deux auteurs se vautrent avec délice dans la conclusion bien connue de la totale responsabilité individuelle (niant l’impact de l’environnement social sur l’individu) : « Cela permet d’évacuer définitivement l’argument du « pauvre irresponsable » au cœur de la conception socialiste de l’allocation spécifique. »

Qu’est-ce que j’en déduis ? Qu’il n’y avait donc, parmi les bénéficiaires précaires du revenu de base, aucune dépendance liée à la maladie, à la vieillesse ou au handicap, aucun trouble psychologique, aucune toxicomanie, aucune forme d’isolement social, aucune inadaptation sociale, culturelle ou linguistique à la société. Les enfants étaient bien éduqués, tout comme devaient l’être leurs parents. Les « accidents de la vie » n’existent pas.

Bref, aucun besoin d’aide, finalement ! C’est à se demander pourquoi ces individus bien intégrés socialement et parfaitement aptes à se débrouiller par leurs propres moyens étaient bénéficiaires d’une aide ? Et pourquoi ils ne disposaient pas d’un travail ? C’est qu’ils devaient tirer au flanc, pardi ! Vivement que l’on diminue les prestations sociales pour qu’ils retournent au turbin, ces fainéants !

Toute personne lisant ceci doit se demander pourquoi on fait l’on se préoccupe de l’aide sociale à l’enfance, de la lutte contre la toxicomanie, de l’assistance sociale, de la réinsertion, de l’éducation, etc.

Apparemment, les hommes naissent et demeurent sains de corps et d’esprit toute leur vie, sont bien éduqués (ou possèdent la science infuse), ne vieillissent pas, n’ont pas d’accidents, ne sont pas immigrés ne parlant pas la langue ou ne disposant pas des codes sociaux de leur société d’accueil, etc. : tel doit être le dogme de MM. Koenig et de Basquiat ! C’est le meilleur des mondes, messieurs !

A vrai dire, il n’y a même plus besoin d’Etat ou d’organisation sociale, encore moins d’impôt négatif, avec de tels surhommes ! Ce doit sans doute encore être l’Etat qui pervertit tout !

Pour que j’en arrive à défendre l’utilité de l’Etat (ce n’est pas mon genre !), il faut qu’ils aient poussé très loin le bouchon : hé bien, ils l’ont fait, les sacripants !

Nos deux auteurs doivent par conséquent être classés dans la même catégorie que ceux qui pensent que la situation de pauvreté est provoquée par un manque d’effort de la part des pauvres. Quelle est cette catégorie ? Les conservateurs ! Par opposition à qui ? Les libéraux !

pourquoi_pauvres_sondage_USA
Sondage réalisé aux Etats-Unis (2014) sur la représentation de la pauvreté par catégories de sensibilités politiques (Pew Research Center)

More than three quarters of conservative Americans […] agree that « poor people have it easy because they can get government benefits without doing anything. »

(ma traduction : plus des trois-quarts des Américains conservateurs s’accordent à dire que « les pauvres ont la vie facile parce qu’ils peuvent profiter des bienfaits du gouvernement sans rien faire »)

Au passage, je catégoriserais Koenig dans la catégorie « Young Outsiders » de ce graphique, c’est-à-dire les jeunes loups aux dents longues qui veulent se faire une place au soleil. A noter aussi : les « Solid Liberals » ne sont pas les « ultra-libéraux » que l’on désigne en France comme le Satan-qui-célèbre-le-culte-du-veau-d’or-sur-le-dos-des-honnêtes-gens ; au Etats-Unis, « solid liberal », ce serait plutôt notre extrême-gauche sociologisante qui considère que les pauvres ont la vie dure et que la pauvreté est un fait social qui s’impose aux individus (voir les chiffres du graphique ci-dessus). Ce sondage a donc l’avantage de remettre conservateurs et libéraux (véritables, de tradition) à leur juste place.

