Le prix du savoir

Toujours se méfier des gens qui disent vouloir votre bien et qui commencent par s’intéresser à vos biens !

Ceux-là, quels que soient leur production, leur attitude, leur sympathie apparente et leur mode de communication, pensent toujours à une chose avant tout : eux-mêmes.

Car, qu’est-ce qu’écrire et faire publier un livre ? Un moyen, d’abord, de gagner sa vie : par conséquent, il faudrait fixer un prix au savoir, donc, nécessairement, s’intéresser à l’argent que le public serait prêt à donner pour acquérir l’ouvrage en question. La relation de l’écrivain au lecteur, Sartre la définit dans Qu’est-ce que la littérature ? :

L’écrivain, homme libre s’adressant à des hommes libres, n’a qu’un seul sujet : la liberté.

Posture idéaliste que Sartre reconnaît lui-même comme telle. Il semble qu’une relation de nature bien plus pragmatique lui soit substituée : celle de l’offre et de la demande – une économie de marché du savoir.

Le commentaire de l’actualité par les intellectuels de tendance

Le commentaire critique de l’actualité, comme souvent chez l’essayiste ou l’expert, a pris l’ascendant sur la créativité et l’innovation – la liberté. C’est un piège bien connu, lié au besoin d’être publié, donc de satisfaire un lectorat prêt à dépenser quelque denier à condition que l’on parle de son nombril (son quotidien, ses angoisses, ses incompréhensions) dans un style et un vocabulaire dépouillés. On suivra les thèmes omniprésents imposés par l’événement majeur repris en boucle durant des semaines (avant qu’il ne cède la place au suivant) ; on emploiera des arguments massue alliés aux prises de position tranchées qu’impose la configuration du débat au moment où il émerge dans l’actualité : rapports des forces politiques en présence (et proximité d’élections), personnalités représentatives – c’est-à-dire médiatiques – et déclarations fracassantes, influence des slogans, etc.

Comment ne pas considérer l’exemple récent du « mouvement du 11 janvier 2015 », et sa ribambelle de produits dérivés ?

Le « filon » du 11 janvier a poussé de nombreux auteurs à démarcher les maisons d’édition. Avec plus ou moins de réussite, précise Olivier Nora [éditeur chez Grasset] : « Beaucoup d’auteurs nous ont sollicités pour écrire un livre sur ces événements mais tous n’ont pas une expertise telle que cela mérite un livre. »

L’auteur vient donc « solliciter » sa maison d’édition afin que celle-ci lui donne le feu vert pour la production d’un ouvrage traitant de tel ou tel sujet. Le rapport habituel est inversé : ce n’est plus l’auteur qui écrit, en son âme et conscience, usant de sa liberté puis qui, afin de trouver son lectorat, passe par un intermédiaire qui assurera la production de l’objet, sa promotion et sa diffusion. L’auteur demande la permission, la faveur, de pouvoir écrire sur un sujet qu’il sait financièrement fructueux. Qu’importe le sujet, pourvu que le livre se vende !

Pour ce dernier [Olivier Nora], cette effervescence est une très bonne nouvelle : « La machine à débattre s’est remise en mouvement, notamment entre les deux gauches, sur les concepts de laïcité par exemple. Il est vrai que l’événement permet une énorme traînée, et personne ne pense que ça va s’arrêter. »

Une très bonne nouvelle d’édition, en effet. Quant à la « machine à débattre », l’expression employée est significative de la manière de considérer la production intellectuelle : à la chaîne, par de bons ouvriers qualifiés, disponibles au pied levé pour couvrir l’événement du momentdes intellectuels de tendance, en quelque sorte.

Quelques heures de travail sur un sujet en vogue, à recycler de vieilles idées (ou de vieux passages de livres déjà écrits et oubliés), avec la possibilité de faire de juteux profits et de gagner en notoriété : pourquoi ne pas sauter sur l’occasion ?

