Du travail à la civilisation (et inversement)

Le concept de « revenu universel » (ou revenu de base) oblige à considérer le sens et la fonction du travail dans l’hypothèse d’une société jugée riche, aux moyens de production fortement automatisés, qui serait potentiellement capable de mettre fin au travail, ou du moins à certaines formes de travail.

Pour les partisans d’un revenu de base élevé (lire en priorité cet article à ce sujet, et lire cet article qui résume pas mal des thèses associées au revenu universel), c’est la promesse de la fin des travaux jugés dégradants, contraignants ou pénibles qui justifie leur approche : c’est une visée sociale de libération de l’individu de ces emplois aliénants. Ne plus avoir à accepter ce genre d’emploi serait bénéfique en soi, et il s’accompagnerait en outre d’un nouveau modèle de société au sein duquel chaque individu serait libre de choisir la manière d’occuper son temps, sans la contrainte d’avoir à gagner sa vie de manière abrutissante.

Si la conclusion paraît naturellement attrayante et enviable, je pense que jamais l’instauration d’un revenu de base ne permettra d’arriver à ces résultats, et qu’une telle mesure serait au contraire contre-productive.

Car disons-le tout de suite : je ne crois pas aux Bisounours !

Bisounours
Qu’ils sont mignons ! Tous unis sous le parapluie du revenu universel !

Dans la plupart des Etats modernes démocratiques, on trouve des mécanismes d’aide universels pour les plus démunis. En France, on parlait de RMI (Revenu Minimum d’Insertion) et on parle de RSA (Revenu de Solidarité Active, depuis 2009). Dans les deux cas, la dénomination de ces dispositifs est sans équivoque sur leur objectif : éviter que des individus se retrouvent exclus de la société (insertion) en assurant de manière temporaire leurs conditions de subsistance afin qu’ils puissent retrouver une activité (une fonction sociale, un rôle) au sein de la société : c’est-à-dire, dans le cas français, un travail rémunéré, conforme aux normes de production de richesses de la civilisation dans laquelle s’insère la France.

Ces dispositifs sont financés par l’impôt, et acceptés par la société dans la mesure où ils sont transitoires dans la vie des individus : la plupart des sociétés ne pourraient a priori pas supporter (aussi bien socialement que financièrement) une installation durable d’une large frange de la population comme bénéficiaires sans contrepartie de ces aides.

 

L’impossibilité comptable

C’est pourtant la proposition qui est faite par certains tenants du revenu universel (cf. Mylondo dans l’article précédemment cité) qui affirment qu’il n’existe aucun problème de richesse à l’instauration d’une telle norme sociale, et qu’il ne s’agit que d’une question politique. Cette thèse Bisounours ne supporte pourtant pas longtemps l’éclairage de quelques arguments « gênants »… Il suffit de commencer par poser des questions très pragmatiques : d’où vient l’argent ? Qui produit les richesses, et comment ?

Car pour les partisans du revenu universel, point de notion de temporalité : le revenu est permanent, il dure « du berceau au tombeau ». Or, si le revenu universel est versé en espèces sonnantes et trébuchantes, il faut bien que l’argent provienne de quelque activité – donc d’un travail. Même dans le cas où le revenu universel serait distribué sous forme de fruits et légumes et d’un toit sur la tête, il faudrait soit rémunérer la production de ces produits, soit les produire soi-même. Là est le principal biais du revenu universel sans contrepartie, que l’on pourrait définir comme :

La meilleure façon de détruire une société en l’espace d’une ou deux générations !

Une ou deux générations, soit le temps qu’il faudrait approximativement pour dilapider l’héritage historique d’un Etat et saper les fondements de son tissus économique, social et culturel.

Car au-delà de l’aspect économique, c’est au niveau social que son impact est le plus puissant : si le revenu de base fait augmenter le nombre de divorces en rendant les individus appartenant à un même foyer indépendants financièrement (cf. expérimentations américaines et canadienne), pourquoi ces mêmes individus n’auraient-ils pas la tentation de divorcer d’avec la société à laquelle ils appartiennent ? C’est certainement ce qu’ils feraient à court terme, sapant de ce fait les fondements de ce qu’il faut appeler un Etat-providence (argent qui est collecté puis redistribué). Par conséquent, le revenu de base pourrait rapidement ne plus pouvoir être versé, et tout aurait été perdu.