 

Lorsque Koenig déclare :

Que serait l’État émancipateur contemporain ? Un État qui garantirait, par exemple, un « revenu universel » à chacun, « non pas au nom de la justice et de la paix sociale, mais de l’autonomie ».

Il en déduit donc que des individus parfaitement responsables et en pleine possession de leurs moyens sauront tirer profit du revenu qui leur sera versé afin de jouir d’une autonomie garantie.

Il insinue donc que soit l’individu est parfait par nature et le reste indéfiniment (et qu’il n’y a jamais d' »accident » dans une vie), donc qu’un revenu de base est nécessaire et suffisant ; soit que l’Etat doit parfaitement réaliser tout un travail d’éducation, d’émancipation, de garantie des droits et des libertés, de santé, etc. qui permet aux individus de pouvoir réaliser ce qu’ils envisagent, donc que le revenu de base est nécessaire mais doit être épaulé par une action étatique assez large. Dans ce second cas, je ne vois pas en quoi le revenu de base, ou impôt négatif, ou LIBER, diffère grandement du RSA (si ce n’est pour une prétendue simplification administrative).

Koenig ajoute :

L’autonomie ne peut être garantie que par l’État.

Mais comme « on se moque et on doit se moquer de savoir pourquoi quelqu’un tombe au-dessous du niveau du jeu social » (ce sont des termes du rapport, déjà cités plus haut), toute politique et action préventive provenant de l’Etat afin d’empêcher des individus de sombrer dans la précarité semble exclue – c’est la fatalité, et on ne saurait lutter contre elle. Le rôle de l’Etat devrait alors se borner à verser le revenu de base.

On voit donc dans quelle extrémisme idéologique se situent Koenig et de Basquiat : l’individu peut et doit tout. Plutôt que de le materner, donnez-lui du pognon, il saura mieux que quiconque quoi en faire.

Il y a deux extrêmes qui s’opposent et auxquels je ne souscris aucunement, car ils sont caricaturaux :

  • L’excuse mécaniquement dogmatique des gauchistes, pour lesquels l’individu n’est jamais responsable de rien : poussé à l’extrême, ce raisonnement profère que même le criminel est toujours une victime du « système » (on se demandera : « mais qui fait le système, si ce ne sont les individus ? » et on les renverra à la maxime de Bossuet). L’individualité est niée, et par conséquent, à mon avis, sont aussi niées la dignité autant que la liberté. Totalitarisme n°1.
  • La vision absurdement autoritaire, clanique, moralement bornée, « objectiviste » et héritière de ceux qui font porter à tout individu l’entière responsabilité de son destin, dans le bien comme dans le mal. Pour celui qui réussit, les louanges du « self-made man » (sans se demander à quel point les héritages de la naissance et du milieu socio-culturel ont contribué à son succès). Pour celui qui échoue, c’est l’opprobre : il est vilipendé, couvert de honte, c’est l' »assisté », celui qui vit aux crochets des autres, le parasite. Totalitarisme n°2.

 

Comme Koenig n’est pas à une contradiction près, pour lui, c’est quand même l’Etat qui doit être garant de l’intérêt général contre les intérêts locaux divergents  :

Sans surprise, ces 36 000 communes se sont lentement muées, au gré des réformes de décentralisation successives, en 36 000 fiefs, havres de népotisme, de clientélisme et de corruption. Rarement l’opposition entre intérêt local et intérêt général n’a été si visible.

D’un côté, l’Etat ne doit pas intervenir car les individus sont libres et responsables par nature, mais dans les faits, c’est le népotisme, le clientélisme et la corruption qui règnent !

Question pour Koenig : comment les individus pourraient-ils être libres et autonomes si c’est l’Etat qui institue pour tout le monde « l’intérêt général » ? Il faudrait que les individus s’accordent tous, uniformément, aux valeurs de cet Etat : on revient alors aux notions de travail et de civilisation que j’ai abordées ici.

 

En conclusion : « gagnants et perdants »

Dans l’un des chapitres finaux du rapport (4.3.2. Gagnants et perdants dans la situation actuelle), nos deux auteurs se livrent à une comptabilité afin de déterminer les « gagnants » et les « perdants » de la mise en œuvre du LIBER.