 

La stratégie commerciale de la longue traîne

Concernant les débouchés commerciaux : « l’événement permet une énorme traînée » ; en économie, on parle justement de « longue traîne » (long tail, en anglais) pour caractériser :

La stratégie de vendre une grande diversité de produits, chacun en petite quantité. […]

[Chris Anderson] pense que les produits qui sont l’objet d’une faible demande, ou qui n’ont qu’un faible volume de vente, peuvent collectivement représenter une part de marché égale ou supérieure à celle des best-sellers, si les canaux de distribution peuvent proposer assez de choix, et créer la liaison permettant de les découvrir. […]

La même chose se passe pour les livres à l’inventaire d’Amazon : la demande totale pour les articles peu demandés dépasse la demande totale des articles très demandés. La stratégie commerciale s’avère plus rentable que si elle tenait uniquement sur la vente de blockbusters.

Chez Mollat (grand libraire de Bordeaux) aussi, visiblement :

Prochainement, dans les rayons de la librairie Mollat, à Bordeaux, Pierre Coutelle prévoit en effet « une quarantaine de livres » sur ce sujet en 2015.

Et, de fait, la production littéraire rassemble de plus en plus d’ouvrages, avec de moins en moins de tirages :

Jean Viard : « Cet essai [« Avant, pendant, après le 11 janvier », publié aux éditions de l’Aube] a été vendu pour l’instant à 4 500 exemplaires, on peut espérer en vendre 10 000. » Un bon chiffre : « Aujourd’hui, quand un essai se vend à 1 500-3 000 exemplaires, on commence à avoir de l’effet, avec des idées qui se diffusent ».

Des bons résultats perçus également chez Grasset d’après Olivier Nora : « Le livre de Caroline Fourest, sorti le 29 avril, a déjà été vendu à près de 11 000 exemplaires. Il va rentrer dans les best-sellers à partir de la semaine prochaine. Je suis surpris que ça aille aussi vite. »

Pour la période 2011-2012, les chiffres du livre en France sont les suivants :

  • production commercialisée : environ 65 000 (nombre de références d’ouvrages commercialisés),
  • tirage moyen : 7 630 exemplaires (pas les ventes : elles sont inférieures),
  • nombre de titres disponibles : 644 000 références environ.

On a donc une stratégie de l’accroissement du nombre de références au détriment du tirage moyen. Pour le marché, cette stratégie est plus rentable que de miser sur quelques « blockbusters ». Quant à la question de la qualité de la production et de la capacité du lecteur à effectuer un tri fiable dans cette profusion, on ne dit rien. Réjouissons-nous simplement, puisque « la machine à débattre s’est remise en mouvement » ! Comme d’habitude, le marché a toujours raison !

A en croire Hérodote, Xerxès pleura à la vue de son innombrable armée, en songeant que de tous ces hommes il n’en resterait pas un seul vivant dans cent ans. Qui ne pleurerait aussi à la vue de l’épais catalogue de la foire de Leipzig, en songeant que, de tous ces livres, il n’en restera pas un seul vivant même dans dix ans ? […]

Ils accaparent le temps, l’argent et l’attention du public, qui appartiennent de droit aux bons livres et à leur noble destination, tandis qu’eux ne sont écrits qu’en vue de grossir la bourse ou de procurer des places. Ils ne sont donc pas seulement inutiles, ils sont positivement nuisibles.

– Schopenhauer, La Lecture et les Livres (in Ecrivains et style)

 

En plus d’augmenter les références publiées (l’offre), il faut aussi mobiliser un nombre toujours plus grand de lecteurs (la demande). Comment ? En inventant le prix littéraire ! Régis Debray, membre du jury du Goncourt, a déclaré :

Satisfaire à la fois la librairie et la littérature, ce n’est pas facile, mais on y arrive. Rendre populaire un certain élitisme, quel joli casse-tête ! Julien Gracq me disait que la secte littéraire a toujours tourné autour de 10 000 lecteurs. Passé 30 000, il y a malentendu. C’est la charge du Goncourt que de créer chaque année les conditions de ce malentendu, qui va jusqu’à 100 000 et bien plus. Un miracle !