 

Une destruction volontaire sans proposition valable

Mais cette sape des fondements de la société contemporaine n’est-elle pas volontaire pour les partisans du revenu universel ? Sans doute que si.

Dans le cas de ceux qui prônent la possibilité de se soustraire au travail, c’est bien l’absence de considération pour les valeurs poursuivies par la société actuelle, et donc pour le travail qui entérine l’enracinement de ces valeurs, qui est la motivation première contribuant à la revendication d’un revenu universel. Or, dans ce cas, cette demande n’est qu’une réaction à une frustration envers une société jugée discriminante et néfaste par ses agissements et le mode de vie qu’elle promeut.

Le fait de vouloir fuir cette société tout en vivant à ses crochets peut sembler contradictoire : mais c’est justement parce qu’ils veulent remplacer cette société qu’ils ont besoin de la faire effondrer. En cela, la revendication du revenu universel comme possibilité de se soustraire au travail est tactiquement cohérente.

Elle n’est pourtant pas tenable moralement.

Partons de l’hypothèse que la forme de civilisation occidentale que l’on connaît est renversée : dans ce cas, est-ce que la demande pour un revenu universel permettant de se soustraire au travail persisterait ? Aurait-elle encore un intérêt au sein d’une toute autre organisation socio-économique ?

Si l’on répond non, alors il ne s’agissait que d’un moyen politicien de faire une révolution sans dire son nom : il s’agit de manipulation et de dissimulation de ses objectifs. Je le maintiens : la fin ne justifie jamais les moyens ; il ne faudrait en aucun cas cautionner cette voie, car elle ne vaudrait pas mieux qu’un despotisme lambda.

Si l’on répond oui, alors c’est que le revenu universel est considéré par ceux qui le prônent comme un bienfait en soi, et qu’il est une nécessité pour établir une meilleure société. Il faut alors prendre en compte deux hypothèses, qui correspondent à deux conceptions du rôle du revenu universel.

La première hypothèse consiste à considérer que le revenu universel permet de se soustraire purement et simplement au travail, c’est-à-dire ne pas avoir à soutenir une société, quelle qu’elle soit, au travers de la contribution à la production des richesses qui la définissent : c’est dénigrer et rejeter cette société, dans une forme de désobéissance civile. Mais ce faisant, demander que cette société, que l’on abhorre, nous rémunère, c’est se livrer parasitisme le plus vil qui soit. Comme le parasite, ces individus vont tuer à petit feu l’Etat en espérant cyniquement qu’il poursuive sa politique généreuse :  ils espèrent que les autres vont travailler pour eux afin de pouvoir conserver le plus longtemps possible leur statut privilégié. Ils instaurent de fait un cercle vicieux qui détruit à la fois leur propre dignité et la notion de citoyenneté, ainsi que l’Etat auquel ils appartiennent. Je ne vais jamais cautionner cela, car on n’est pas là pour remettre en place une aristocratie et un tiers état !

 

Des conclusions paradoxales de l’instauration du revenu universel

La seconde conception du revenu universel est la plus courante et d’apparence réaliste. Elle consiste à dire qu’il permet à tout individu de s’émanciper de travaux qui sont jugés dégradants (avec tout ce que cela a de subjectif…) :

Ses défenseurs considèrent que l’allocation universelle entraînerait une évolution de la relation contractuelle entre les salariés et leur employeur, plus aucun salarié n’étant dans la situation de devoir accepter n’importe quel emploi pour gagner de quoi vivre.

Par conséquent, même si le revenu universel n’a pas, dans cette conception, pour vocation de signer la fin de tout travail, il empêcherait tout de même de pourvoir un nombre potentiellement élevé d’emplois, pour diverses raisons subjectives invoquées par tout individu.

Pourtant, il y a des emplois nécessaires à la collectivité, qu’il faut bien assurer. Admettons que plus personne n’ait à remplir ces postes sous la contrainte : le travail devra néanmoins être réalisé. On peut rêver que tout soit automatisé et créé gratuitement, mais tant que cette vision n’est pas devenue réalité, il faudra par conséquent une incitation à faire ce travail. Quelle pourrait être cette incitation ?

Dans le modèle actuel, c’est la rémunération. Mécaniquement, un revenu universel va créer une inflation particulièrement importante sur les rémunérations des emplois de base non qualifiés, ce qui va par conséquent entraîner une répercussion de ces coûts sur l’ensemble des productions qui dépendent de ces emplois, donc une inflation généralisée des prix. A terme, les effets du revenu de base sont annihilés par les pertes de compétitivité engendrées : d’une part, les exportations vont s’effondrer, et d’autre part, la production ne pourra être absorbée par les citoyens locaux car elle sera trop chère, d’où une augmentation des importations. On en revient au problème non résolu de la viabilité économique.

