Le complexe Complexe Militaro-Industriel (CMI)

Le désarmement, dans l’honneur et la confiance mutuels, est un impératif permanent. Ensemble nous devons apprendre à composer avec nos différences, non pas avec les armes, mais avec l’intelligence et l’honnêteté des intentions.

– Dwight Eisenhower, 34e Président des USA (1953-1961), discours d’adieu, 17 janvier 1961

C’est ainsi qu’un président américain, dont l’exceptionnelle carrière militaire fut consacrée par le commandement de l’opération Overlord (Bataille de Normandie) qui libéra la France et conduit à la capitulation allemande, un général cinq étoiles (« General of the Army »), puis chef d’Etat Major de l’US Army, et enfin commandant suprême de l’OTAN, c’est ainsi donc qu’un ex-militaire haut gradé, chef de la première puissance mondiale, fit ses adieux au public : en prônant le désarmement et la paix d’une part, et en avertissant sur les risques encourus par le développement sans précédent du complexe militaro-industriel aux Etats-Unis :

Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’Etat, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société.

Mais qu’est-ce que ce fameux complexe militaro-industriel (CMI) ?

Imbrications économiques et politiques

Le CMI est, selon cet article :

Un élément décisif de l’effort de guerre. Il correspond à une approche plutôt quantitative de la quête d’une victoire reposant pour bonne part sur la puissance industrielle, donc la capacité à produire, dans le temps imparti, davantage d’équipements adéquats.

 

Ce que nous dit Eisenhower, et comme j’en conclus avec l’exemple de Hollande, c’est qu’une trop forte imbrication économique de l’industrie militaire peut mettre en péril le caractère démocratique des prises de position d’un pays. Eisenhower parle même d’une « influence totale, économique, politique, spirituelle même » :

Le militaire a besoin de l’économie, et l’économie bénéficie du militaire : à la fois comme un débouché pour la production, une demande toujours croissante (à cause des crises au Moyen-Orient ou en Ukraine) et un vecteur de recherche et d’innovation (exemples de recherches militaires diffusés dans les produits de grande consommation : laser, micro-ondes, Internet, etc.) :

C’est une émulation provoquée par la peur d’être dépassé et dominé.

Voici pourquoi le complexe militaro-industriel finit par envahir le champ du spirituel, et devient une croyance, c’est-à-dire une nécessité transcendante, un mode de vie, une tradition. Est-ce que les Américains, certains Américains, s’y sont perdus ? Est-ce que nous nous y sommes perdus ? Est-ce que, parce que nous disposons de ce marteau à portée de main, nous ne sommes pas en train de considérer tout problème qui se pose à nous sous la forme d’un clou à enfoncer ? (citation de Maslow, en fin d’article ici)

 

Un paradigme civilisationnel

Car si l’émulation n’a rien de répréhensible, si au contraire elle est hautement nécessaire à la prospérité d’un Etat ou d’une civilisation, on ne doit pas confondre la fin et les moyens. Or, le CMI définit à la fois sa finalité (la domination par la force) et les moyens qui doivent être mis en œuvre pour l’atteindre : une logique d’investissement et de croissance économique soutenue par une industrie fortement consommatrice de ressources, mais qui procure elle-même un avantage scientifique (la recherche appliquée) et économique (l’emploi, l’influence étrangère et les capacités de négociation associées).

Le CMI a donc cette capacité à engendrer un cercle vertueux qui lui permet de s’auto-justifier et de s’auto-alimenter. En d’autres termes, la course à la puissance armée et à la domination peut être qualifiée de civilisation, en ce qu’elle permet de procurer des richesses durables utiles à l’avenir, et de fixer un cadre organisationnel du travail et de l’utilisation des ressources (qui lui-même permet d’accroître les ressources accessibles). Ce paradigme civilisationnel a bien réussi à l’Occident au XIXe siècle : le développement industriel mis au service de la puissance militaire (et inversement) a fait émerger la civilisation occidentale comme la plus puissante jamais connue, à laquelle aucun continent ne pouvait échapper. L’empire britannique, par exemple, était alors mondial, et le soleil ne se couchait jamais sur ses colonies.

Empire Britannique, 1886
Empire Britannique, 1886

Autre exemple à vocation Universaliste, le CMI en URSS fut le moteur de l’expansion politique et économique du communisme d’après-guerre (jusqu’à sa chute).