Un tel « malentendu » se fabrique aussi par une surmédiatisation inopinée, ou au contraire très bien orchestrée. C’est sans doute le cas du pavé de Piketty, qui dépasse le million de ventes, mais pour combien de lectures complètes ? (statistiquement, c’est l’un des livres les plus achetés mais les moins lus)

 

Savoir divers, prix unique

Puisque les distributeurs (libraires physiques ou en ligne) ont intérêt à disposer d’une « longue traîne » de références, tout type d’ouvrage a vocation à rejoindre les rayonnages. On ne s’étonnera donc pas de pouvoir trouver le guide du djihadiste en culottes courtes dans les rayons de la FNAC.

Questions : faut-il le lire ? mais aussi : faut-il l’acheter ? Pourquoi un prix de 24 € ? Qui sont les ayant-droits ?

Car si c’est un livre de propagande, pourquoi n’est-il pas diffusé librement, à moindre coût (voire gratuitement) ? Si l’on considère que c’est un livre qu’il faut combattre et qu’il faut connaître pour combattre (« Know your enemy »), dans ce cas il doit être diffusé dans une version commentée, préfacée, contextualisée et critique (sans expurger le texte original). Si enfin on considère que c’est un livre parmi tant d’autres, ce qui relèverait, ne nous le cachons pas, du relativisme, alors on peut le vendre à ce prix courant de 24€ (20€ semble être le prix moyen d’un livre nouvellement commercialisé en 2015), avec un texte brut propice à toutes les inspirations violentes : on laisse un ouvrage de propagande qui prône toutes les atrocités se diffuser librement.

La machine à débattre est-elle en marche, ou complètement détraquée ?

 

Accaparement et instrumentalisation du savoir : l’exemple Mein Kampf

Peut-on comparer cet ouvrage avec Mein Kampf ? Mein Kampf fait-il l’apologie des atrocités qui seront commises par le régime nazi ? Non, absolument pas. Mein Kampf est un programme politique (celui du parti nazi) soutenu par une idéologie raciste (celle de la domination de la race aryenne), une ambition géographique nationaliste (celle du Grand Reich, le pangermanisme) pour laquelle la guerre est une nécessité (prendre sa revanche sur la défaite de 1914-1918 et le « Diktat de Versailles ») et l’économie à la fois un moyen (le développement de l’industrie militaire) et une fin (l’auto-suffisance par les conquêtes).

Militairement parlant, le programme de revanche est annoncé clairement :

Notre objectif primordial est d’écraser la France. Il faut rassembler d’abord toute notre énergie contre ce peuple qui nous hait. Dans l’anéantissement de la France, l’Allemagne voit le moyen de donner à notre peuple sur un autre théâtre toute l’extension dont il est capable.

Hitler poursuit une doctrine nationaliste « classique » qui légitime la domination guerrière par la suprématie supposée de la civilisation, ou nation, qu’il représente. Il se projette alors en tant qu’homme d’Etat et chef militaire, au même titre qu’un autre le serait pour une autre nation :

Je ne croirai jamais à une modification des projets que la France nourrit à notre égard ; car ils ne sont, au fond, que l’expression de l’instinct de conservation de la nation française. Si j’étais Français et si, par conséquent, la grandeur de la France m’était aussi chère que m’est sacrée celle de l’Allemagne, je ne pourrais et ne voudrais agir autrement que ne le fait, en fin de compte, un Clémenceau.

A ce nationalisme traditionnel, Hitler ajoute le racisme, qui provient de la hantise du métissage : il fait une lecture de l’Histoire des civilisations, qui, d’après lui, déclinent à cause de la « dégénérescence de la race initiale ». Quant à l’antisémitisme, c’est une observation entravée de préjugés du fonctionnement de la société allemande qui le conduit à identifier un prétendu ennemi intérieur.