On pourrait imaginer faire appel à de la sous-traitance afin d’effectuer ces tâches. Dans ce cadre, l’idéologie du revenu universel devient un nationalisme : il faut nécessairement que d’autres populations soient contraintes à effectuer certains travaux pour que nous (en tant que citoyens de tel ou tel Etat) n’ayons pas à les faire. En outre, cela n’exclut pas la nécessité économique : il faut bien payer les sous-traitants. Donc, travailler de manière à produire de l’argent pour les rémunérer. L’autre solution consistant à ne pas rémunérer cette main d’œuvre se nomme esclavage : c’est pourquoi ce sont souvent les maîtres qui mènent une vie d’oisiveté…

En restant dans le cadre démocratique, le revenu universel ne permet donc pas de se départir des contraintes économiques. Finalement, le revenu universel s’impose comme une servitude : pour le mettre en œuvre et le préserver, il faut fournir les efforts nécessaires. Ce qui revient donc à former un contrat social à partir de cette contrainte.

L’incitation au travail se trouve donc être la motivation intrinsèque des individus à défendre la forme de société qu’ils ont adoptée.

 

Sécessionnistes contre légalistes : double impasse

On accède par cette voie à la problématique des deux facettes de la liberté : les tenants de la fin du travail contraint ne considèrent que la face joyeuse de la liberté créatrice « que chacun puisse faire ce qu’il entend… » mais nie son nécessaire versant défensif « … tout en étant responsable du monde qui l’entoure« . Et par conséquent, on peut constater que l’idée de revenu universel ne résout en rien cette équation.

En posant la question de la responsabilité, on pose celle des efforts à fournir afin de soutenir une société dont on s’accorde aux valeurs. On aboutit aux limites du concept de revenu universel, qui ne fait que soulever le problème de penser le projet et les valeurs civilisationnelles instaurant et contribuant au développement des richesses. Lesquelles richesses doivent à la fois être conformes à l’esprit (au sens) de la civilisation qu’elles ont fait émerger et d’où elles se développent, mais aussi aux valeurs individuelles – c’est-à-dire aux valeurs des contemporains – pour qu’ils en acceptent les contraintes (les travaux nécessaires). Cela établit la traditionnelle ligne de fracture entre sécessionnistes et légalistes.

Pour les sécessionnistes, s’entendre dire qu’il va falloir de toute manière travailler à des emplois non souhaités par nécessité du maintien du modèle en place est une chose inacceptable. Ils se sentiront trahis par la fausse promesse qui leur a été faite.

Ceux qui avaient pris le revenu universel pour une émancipation totale, c’est-à-dire comme un moyen de refuser d’être soumis à toute organisation du travail justifiée par des valeurs civilisationnelles (ou valeurs de la société), en sont pour leurs frais. Leur doctrine est un relativisme individualiste qui nie le fait qu’une société doive obligatoirement être fondée sur des valeurs que tout citoyen partage et est convié à défendre et pour lesquelles chacun prend la responsabilité de fournir des efforts – à condition que ces efforts soient équitablement partagés, évidemment. Donc, ceux qui prônent cette fin absolue du travail imposé se rendent d’eux-mêmes inaptes à poursuivre un quelconque projet de société : ils sont comme des forces centrifuges qui écartèlent toute forme de canalisation des volontés, condition nécessaire à l’existence d’une société.

Raisonnement jugé absurde par les légalistes : l’individu a tout intérêt à ce que sa société fonctionne correctement s’il veut bénéficier le plus longtemps possible de ses bienfaits. Très bien, mais alors, qu’implique d’assurer « le bon fonctionnement de la société » ? Voici ce que nous explique Baptiste Mylondo (dont le positionnement pour le revenu de base est explicité ici) :

« Le risque, c’est que certains décident d’arrêter de travailler ou de réduire fortement leur temps de travail », reconnaît Baptiste Mylondo . Il propose donc d’instaurer un système de balancier.