Cette démarche est doublement limitée :

  • d’une part, c’est une vision réduite au chiffre, à la quantité de revenu et au niveau de contribution par l’impôt (transferts . Elle ne procède d’aucune vision d’ensemble : sociale, du travail, ou des richesses,
  • d’autre part, c’est annoncé dans le titre, ils réalisent cette simulation « dans la situation actuelle », c’est-à-dire « sans aucun changement aux niveaux de fiscalité et de dépenses publiques actuels », et j’ajouterais « sans aucun changement socio-économique non plus » : ce qui rend cette simulation comptable nulle et non avenue.

Car :

  • soit l’impôt négatif n’est rien de plus qu’une meilleure organisation de collecte de l’impôt et de redistribution, dont les effets seraient par conséquents mineurs (tout ça pour ça ?) : des réformes juridiques, sociales et fiscales de simplification auraient le même effet, sans produire l’esclandre révolutionnaire liée au slogan de l’instauration d’un revenu de base : car pourquoi risquer une réforme brutale aux effets de bord incertains quand on peut procéder par ajustements progressifs organisés autour d’un objectif démocratiquement débattu (idéalement) ?
  • soit il s’agit d’un grand soir révolutionnaire, et dans ce cas aucune des conséquences globales (sur le marché du travail, sur l’entreprise, sur la notion de salariat et d’entrepreneuriat, sur la précarité, sur la pauvreté, sur la production de richesses, sur le sens du travail, etc.) souhaitées ou indésirables (à prendre en considération pour les éviter ou les restreindre) n’est décrite : on aurait affaire soit à du travail d’amateurs, soit à du travail de faussaires (qui dissimuleraient leurs objectifs réels et attendus).

 

Dans tous les cas, j’ai montré les inconséquences et les désagréments de l’instauration du revenu de base dans son objectif affiché (et primordial dans la véritable conception libérale) de rendre de l’autonomie aux individus.

Foucault dit, dans son cours au Collège de France, à propos de l’impôt négatif :

On va avoir une population qui va être, du côté du plancher économique, une popula­tion en perpétuelle mobilité entre une assistance qui sera accordée si un certain nombre d’aléas se produisent et si on descend au-dessous du seuil, et qui sera, au contraire, à la fois utilisée et utilisable si les besoins économiques le nécessitent, si les possibilités économiques en offrent l’occasion. Ce sera donc une espèce de population flottante infra- et supra-liminaire, population liminaire qui constituera, pour une économie qui justement a renoncé à l’objectif du plein emploi, une perpétuelle réserve de main-d’œuvre dans laquelle on pourra puiser si besoin est, mais que l’on pourra renvoyer à son statut d’assistée si besoin est également. […]

C’est un tout autre système que celui par lequel le capitalisme du XVIIIe ou du XIXe siècle s’est constitué et s’est développé, lorsqu’il avait affaire à une population paysanne qui pouvait constituer un perpétuel réservoir de main-d’œuvre. Dès lors que l’économie fonctionne comme elle fonctionne maintenant, dès lors que la population paysanne ne peut plus assurer cette espèce de fonds perpétuel de main-d’œuvre, il faut le constituer sur un tout autre mode. Ce tout autre mode, c’est celui de cette population assistée, assistée sur un mode en effet très libéral, beaucoup moins bureaucratique, beaucoup moins disciplinariste qu’un système qui serait centré sur le plein emploi et qui mettrait en œuvre des mécanismes comme ceux de la sécurité sociale. On laisse finalement aux gens la possibilité de travailler s’ils veulent ou s’ils ne veulent pas. On se donne surtout la possibilité de ne pas les faire travailler, si on n’a pas intérêt à les faire travailler. On leur garantit simplement la possibilité d’existence minimale à un certain seuil, et c’est ainsi que pourra fonctionner cette politique néolibérale.

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