On est donc, d’une part, très loin du mode d’intervention terroriste prôné par les islamistes, qui n’a d’ailleurs pas réellement de précédent : on n’a jamais vu se bâtir une civilisation sur la terreur qu’elle inspire, mais au contraire par sa capacité à projeter sa puissance dans le monde. D’autre part, la vision de Hitler et celle des islamistes s’opposent fondamentalement sur ce point : pour Hitler, c’est parce que sa civilisation (en tant que culture et mode de vie) et son « peuple » (en tant qu’archétype racial) sont « supérieurs » qu’il y a une justification à la domination de ceux-ci. Pour les islamistes, c’est la piété religieuse, et par conséquent l’application de la religion comme une loi (charia) universelle, qui justifie leur prise de pouvoir et leur domination. D’un côté l’immanence du sang, de l’autre, la transcendance des cieux : Hitler veut exterminer ce qui n’est pas lui (la « bonne » naissance ou la mort), l’islamiste veut exterminer ceux qui ne croient pas comme lui (la conversion ou la mort).

 

Pourquoi ces matériaux doivent-ils circuler ? Pour renvoyer un reflet à la société : une vision honteuse si l’on se rend compte, surpris, que l’image renvoyée nous ressemble en certains points. De cette interjection, on peut espérer un sursaut. Préfacé, contextualisé, discuté, analysé, déconstruit, tout ouvrage doit circuler, y compris le plus sulfureux. Mais il doit circuler comme bien public, service rendu au citoyen, donc, pas comme un ouvrage parmi d’autres au sein du marché du livre.

Mais même si l’auteur en était d’accord, ou s’il était mort et se moquait éperdument de la commercialisation de son ouvrage, les divers ayant-droits auraient leur mot à dire :

En France, les Nouvelles Éditions Latines qui sont liées à la droite nationaliste française germanophobe sont propriétaires des droits de la traduction de 1934 et proposent cet ouvrage dans leur catalogue en ligne (2012). […]

Le texte Adolf Hitler : Mein Kampf, Mon Combat, présenté depuis 1934 par les N.E.L. comme la traduction « intégrale et neutre » du livre, ne tombera dans le domaine public qu’en 2054, date anniversaire du décès du second traducteur déclaré. Toutefois, Adolf Hitler étant mort en 1945, le texte original tombera dans le domaine public le 1er janvier 2016. Les N.E.L. ne seront alors plus en situation d’exclusivité et d’autres éditeurs pourront proposer de nouvelles traductions du texte.

Mein Kampf, pamphlet anti-français, tombé dans le giron des nationalistes français : ironie de l’histoire ! Surtout quand les nationalistes français de 2015 fustigent l’impérialisme allemand (le Reich nouveau est arrivé !)… Leçons non apprises et livres confisqués à l’intelligence (qui voudrait subventionner ces mouvements par l’achat de cet ouvrage ?).

 

L’œuvre utile : générosité, sincérité et liberté

Si l’on retrouve la liberté d’écrire, soustraite à la contrainte éditoriale de l’instant, et si l’on cherche des lecteurs libres, avides de recevoir, alors la sincérité impose de ne pas donner de prix au savoir. Si l’on pense faire œuvre utile, quelle étrange idée que de chercher à monétiser ce savoir ?

Écrire et diffuser librement ses idées, voilà qui me semble bien plus honnête.

La meilleure chose qu’un homme puisse faire pour sa culture, lorsqu’il est devenu riche, c’est d’essayer de réaliser les idéaux qu’il entretenait lorsqu’il était pauvre.

– Thoreau, La désobéissance civile

Le principe de réalité prime : toute production mérite salaire. Le temps passé doit générer un retour sur investissement, sinon, à quoi bon ne pas occuper ce temps en loisirs ? Mais la réalité dit tout le contraire, justement.

D’abord, il y a autant de chances de vivre de sa plume (par l’unique vente de ses ouvrages) que de gagner au loto. C’est, comme le dit Voltaire, « un métier de gueux ».

Ensuite, les moyens de diffusion sont exceptionnellement accessibles. Au temps de l’imprimerie, je comprends qu’il était onéreux de confectionner un ouvrage, et que ces coûts de production de l’objet livre devaient être couverts par un prix d’achat permettant la possession de l’objet. Mais au temps du numérique et d’Internet ? Il n’existe plus aucune excuse. Le blog que vous être en train de lire ne coûte pas plus de 30€ par an à faire héberger ! Et il permet d’être lu par tous les lecteurs qui le souhaitent, n’importe quand et n’importe où. On trouve aussi nombre de plateformes d’auto-édition :

Il existe plusieurs plateformes susceptibles de publier gratuitement. Pour un public francophone, les plus courantes sont celles d’Amazon (Kindle Direct Publishing – KDP), d’Apple (iBooks Author), ainsi que Kobo-Fnac et YouScribe. Elles permettent de publier un livre électronique gratuit ou payant.