« Si la désincitation au travail entraîne une baisse de l’activité économique, il va y avoir une baisse des recettes fiscales qui financent le revenu inconditionnel, donc une baisse du revenu inconditionnel, donc une hausse de l’incitation à travailler. »

Si les individus bénéficiant du revenu universel soutiennent la société qui les rémunère par peur de perdre ce revenu, ils vont de fait devoir se soumettre aux nécessités que leur impose cette forme de rémunération : donc, in fine, accepter des emplois divers ne correspondant pas forcément à leurs attentes. Ce qui rend inutile la mise en œuvre du revenu de base, puisqu’il ne permet aucune émancipation individuelle !

 

Dérive collectiviste et centralisatrice

Dans la vision légaliste, l’Etat adopte la stratégie du dealer ou du mafieux : le revenu universel revient à droguer ou à soudoyer (« tiens, prends cet argent, mais si, prends-le ! c’est de bon cœur ! ») puis à rendre dépendant (« maintenant, si tu en veux encore, il va falloir faire ce que je te dis »). Mais on n’a jamais vu addiction rimer avec liberté, car pour les drogués, comme l’écrit Burroughs dans Le Festin Nu, il n’y a qu’une devise quand il s’agit de combler leur manque : « vous en auriez fait autant ». C’est donc la porte ouverte à toutes les compromissions (et qu’advient-il de la liberté, lorsque l’individu est transformé en variable quantitative ?).

En cela, le revenu universel ne fait qu’une chose : collectiviser la rémunération, c’est-à-dire substituer à la rémunération privée entre salariés et entreprises une rémunération étatique centralisée !

Le revenu universel n’est pas non plus là pour amortir les accidents de la vie (comme le font les minima sociaux), mais veut prévenir – ou plutôt abroger – ces potentiels accidents. Cette transition met en exergue le socle idéologique qui sous-tend l’idée de revenu universel. Ça ne vous rappelle rien ? Lorsque quelqu’un décide de tellement vous protéger qu’il vous interdit de vivre, car « c’est la vie qui est mortelle » ?

« Reste à la maison petit, tu y es si bien ! » Ou comment faire du citoyen lambda le Tanguy de l’Etat !

tanguy
Le citoyen entretenu : entre maman-nourricière et papa-protecteur (qui, finalement, commencent à perdre patience…)

Si l’Etat-nourrice laisse l’individu se complaire à vivre à ses crochets, il le soumet de fait insidieusement à son bon-vouloir, le dirige dans ses faits et gestes, dispose de sa vie : car la rémunération ayant une source unique, quelles sont les échappatoires ?

Le pire serait d’être enfermé dans un temps de subsistance uniforme sans aucune alternative : ce serait la société de l’exclusion, de l’ostracisme ou de la marginalité institutionnalisée, qui nierait l’initiative individuelle en la refusant comme faisant partie de ses fondements civilisationnels (vecteur de changement et moteur de la société), tout en accordant par pitié une aumône (le revenu universel) à ces êtres « misérables et informes », car sans prédestination ni avenir. Je crains ainsi le risque d’un retour du spectre égalitariste à tendance communiste (« aucune tête ne doit dépasser »).

Autant de risques de dérives totalitaires sans aucune véritable liberté individuelle procurée en compensation : le pari du revenu universel est audacieux et peu attirant. Au lieu de permettre à l’individu de satisfaire sa liberté et sa détermination afin de se réaliser, on a plutôt affaire à un asservissement stérilisant : ne pas sortir du cadre, ou être un dissident.

Soit on dispose d’un revenu universel conditionné à des obligations diverses (utilisation de son temps selon différents modes, pour différents travaux jugés « nécessaires » par un organisme central qui assure en priorité sa persistance) ; soit on fantasme de ne plus travailler sans aucune contrepartie, ce qui est la meilleure manière de démanteler une civilisation en moins de deux générations !

C’est la fable du Corbeau et du Renard de La Fontaine :

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute.

Ce à quoi j’ajouterai :

Tout emprunteur vit à la merci de son usurier, et tout citoyen s’asservit aux dépends et aux crochets de l’Etat qui le cajole.

 

Mais pourquoi l’Etat serait-il forcément autoritaire et ne permettrait-il pas de mener ma barque comme je l’entends ? C’est bien ce que les supporters du revenu universel m’ont promis !

