Voir l’IEP et faire ses valises !

On peut voir Venise et mourir, mais pour ce qui est des Instituts d’Etudes Politiques (IEP, dont Sciences-Po Paris est le modèle prestigieux), mieux vaut poursuivre sa route : il y a encore de belles choses à faire !

Venise - labyrinthe de mystères
Venise – labyrinthe de mystères

La pluridisciplinarité mise au service du conservatisme : où comment trahir tous les penseurs, toutes les idées et les sacrifier sur l’autel du « savoir pour rigidifier« . On ne vient pas avec sa barbarie en se disant qu’elle sera bousculée, qu’elle va subir des coups violents qui nous laisseront forces cicatrices. On attend scolairement que la providence de l’élitisme (sélection par concours) nous apporte ses fruits mûrs et juteux : bien pétri dans ses certitudes. On vient à l’IEP parce que l’on a déjà une certaine idée de son rang et la revendication hautaine de son devenir.

Certes, cela se voit dans toutes les écoles ou universités : les classements sont là pour donner le prestige et l’étiquette.

Mais quand on lit « école de commerce » ou « école d’ingénieurs », il n’y a pas tromperie sur la marchandise : on y vient pour des objectifs clairs. Entrer dans une formation professionnalisante, la plus élevée possible, afin d’en retirer de futurs avantages salariaux et de carrière.

Or, « institut d’études politiques » ou « sciences politiques » nous laissent augurer bien d’autres promesses. Mais peut-être pas. De fait, en juillet 2015, le site de Sciences-po Paris arbore en première page un pragmatisme tout à fait dans l’air du temps (de crise) :

sciences-po_emploi
Ne vous en faites pas ! Des gagne-pain, on vous en garantit !

La seule invocation du mot « politique » donne pourtant des frissons : on pense à changer le monde ! On se dit que les rouages de l’action sont à portée de main. Que nenni ! Car, dans une ambiance feutrée, on ne bouscule rien :

Changer le monde ?

Il va falloir dépasser cette idée ridicule et naïve.

Dépasser cette idée, c’est, pour le dire simplement, devenir un sachant-communiquant : être un habile petit con.

Depuis que je suis petit garçon, j’arrive généralement à écrire sur tout. Sans forfanterie, je peux baratiner, je peux bavasser, j’ai fait des études pour savoir dire tout sur tout, en trois parties et avec analyse des termes du sujet.

– Baptiste Rossi (étudiant à Sciences-Po), article « Charlie Hebdo : Pourquoi écrire ? »

Comme ce petit singe savant de Baptiste Rossi, ceux qui ont fréquenté de près ou de loin un IEP savent de quoi il retourne avec ce fameux plan en trois parties.

baptiste rossi
Baptiste Rossi – non, ce n’est pas le nouvel espoir de la Droite Dure des Républicains ! (quoi que…)

Ça a à peine dix-neuf ans que ça porte déjà la chemise blanche, le costard à pochette et la montre de marque retournée au poignet… l’uniforme parfait du suppôt de Sciences-po !

Suite aux attentats de janvier 2015, il se demande « pourquoi écrire ? » (« quand la tragédie arrive, on est là ballant, sec, muet, coupé en deux comme du jonc »). Ebranlé, sorti soudainement de son petit confort quotidien (« tout cela était notre monde »), il est déboussolé. Au moment où les choses deviennent sérieuses, sa superficialité fissure et dévoile toutes ses failles. Subitement, le nihiliste cynique (« Nous vivions en hédonistes arrogants et cyniques ») devient croyant ; il se lance dans des élégies tourneboulantes (« J’ai pleuré, et tout le monde autour de moi pleurait, et ce spectacle étonnant d’un chagrin irrépressible était bouleversant. ») ; il devient plus-patriote-que-moi-tu-meurs (« Nous n’avions jamais senti cela avec une telle vigueur, la francité, soudain bouleversante, le patriotisme dans ce qu’il avait d’universel et d’humain, et tout était un réconfort ») ; il prophétise un éveil en grand narcissique (« je crois que cela va changer […] l’histoire nous montre que nous arrivons […] pour tenter d’être dignes d’un passé que nous avions oublié »).

Merci pour ce moment ! Comme la Valoche, j’ai le dégoût et l’écœurement qui me reviennent en pleine poire – et je sais, avec un froid recul, pourquoi j’ai fui cet amphithéâtre : ma sincérité et mes convictions n’y tenaient plus. Il aurait fallu me mettre un coup de perceuse dans la tête, une bonne lobotomie, pour que je m’inflige une telle trahison, un tel ravage.

pi de Darren Aronofsky
Mieux vaut peut-être ça que de devenir dingo ! (Pi de Darren Aronofsky)

L’épreuve reine, le rêve qui sanctionne ces études, est aussi celle qui résume le mieux cet état d’esprit : le grand oral de l’ENA. Une épreuve à laquelle ressembler à François Hollande est synonyme de grand succès : esprit malin, petites blagues, fausse culture, fausses convictions, art de jongler, de ne jamais se faire coincer dans un coin du ring et d’épuiser ses adversaires en leur tournant autour – de ne jamais, réellement, engager le combat, donc de prouver que l’on est suffisamment habile pour dominer les règles du combat et en devenir l’arbitre.

Mélange de complexe de supériorité et d’inutilité totale, puisque l’on finit par observer un ring vide, faute de combattants.

Ring : l'affiche est alléchante, mais il ne va rien se passer
L’affiche est alléchante, mais il ne va rien se passer

Pour en revenir à mon expérience : le barbare que j’étais y est allé torse nu avec une hache dans chaque main. Pensant trouver des adversaires coriaces et me réjouissant par avance des joutes auxquelles j’allais être soumis. Mais si j’en suis sorti avec de grosses cicatrices, ce n’est pas de la manière que j’escomptais. Ces cicatrices, en tout cas, m’ont vacciné à jamais de la tentation du cynisme et de la rouerie. Plus que la douleur, c’est le poison du dégoût qui s’est insinué en moi. Il a fallu du temps pour s’en remettre. Mais j’en ressors plus tenace. La citation galvaudée de Nietzsche :

Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort

 

J’ai vu l’IEP, j’ai vite fait mes valises.

Et je conseille ceci : passez votre chemin. Le monde a des délices subtils que la grossièreté a tôt fait de dénaturer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.