Par ailleurs, il se trouve que de nombreux auteurs exercent une profession rémunérée, et que l’écriture est pour eux le fruit d’une liberté qui s’exprime, et pas une contrainte pécuniaire. On peut se dire que pour eux, gagner suffisamment d’argent en écrivant leur permettrait de ne plus avoir à exercer d’autre activité. Mais une fois l’autonomie financière acquise, qu’est-ce qui pousse un auteur de best-seller à continuer à vendre ses ouvrages plutôt que de les diffuser gratuitement ? Il veut gagner plus. Les ventes deviennent un autre aspect de l’intérêt d’écrire, qui relève du narcissisme. La sincérité s’est perdue, ainsi que la liberté : car toute relation basée sur l’argent est celle d’un client et d’un vendeur, un contrat aux règles établies dont la gratuité et la générosité sont exclues. Or, sans générosité, pas de sincérité. Et sans sincérité, pas de liberté.

Par exemple, Muriel Barbery, qui d’enseignante fut propulsée écrivain-star avec L’élégance du hérisson – auquel apparemment personne ne croyait : ni éditeurs (réimprimé 30 fois !) ni critiques, et pas même son auteur qui avait, toute à la surprise de son succès et à sa sincérité pas encore émoussée, qualifié son livre d’ « œuvre mineure ». Mais que n’a-t-elle alors profité de sa fortune et du temps ainsi à sa disposition pour écrire des œuvres majeures ? Et les diffuser gratuitement ? Business is business, on en veut toujours plus !

Enfin, il existe un cas sans doute pire que celui de l’écrivain à succès, ce sont les salariés du savoir : universitaires, chercheurs, etc. Eux n’auraient aucune raison de ne pas livrer gratuitement leurs découvertes, puisqu’ils sont payés pour ça (souvent par des fonds publics) : non seulement ils conservent précieusement ce savoir au sein de leur laboratoire, en accès restreint, mais en plus, lorsqu’ils le publient, c’est au sein d’ouvrages commercialisés de la même manière et au même prix que les autres, ou de revues spécialisées particulièrement onéreuses !

 

Peur de ne pas être visible ? Rabaissez vos exigences !

Mais peut-être cherchent-ils le réconfort de la maison d’édition pour sa capacité à avoir pignon sur rue ? Car elle permet de surnager, d’être plus visible, d’avoir une présence physique en librairie, et par sa notoriété, fait cette promesse au lecteur : « la qualité sera au rendez-vous, vous en aurez pour votre argent« . Mais pour un auteur devenu célèbre, quel intérêt de passer par une maison d’édition ? C’est que la production est si dense et que la célébrité est si soudaine – mais s’oublie aussi vite ! La maison d’édition assure le service de marketing à travers un bon plan com’ : salons du livre, passages télé, articles de presse, etc. C’est ainsi que se mêle toute la production livresque autour d’un animateur de talk-show, ou que les deux grandes stars d’un Salon du livre sont, à quelques stands d’écart, Michel Onfray (pour son livre Cosmos) et la youtubeuse star des conseils mode et beauté Marie Lopez (pseudo : EnjoyPhoenix, pour la conversion de son journal intime en livre à succès : #EnjoyMarie) :

« La France compte 4 millions de jeunes filles de 12 à 17 ans », rappelle Stephen Carrière [son éditeur], heureux éditeur qui vient de publier son livre, qui coiffe [Emmanuel] Todd au poteau en termes de ventes.

On aurait aussi pu les voir à la foire aux cochons ou tenir la tête de gondole au Leclerc du coin… car c’est ce à quoi il faut s’astreindre, si l’on veut vendre.

 

Disparition de la hiérarchie des savoirs

Les critiques avaient, et ont toujours le rôle de mettre en avant, de classer les écrits : en faire l’éloge ou les descendre en flèche. Les médias (journaux, magazines, radios, télé) pour lesquels ils travaillent (ou sont missionnés) s’en font les porte-voix.

