Tsipras : leçons d’opportunisme

On continue (jusqu’à quand ? la prochaine scène…) avec la tragi-comédie grecque ! Après des débuts hautement prometteurs, l’ensemble de la troupe remet le pied à l’étrier pour nous livrer une seconde charge de rires et de larmes.

Mais il semble que parmi cette bande de guignols, il en est un qu’on avait sous-estimé et qui revient pour voler la vedette : c’est Alexis Tsipras !

Pour montrer qui c’est le patron, il entonne un hymne à sa légende :

Je suis pour le communisme

Je suis pour le socialisme

Et pour le capitalisme

Parce que je suis opportuniste

Jacques Dutronc, L’Opportuniste (live 1992)

Car Tsipras en est un beau ! De l’espèce d’opportuniste politicien la plus cynique qui soit !

Il a fait ce dont son prédécesseur avait été empêché : un referendum. Le summum de la démocratie – enfin, presque…

D’abord, parce que compte tenu du délai imposé pour le tenue de ce referendum, aucun débat digne de ce nom ne pouvait être mené : ce qui aurait dû inclure l’essentielle pédagogie autour des enjeux du vote (pourquoi le referendum est-il nécessaire ? quelle question est-elle posée ? quelles conséquences au oui ou au non ?), et les échanges d’arguments pour et contre provenant de la classe politique et de toutes les sphères de la société civile.

Ensuite, parce que Tsipras, en tant que grand manipulateur, et politicien par-dessus tout, annonce par cette phrase sibylline que son referendum est fantoche :

Le « non » ne signifie pas une sortie de l’Euro.

C’était la phrase la plus honteuse à prononcer, mais celle qui garantissait la victoire de fait. Car elle sous-entend insidieusement une promesse forte : la garantie de l’immobilisme. En d’autres termes : « dites non aux efforts que nous demande l’Europe, cela ne vous coûtera rien, nous resterons dans l’Euro et nous retrouverons notre vie d’avant la crise, à crédit. »

Résultat ? Plus de 60% des Grecs gobèrent la promesse, et répondirent non. Les vieux et les jeunes, réunis par une frilosité morbide, firent la fête le soir même. C’est que les cocus sont contents, tant qu’ils ne savent pas qu’ils le sont.

En ce qui concerne les vieux, on les comprend ; ils attendent quelque chose d’inéluctable : la mort. Et ils veulent patienter dans le meilleur confort possible. Ils n’espèrent donc plus rien du gouvernement que leur chèque de pension de retraite mensuel et des hôpitaux en ordre de fonctionnement. Ils voteront toujours pour celui qui les confortera de cette manière.

Les jeunes, quant à eux, attendent aussi, mais c’est quelque chose qui ne risque pas d’arriver si on ne va pas le chercher : Godot ne viendra pas de lui-même. La croissance, l’emploi, l’avenir : autant de choses qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes, mais qui proviennent d’une volonté de faire. Avoir voté non, c’est simplement une erreur monumentale de lecture de l’Histoire. Ils viennent encore une fois de se tirer une balle dans le pied, en refusant de reprendre les rênes de leur vie. Ils ont cru que rester sous la coupe de l’endettement permettrait de construire un futur. Mais on n’est jamais libre quand on a ses créanciers aux fesses. Il n’y a que deux solutions pour leur échapper : soit mourir avant de les rembourser (c’est le pari des vieux), soit se saigner pour les rembourser et s’en débarrasser une fois pour toutes.

 

D’où provient la dette grecque, et leur fausse richesse ? Prenez n’importe quel coin du monde, multipliez du jour au lendemain et sans aucune contrepartie le revenu moyen des foyers, vous verrez naître un Eldorado ! C’est un peu ce qui s’est passé en Grèce lorsque les milliards de subventions versées par l’Union Européenne se sont déversés au sein de la population. Le problème grec, c’est que cet argent était prêté, pas donné !