 

La question de la compatibilité du travail, des richesses et de la civilisation

Tout d’abord, parce que plus l’Etat est présent et généreux pour les individus, plus il va se montrer intrusif et demander des compensations pour les bienfaits qu’il prodigue. Il ne le fait pas par volonté de nuire, mais par nécessité de se maintenir. Tout Etat repose sur l’autorité qu’il possède sur ses citoyens : si les citoyens sont dans la désobéissance et bouleversent l’équilibre que forment les lois, les mœurs et les relations économiques d’une société, alors le risque est grand de renverser cet Etat.

Un Etat très décentralisé n’ayant qu’un minimum de pouvoirs (assurant essentiellement des fonctions régaliennes, telles que décrites ici), peut se permettre de limiter son contrôle sur l’activité de ses citoyens, qui sont autonomes et responsables des biens et services produits. A l’opposé, un Etat-nourrice, qui rémunère directement l’ensemble de ses citoyens (tel que le veut le concept de revenu universel), est une forme extrême d’Etat qui a encore davantage besoin de contrôle pour ne pas disparaître : il prend la responsabilité de régir l’activité de ses citoyens pour être capable d’assurer ses missions en évitant la dispersion, donc en planifiant et contrôlant sa production (comme toute entreprise privée le fait).

Dans le premier cas, les richesses produites sont de la seule responsabilité des individus autonomes, qui s’auto-régulent car leur activité doit être solvable pour qu’ils puissent en vivre. Dans le second, c’est l’Etat qui édicte quelles richesses doivent être produites et comment. S’il ne le fait pas, comme je l’ai écrit, il va disparaître sous l’effet de forces centrifuges, chacun faisant ce que bon lui semble sans concertation, puisque tout le monde est assuré d’avoir un revenu stable à la fin du mois, quoi qu’il décide de faire.

 

Ce type d’Etat doit donc éviter au maximum de « jeter son argent par les fenêtres » : distribuer le revenu universel de manière improductive, voire le laisser s’échapper de son giron (j’ai abordé la question de l’évasion monétaire dans la question de l’octroi inconditionnel du revenu universel). Proudhon écrit, dans Philosophie de la Misère :

Dans la société, où l’on a vu que l’identité entre le producteur et le consommateur est complète, le revenu payé à un oisif est comme une valeur [des richesses] jetée aux flammes de l’Etna ; de même, le travailleur à qui l’on alloue un salaire excessif est comme un moissonneur à qui l’on donnerait un pain pour cueillir un épi : et tout ce que les économistes ont qualifié de « consommation improductive » n’est au fond qu’une infraction à la loi de proportionnalité.

Nous verrons par la suite comment, de ces données simples, le génie social déduit peu à peu le système encore obscur de l’organisation du travail, de la répartition des salaires, de la tarification des produits et de la solidarité universelle. Car l’ordre dans la société s’établit sur les calculs d’une justice inexorable, nullement sur les sentiments paradisiaques de fraternité, de dévouement et d’amour que tant d’honorables socialistes s’efforcent aujourd’hui d’exciter dans le peuple.

Dans la société idéale que Proudhon imagine, la « valeur » des choses (« tarification des produits ») doit pouvoir être calculée de manière « objective », et ainsi, une juste rétribution (« répartition des salaires ») doit être fournie à chaque producteur. Selon lui, il ne faut pas compter sur le bon vouloir des individus fraternels et dévoués, mais sur « les calculs d’une justice inexorable » (serait-ce une forme d’utilitarisme ?). Dans le cas contraire, on assisterait à un complet gaspillage, ou « consommation improductive » de richesses. Par exemple, mettons que l’on subventionne Nabilla, ou plutôt toutes les Nabilla putatives et tous les jeunes imbéciles qui se pressent aux castings d’émissions de télé-réalité : ils ne passeraient plus leur temps qu’à rêver du jour de leur quart d’heure de célébrité (Warhol), plutôt que d’essayer de trouver un boulot – certes moins « fun » qu’être enfermé, filmé par des dizaines de caméras et scruté par des millions de téléspectateurs – mais autrement plus profitable pour la société.

Si je prends mon cas personnel : qui rémunère le travail qui est produit au sein de ce blog, ou plus précisément, qui me permet de dégager le temps libre nécessaire à sa rédaction ? L’Etat français : pas besoin de revenu universel pour ce faire, notre couverture sociale est largement suffisante. Je suis en outre satisfait de me dire que je suis contraint de disposer d’un temps restreint (que m’autorise l’Etat) pour effectuer une production par nature limitée, et que je pourrai (et devrai) ensuite passer à tout autre chose si mon activité actuelle se révèle insolvable.