Il s’agit donc d’une organisation pyramidale, de quelques centaines à quelques milliers (au grand maximum) d’individus (des clercs) qui disposent du magistère de hiérarchiser les savoirs (mettre en avant ce qui doit avoir de l’importance, ce que la société doit considérer comme valable), en sanctifiant certains et en ignorant d’autres, ou en les conspuant. Ils le font désormais de manière implicite, sans l’assumer : ils ne se revendiquent pas passeurs de la connaissance, alors que c’est justement leur rôle souverain – et digne d’une grande responsabilité (dont ils se défaussent).

Il faut dire que leur autorité est sévèrement bousculée par le buzz, véhiculé par le média participatif par excellence : Internet. Ce qui était hiérarchique et vertical prend une forme évasée horizontale : la longue traîne peut se déployer.

Tout comme le critique a abandonné ses velléités de hiérarchisation, Internet semble s’y refuser mais l’organise pourtant implicitement : la notoriété devient le critère implicite de hiérarchisation. Il faut pourtant revenir à une nécessaire hiérarchisation du savoir, garant d’une démocratisation de ceux-ci par leur vulgarisation (facilité d’accès) ; car un savoir masqué devient la propriété des experts et échappe à la compréhension populaire. Il devient secret, l’apanage d’une élite de clercs devisant en vase clos et dépositaire de la connaissance comprise, c’est-à-dire utilisable et garante des libertés.

Renversement complexe à mener, car il va falloir admettre à nouveau une hiérarchisation explicite des savoirs (ce fut le cas durant des siècles, quand le savoir antique constituait pour l’Occident le socle des humanités). L’outil numérique va permettre de lier des contenus, de les aborder selon différents angles de vues, ou problématiques, mais une hiérarchisation explicite et volontaire, faite de choix discutés, sera nécessaire, et elle aura la difficulté d’être globalisante (car les frontières culturelles n’ont plus cours, s’agissant des savoirs). Cette hiérarchie des savoirs globale implique au fond des choix éducatifs : ce qui doit être mis en avant et ce qui est subsidiaire.

Car on ne saurait se passer d’une telle hiérarchisation. Comme Rimbaud a su bénéficier des précieux conseils de son maître et mentor Izambard, le savoir doit être transmis comme une construction architecturale, comprenant ses incontournables (ses fondations, ses murs porteurs, sa charpente, ses clefs de voûte, son toit) et leur agencement ou interdépendance – parmi eux, on observera plus particulièrement les œuvres maîtresses, que l’on étudiera avec attention. Ensuite, et seulement alors, on pourra s’attarder sur quelque détail curieux de décoration, puis le jardin, et les alentours dans lesquels on fera d’étonnantes trouvailles. Car le temps est compté : d’une part, il serait fastidieux et inutile de s’astreindre, en tant que lecteur-apprenant, à devoir soi-même séparer ce qui est primordial de ce qui est accessoire ; d’autre part, quel intérêt de divaguer dans les spécialisations infinies quand l’élément central nous fait défaut ? Il faut acquérir rapidement un maximum de savoirs généraux qui font la culture commune et, par conséquent, le socle essentiel du savoir citoyen.

Le rôle de la hiérarchisation rejoint celui du maître : c’est agiter et encourager les vocations, être un passeur, guider. C’est aussi, et peut-être surtout désormais, lutter contre le règne de la « médiocratie » (règne de la médiocrité) qui est une forme d’intolérance et de condescendance à l’égard de ce qui n’est pas dans la culture mainstream. Car si le snob ou le dandy dénigre l’œuvre populaire, ce n’est jamais que l’expression d’une minorité précieuse et ridicule d’aristocrates dédaigneux. Plus étendue et plus lourde de conséquences est la moquerie matérialiste, qui fait du succès de vente le succès tout court – qui confond quantité et qualité, et ne sait plus évaluer que par ce maître-étalon (à une échelle plus globale, on parle alors de PIB).