Ce qu’ils en ont fait ? Rien qui n’ait considérablement et durablement favorisé leur économie : l’argent leur a brulé les doigts, puis a disparu aussi vite qu’un feu de paille. Lorsque l’on n’investit pas dans un patrimoine durable mais que l’on se contente de chanter tout l’été, de ravir des fonctionnaires et des retraités (clientélisme, toujours !) et de dépenser comme la cigale de La Fontaine, plus dure est la chute. La fable est pourtant explicite à ce sujet :

Elle [la Cigale]  alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’Oût, foi d’animal,
Intérêt et principal. « 

La Cigale et la Fourmi - La Fontaine
Tsipras danse le sirtaki sous les fenêtres de Merkel

Croyez les promesses d’un politicien, et vous lui assurerez une longue carrière d’auto-satisfaction ; à vos dépends, cela va de soi (encore une fable : Le Corbeau et le Renard – « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute »). Tsipras a tombé le masque : c’est un manipulateur, comme les autres. Comme les autres, il n’a pas le courage de dire ses quatre vérités à son peuple. Un politicien qui ment par omission finit toujours par tomber dans le déni : il oublie qu’il ment. Il n’en devient alors que plus dangereux : un homme qui s’enferme dans ses croyances ne peut plus raisonner, ni être raisonné.

Il suffit de lire ses déclarations pour comprendre quel genre de mythomanie a saisi Tsipras (la folie du pouvoir ?) :

S’exprimant devant les députés grecs, il a évoqué « un devoir national de maintenir le peuple en vie ».

« Devoir national » et « maintenir le peuple en vie » sont des termes que l’on entend souvent dans la bouche des dictateurs – ceux-là mêmes qui confondent souvent leurs intérêts avec ceux du peuple

C’est ce que les Grecs ont amené au pouvoir : soit ils s’en débarrassent au plus vite, soit ils vivront de longues années de crise, dans un tunnel lugubre dont ils risquent d’oublier par où ils sont entrés et par où ils peuvent sortir. Car il n’y a qu’une issue, pour ceux qui ont les yeux ouverts : la reprise en main de leurs affaires, l’affrontement de la crue réalité, « le sang, la sueur et les larmes » pour un long moment. Mais au moins cet effort ne serait pas vain et leur permettrait de recouvrer leur dignité de peuple souverain, fier de ses valeurs et conquérant, uni pour célébrer sa victoire contre la pente douce et racoleuse du déclin confortable sous morphine.

Car les belles promesses de Tsipras n’ont, une fois de plus, engagé que ceux qui y ont cru : la place Syntagma, lieu de célébration de la victoire du non, est devenue le point de rassemblement des cocus qui ont la gueule de bois :

« Ces mesures relèvent d’une trahison », lâche Myrto Kalogeropoulou, pourtant membre de la force politique Syriza depuis 2004. « C’est la mort de notre parti. » […]

« Syriza est fini ! », renchérit à quelques mètres Charalambos Tsavimos, un retraité de 60 ans, remonté. « Du jour au lendemain, Tsipras a décrété que les mesures d’austérité étaient viables […] ».

Car les mesures prises par Tsipras au lendemain du referendum ressemblent à s’y méprendre à celles qu’il conspuait quelques heures plus tôt. Après avoir viré son ombrageux et atrabilaire Ministre des Finances Varoufakis et fait le ménage dans son camp, il signe un accord très complaisant avec l’Europe et obtient le vote du Parlement grec en sa faveur. Suite à cet accord, les nationalistes (extrême-gauche et extrême-droite) de tous pays qui se frottaient les mains de voir David abattre Goliath (selon leur vision des choses…) sont obligés de faire des pirouettes :

« Cette propagande pour le faire passer pour un traitre se poursuit depuis le début. Elle est distillée par Bruxelles », s’énerve Danielle Simonnet, secrétaire nationale du Parti de gauche (PG).

Alexis Corbière, également responsable du PG, pour qui « ceux qui trahissent leurs engagements sont ceux qui agressent Alexis Tsipras ».

Il n’y a pas que dans le domaine financier que des bulles spéculatives se forment. En politique aussi, et Tsipras en est une incarnation : il s’agit d’une attente démesurée que l’on confie à un sauveur providentiel. On ne sait jamais jusqu’où une bulle gonfle ; ce qui est certain, c’est que plus elle est grosse, plus elle éclabousse quand elle explose… En France, les gonfleurs de cette bulle-ci se nomment Mélenchon, Le Pen, « les frondeurs », et tout ce qu’il y a d’anti-européen par paresse : j’espère qu’ils en seront non seulement éclaboussés, mais qu’en plus ils s’y noieront et qu’on ne les entendra plus proférer leurs mensonges pendant longtemps.

A l’opposé, les marchés financiers se réjouissent, et les bourses gonflent (« ce doit être l’effet de la dilatation par la canicule estivale », me dit mon médecin, qui sait aussi se piquer d’économie), car :

Les mesures proposées par les créanciers le 26 juin dernier et qu’Athènes avait alors refusées semblent in fine bien parties pour être adoptées.