Dernier exemple, contemporain celui-ci : la militarisation croissante des pays de la coalition Arabe sunnite face à l’axe chiite Iranien (alimentée par l’Occident, la Russie et la Chine, sur fond de luttes d’influence diverses) :

Dépenses militaires 2010-2015 (projection) au sein des principaux pays arabes
Dépenses militaires 2010-2015 (projection) au sein des principaux pays arabes

 

Ainsi, tout comme la financiarisation récente de l’économie a créé une civilisation de la finance (et des uniques préoccupations de court terme qui lui sont inhérentes), la militarisation de l’économie occidentale avait engendré une civilisation de la violence guerrière. Dans les deux cas, l’efficacité sommaire et l’espérance de gains rapides sont les motivations principales. Dans les deux cas, une logique pragmatiquement cynique est couverte par une idéologie progressiste totalement instrumentalisée et sans application concrète :

  • l’Universalisme dans le cas de l’Occident du XIXe siècle,
  • le libéralisme (aveugle) dans le cas de l’Occident de la fin du XXe et du début du XXIe siècle.

La ruine du faux Universalisme, ce sont les crimes de la colonisation et la décolonisation souvent revancharde qui s’en est suivie. La ruine de la militarisation, ce sont les deux guerres mondiales.

Quant à la ruine du libéralisme aveugle, nous commençons à entrevoir ce qu’elle sera à travers les replis nationalistes conséquents aux fausses promesses occidentales qui susciteront de nombreuses désillusions, retournements de veste et révoltes.

On se demandera alors si, finalement, les « dégâts collatéraux » provoqués par l’emploi de ces moyens ne seraient pas plus coûteux que bénéficiaires ? Mais pour ceux qui en font la promotion et en tirent d’amples et immédiats bénéfices, « au bout du compte, nous serons tous morts« , « après moi, le déluge », « profitons du temps que l’on a, ici et maintenant« . Vision terne et courte – impression de fin du monde inéluctable.

 

Alternatives ?

Sur un plan moral, on dira simplement ceci : la fin ne justifie jamais les moyens. D’un point de vue pratique, cela signifie que des moyens néfastes sciemment employés vont générer des vagues de protestation, non seulement en provenance de l’extérieur, mais aussi au sein même de la société qui les emploie. Ce qui va doublement fragiliser l’entité qui emploie ces moyens.

Fragilité qui veut dire : avoir plus d’ennemis. Et qui dit plus d’ennemis, dit plus de besoins de sécurité et d’armement.

On entre alors dans le cercle vicieux d’une course en avant, que le mythe de la croissance infinie permet de rendre crédible. Car en l’absence de croissance économique, ce cycle s’effondrerait, et la société qui en a abusé avec. Or, si l’on ne croit pas au mythe de la croissance infinie, il semble urgent de changer de direction.

 

Eisenhower a dit : « nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement [du CMI]. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. »

Pour mieux expliquer cela, posons la question de savoir quelles seraient les implications de l’abandon d’une telle doctrine :

  1. Quel nouvel ordre mondial sans domination militaire occidentale ?
  2. A quel point les innovations scientifiques seraient-elles menacées ?

Concernant le premier point, il est clair que les menaces actuelles pesant sur l’Occident, liées d’une part à la prolifération continue des armes dans le monde, et d’autre part à l’esprit de revanche et à l’ambition de domination d’autres civilisations, seraient très rapidement mises à exécution. Pour l’Occident, en 2015, immédiatement tourner le dos au CMI c’est se suicider. Mais une sortie lente et progressive ne mènerait pas plus à une solution, et conduirait à un suicide tout aussi certain.

Toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire sans réorganisation de sa politique militaire de sécurité (donc, des règles de gouvernance de l’ONU et de leur respect) ni réalignement de sa politique étrangère et intérieure – sans, au fond, une réforme civilisationnelle profonde, le culte du CMI (et de la croissance infinie) ne peut que perdurer pour faire perdurer l’Occident.

 

Sur le second point, conditionné par le premier, la transition du complexe militaro-industriel vers un complexe pacifico-industriel serait une voie bénéfique, comme le décrit Idriss J. Aberkane :

Au XXe siècle, la capacité à passer d’une planète bleue – habitée et vivable – à une planète rouge – morte – était le pouvoir suprême. Au XXIe, ce sera l’inverse : la capacité à transformer une planète rouge en planète bleue […]

Qui sait quelles merveilles technologiques les États-Unis auraient développées avec les 4 000 à 6 000 milliards de dollars qu’auraient déjà coûtés les guerres d’Afghanistan et d’Irak (selon une étude de Harvard). Et quel leadership mondial, quelle puissance douce !

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