Sans entrer dans l’un ou l’autre de ces travers, on doit prôner la diversité et célébrer l’excellence sans s’ébaubir de particularismes intimistes qui ne célébreraient qu’un entre-soi nombriliste sans pouvoir créatif, mais sans craindre aussi de pointer sévèrement du doigt le médiocre de consommation (œuvres destinées aux enfants, adolescents ou « adulescents » contre le grand roman par exemple). S’imaginer Rimbaud biberonné à Harry Potter et Hunger Games, dans la société du zapping, du jeu vidéo et de la tablette ! Sensation n’aurait jamais été écrit (à 16 ans !)… nous vivons dans une société différemment libre (on n’y enverrait pas un gamin en prison pour un faux billet de train – ce qui fut le sort de Rimbaud), mais semble-t-il plus morte, aussi, que celle qui engendra ces vers :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

– Arthur Rimbaud, Sensation

Être sélectif dans ses lectures, en suivant cette hiérarchisation qui nous guide vers un essentiel sublime à partir duquel écrire devient un défi et acquiert une exigence que l’on doit à ses prédécesseurs comme à soi-même et à ses lecteurs potentiels. Schopenhauer, dans La lecture et les livres, prononce une sentence à ce sujet :

L’art de ne pas lire est des plus importants. Il consiste à ne pas prendre en main ce qui de tout temps occupe le grand public, comme, par exemple, les pamphlets politiques ou religieux, les romans, les poésies, etc., qui font du bruit, qui ont peut-être même plusieurs éditions dans leur première et dernière année d’existence.

[…] celui qui écrit pour les fous trouve de tout temps un public étendu ; et le temps toujours strictement mesuré qui est destiné à la lecture, accordez-le exclusivement aux œuvres des grands esprits de toutes les époques et de tous les pays, que la voix de la renommée désigne comme tels, et qui s’élèvent au-dessus du restant de l’humanité. Ceux-là seuls forment et instruisent réellement.

Contre "merci pour ce moment"
Images provenant de libraires qui n’ont pas (totalement) baissé les bras.

Contre "merci pour ce moment"
Valérie : merci pour ce moment que nous n’avons pas passé ensemble ! (750 000 exemplaires vendus avant la publication en Poche…)

 

Altération de la relation de liberté entre écrivain et lecteur

Internet a fait exploser le carcan de la hiérarchie des savoirs, et de la production de ces derniers : l’expression ouverte à tous et la lecture ouverte à tous bousculent le processus de fabrication, et surtout de diffusion du savoir.

Pas pour le meilleur, mais bien probablement pour le pire. D’une part, Internet produit globalement un savoir aplani, c’est-à-dire en réalité appauvri, et la critique des savoirs provenant d’autres média est de la même teneur : on colporte des « j’aime » ou des « j’aime pas », avec une pauvreté argumentaire totale et une incapacité critique notoire. D’autre part, le Web refuse aussi de prendre part à la nécessaire hiérarchisation volontaire des contenus : ce qui est visible sur Internet l’est parce qu’il présente une notoriété forte. Qu’importe l’origine de cette notoriété : a-t-elle été achetée au moyen de publicité ? Est-elle sponsorisée par un Etat, ou un groupe de lobbying ? La notoriété engendre la notoriété, comme une loi d’airain du marché – car les penseurs d’Internet ne raisonnent pas autrement : l’offre et la demande, il ne peut exister rien d’autre, croient-ils (ou prétendent-ils ?), pour garantir la liberté.

Contrairement à l’idée que se faisait Sartre de la relation de liberté entre écrivain et lecteur, qui est une exigence réciproque, la liberté du savoir version XXIe siècle se caractérise par une rencontre contractuelle et tarifée entre l’offre et la demande, qui doit être optimisée par des ajustements, accommodements et compromissions conduisant à un total abandon de la notion d’exigence.

L’auteur devient un ouvrier spécialisé à qui une maison d’édition passe commande d’un produit calibré pour un public donné en fonction d’une étude de marché. Vaporisation d’une certaine vision de la liberté, subjective et humaniste, au profit d’une autre, relativiste : « on donne aux gens ce qu’ils veulent ».

Voilà comment se fixe le prix du savoir.

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