Et on le sait : si les politiciens peuvent mentir, le marché, lui, a toujours raison.

Et qu’a-t-il célébré, le marché ? La naissance d’un politicien commun, ou vulgaire (au sens propre), quelconque.

A tel point qu’il en a déboussolé nos chers gauchistes :

« On ne peut pas soutenir Tsipras aujourd’hui, mais on refuse de confondre les victimes et ceux qui tiennent le pistolet » dixit Olivier Dartigolles (porte-parole du PCF)

« On ne confond pas les victimes et ceux qui tiennent le pistolet » ? Je crois que si, précisément ! Car les seuls qui disent « blanc » quand tout le monde voit « noir » sont les mêmes qui, selon la tradition communiste primaire, défendaient le stalinisme et ses atrocités sous prétexte qu’ils représentaient le fameux camp du bien. Les répressions n’existaient pas, pas plus que la famine ou le goulag : inventions de propagande capitaliste que tout cela ! Bruxelles ou l’anti-américanisme, même rhétorique aux relents de naphtaline !

Mais Tsipras est doué, très doué (pour un politicien, s’entend) :

Au terme d’une négociation marathon, M. Tispras a été contraint de signer un accord auquel lui-même, a-t-il reconnu, ne croit pas.

Voilà le tour de force de Tsipras : faire passer des réformes impopulaires tout en les contestant. C’est comme si Hollande laissait Macron mener sa politique « pro-business » tout en la désavouant et en se revendiquant « frondeur ».

Arriver à faire gober de telles sornettes, c’est à coup sûr être un politicien remarquable, et qui va durer ! A tel point que même le démissionné Varoufakis finit par retourner sa veste.

Après avoir réussi son simulacre de referendum, c’est-à-dire s’en être servi de moyen de légitimation politique personnelle avant de renier la volonté populaire qui s’y est exprimée, Tsipras parvient à garder la tête haute en cédant aux injonctions européennes. Ce cynisme politique lui vaut à coup sûr sa place à la table des négociations : il a gagné ses galons.

« Il est des nôtres ! », se disent les membres du conclave (oligarchie européenne) dans un soupir de soulagement.

« Il est des leurs ! », se disent les marchés financiers rassérénés.

Car pour les marchés financiers, un politicien qui sait faire des concessions (qui a osé dire « compromissions » ? Allez, je veux les noms !) est considéré comme raisonnable, c’est-à-dire garant de la continuation du monde tel qu’il est (comme un oracle), un conservateur partisan du statu-quo : « Business as usual ? Excellente nouvelle ! Sabrez le champagne ! » Mon conseil financier du moment : investissez en actions européennes ! (oubliez ceci très vite)

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Marine le Pen au gala de Time (sponsorisé par le Whisky et Citibank) : des leurs aussi ! Mais on n’y a pas vu Tsipras (alors qu’il méritait amplement d’y être convié) : c’est qu’il devait festoyer avec ses nouveaux copains…

Le prochain discours de Tsipras à son « peuple » ?

Tes pensées, je les faisais miennes

T’accaparer, seulement, t’accaparer

D’estrades en estrades, j’ai fait danser tant de malentendus

Des kilomètres de vie en rose

Alain Bashung – La nuit je mens (Tsipras, lui, mentait du matin au soir et du soir au matin)

 

Ce qu’il manque à la Grèce, comme à l’Occident, c’est une idée de lendemain, et des hommes pour la porter. Pour les Grecs, le déclin est leur quotidien. Pour l’Occident, il ne fait que donner des signes d’apparition, encore fugaces. La Grèce peut nous montrer ce qu’un Espagnol, un Français ou un Américain vivra demain si rien ne change. Car nous nous endettons chaque jour un peu plus pour maintenir un niveau de vie intenable. La Fed et la BCE font de la planche à billets un salut suicidaire : car une fois droguées par l’argent facile, les économies ne peuvent plus s’en passer. Vil Coyote peut courir quelques mètres dans le vide, voire émettre une dernière pensée désespérée, mais il finit toujours par s’écraser au fond du canyon.

Quant aux politiciens qui veulent nous rassurer et nous endormir : chassons-les d’urgence! Leurs dérisoires plans de carrière ne valent pas que l’on sacrifie notre avenir.

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