Je suis donc en complet désaccord avec cet énoncé :

L’absence de condition liée au versement de l’allocation universelle est en accord avec le principe du respect de soi de Rawls de ne pas stigmatiser les bénéficiaires de l’allocation. Des allocations telles que le revenu de solidarité active (RSA) permettent, en principe, d’éviter les effets de seuil conduisant à des situations d’un travailleur pauvre mais n’évitent pas le second écueil, puisqu’elles portent atteinte, selon Parijs, au respect de soi et à la liberté individuelle en obligeant son bénéficiaire à chercher un travail, et donc à se dédier à des activités rémunérées par le marché du travail plutôt qu’à d’autres activités bénévoles ou jugées non rentables, mais gratifiantes et/ou utiles au bien commun.

Je passe rapidement sur la notion d’activité « gratifiante », car on comprend aisément le caractère hautement subjectif de cette qualification (la gratification est liée à l’estime de soi, à l’accomplissement personnel ou encore à la reconnaissance de ses pairs), qui ne permet pas d’établir de classement des travaux gratifiants et non gratifiants autrement que pour chaque individu pris à part.

La notion de « bien commun » est plus intéressante, puisqu’elle implique une recherche d’objectivité, ou en tout cas de généralisation de valeurs : les activités œuvrant pour le « bien commun » devraient par conséquent être prises en compte et favorisées par les normes sociales (valeurs et organisation de la société) pour leur promotion et leur développement.

Sinon, on est dans un contresens : je produis une activité utile au « bien commun » (je produis donc des richesses, au sens de contribution effective à la civilisation) mais la société (ou civilisation) à laquelle j’appartiens ne le reconnaît pas et ne soutient pas cette activité. Or, la société (ou civilisation) existe parce qu’elle est capable de produire des richesses qui lui sont bénéfiques. Plusieurs cas sont possibles :

  • soit la société est incapable de reconnaître certaines formes de richesses et de rendre « rentable » leur production à leurs producteurs : elle ne saura en tirer profit et cela risque de l’affaiblir vis-à-vis d’autres sociétés qui s’en rendraient capables,
  • soit la société voit émerger ou souhaite instituer de nouvelles formes de richesses qui, en l’état des choses, ne seraient pas solvables : elle doit donc procéder à des ajustements afin de réintégrer ce type de production dans le giron des productions rémunératrices (par exemple : subventionner des associations culturelles, sociales, sanitaires… ou développer des formes de service public permettant de salarier les personnes contribuant à ces activités, ou établir des normes et des lois spécifiques qui rendent solvables ces activités, etc.),
  • soit la société a sciemment décidé de ne pas soutenir telle ou telle activité ou initiative car elle considère qu’il ne s’agit pas pour elle de « richesses ».

En aucun cas, un revenu universel distribué en l’absence de tout contrôle ne peut garantir la « bonne » (au sens où la société l’entend et le décide) utilisation de ses finances. Il y a de plus fortes chances que les individus raisonnant de manière égoïste et déresponsabilisée (par le revenu garanti) agissent dans des directions opposées les unes par rapport aux autres et ruinent la cohésion sociale.

La seule manière de garantir la production de « biens communs » par l’instauration du revenu de base serait fondée sur une société très fermée idéologiquement parlant, où l’ensemble des comportements individuels serait très homogène : dans ce cas, la distribution d’argent sans contrepartie aurait des effets prévisibles et « souhaitables » (pour la société en question).

Mais si une société est fortement homogène culturellement et idéologiquement, elle n’a précisément pas besoin d’un revenu de base, car tous les citoyens se conforment à sa doctrine et acceptent leurs conditions de vie et de travail.

 

Voilà pourquoi j’aurais plutôt tendance à défendre les minima sociaux que les Etats démocratiques contemporains et aisés emploient pour la plupart.

Le mantra du « revenu de base » ressemble pour moi à une religion absurde. C’est un opium: il endort plus qu’il n’éveille, il emporte dans la rêverie et la paresse plus qu’il n’incite à l’action ; c’est une force de conservatisme plus que d’émancipation et de liberté :

Dans un sondage en Allemagne 60 % des personnes interrogées disent qu’elles ne changeraient rien à leur mode de vie si elles touchaient le revenu de base ; 30 % travailleraient moins, ou feraient autre chose ; et 10 % répondent : « D’abord dormir, ensuite on verra. »

 

Hé bien dormez, alors !

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