Les raisons de l’émigration – humanisation des migrants

Fuir. Fuir hier les Ceausescu, les Mobutu, les Pinochet… Fuir aujourd’hui les Bachar, les Afeworki, les Daech, les Boko Haram, les Shebabs…

Partir, la sueur salée, piétiner, vaincre le désert, on ne naît pas pour mourir emportés par les mirages du sable ; survivre et marcher vers la mer. Et grâce à la vie, espérer ; espérer : accoster sur l’autre rive de la vie et être accueilli les bras ouverts ! Être accueilli ! Nous sommes tous reliés les uns aux autres comme les fils d’une même toile d’araignée, n’est-ce pas ?

– David Gakunzi (article ici)

L’émigration ou la mort. Je ne parle donc pas de l’expatrié pour raisons éducatives, économiques ou fiscales. Je ne parle pas de celui qui a le bon passeport pour franchir les frontières, ou qui possède la bonne ambassade pour lui délivrer un visa en bonne et due forme.

Je parle bien ici d’émigration et pas d’immigration, c’est-à-dire que je prends dans cet article le point de vue du migrant, et non celui de l’accueillant. La problématique de l’accueillant est aussi importante ; elle sera traitée dans un prochain article.

Cette excellente vidéo du Monde (de la série Cartes sur Table, source ici) présente l’état des lieux des migrations subies de populations vers l’Europe :


Cartes sur Table : comprendre les migrations… par Le Monde

L’émigration : révolution pédestre

Les migrants « font la révolution avec leurs pieds ».

Léonard Vincent

Les migrants doivent en réalité faire trois révolutions ; pour chacune d’entre elles, ils doivent affronter en rang dispersé une organisation bien huilée qui leur est hostile  :

  1. Le pays de départ : les gouvernements corrompus, l’injustice, l’esclavagisme, les massacres…
  2. Le chemin vers l’ailleurs : les passeurs, les milices, les kidnappeurs tortionnaires, les bateaux épaves…
  3. L’ailleurs – l’arrivée : les frontières, les douanes, les populations hostiles, les questions de l’hébergement, de l’aide sanitaire et sociale, de l’accès à l’emploi (ou à l’exploitation)…

Mais ces trois révolutions n’en sont finalement qu’une : la révolution d’un monde partitionné et contingenté, dans lequel la réponse à la question de Gakunzi « nous sommes tous reliés les uns aux autres comme les fils d’une même toile d’araignée, n’est-ce pas ? » est :

Nous sommes tous reliés, mais certains sont la toile, d’autres sont les araignées, et d’autres encore sont des moucherons pris au piège.

Dans ce monde, les araignées sont des prédateurs sans scrupules, plus ou moins gros, agissant à petite ou grande échelle, mais tous complices de mêmes crimes sans regret. Les moucherons sont les victimes prises au piège, et qui tentent de se débattre : ils ne peuvent faire que cela – tenter de survivre, car c’est la condition qui leur est faite. Enfin, la toile est la structure inconsciente qui tient tout le système en place et lui offre sa stabilité. La toile est faite d’une matière particulière : c’est à la fois un réseau de croyances et d’absence totale de foi (relativisme), une véritable volonté trahie, dissoute par des hommes sans consistance ou un utilitarisme matérialiste ou nationaliste cyniquement célébré.

Ce monde est une relation symbiotique : comme la nature fait bien les choses, elle a donc organisé les relations entre ces trois catégories. Elles sont interdépendantes, les unes ont besoin des autres pour survivre. On ne peut soustraire une catégorie sans voir l’édifice fragile s’effondrer. Par conséquent, si l’on souhaite faire effondrer cet édifice (quelle drôle d’idée ce serait, on ne voit pas pourquoi ce serait nécessaire ?), en tant que partie prenante de celui-ci, étant membre d’une de ces catégories, il s’agirait de cesser de jouer son rôle.

C’est une chose que l’on ne peut pas demander aux moucherons : ils sont déjà en train d’essayer de s’échapper, de faire la révolution avec leurs pieds, mais n’y parviennent pas. On ne peut pas demander cela non plus aux araignées : c’est les priver de leurs biens (n’est-ce pas un droit fondamental ?) – et de leur accumulation sans limite, car quelle limite y a-t-il dans ce système, sinon que tout ce que l’on peut prendre doit être pris, jusqu’à ce que table rase soit faite ?

Reste la toile, mais la toile n’est-elle pas inconsciente ? Mais la toile existe pourtant. Et si elle existe, ce n’est pas le fait d’une divinité : on connaît ceux qui l’ont créée, la composent et en maintiennent la forme. En tant que toile, nous sommes tous les intermédiaires de ce système : libres, et pourtant refusant d’user de nos libertés ; responsables, et pourtant refusant de prendre nos responsabilités.

Si les migrants tentent de faire une révolution, alors il est nécessaire de se positionner pour ou contre cette révolution. Vous êtes soucieux du sort de ces émigrés clandestins ? Choqués au détour d’une photo ? Alors pensez à cette toile que nous entretenez scrupuleusement, et changez-en la nature et le rôle : c’est la seule, et la meilleure, chose à faire.

Car cette révolution n’est pas locale, elle ne concerne pas seulement les despotismes : elle est mondiale. Elle nous interroge, en tant que nous, occidentaux, nous sommes organisés et battus pour devenir de manière incontestable plénipotentiaires des affaires de ce monde.

 

Toi : réfugié, toi : migrant

Les mots sont importants. Et les politiciens aiment bien jouer avec eux, car cela les exonère souvent de prononcer des paroles sensées affichant sans ambiguïtés leurs positions.

C’est Rocard qui ouvre le bal du ni-ni sur les questions de l’accueil et du droit d’asile. Ce droit d’asile, inscrit dans la Constitution de la Ve République, à l’article 4 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, stipule :

Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République.

Et l’on traduit donc la notion de persécution « en raison de son action en faveur de la liberté » par « réfugié politique » – l’action en faveur de la liberté étant donc, par nature, politique. Et on l’entend opposer au terme de « migrant économique ». D’un côté, donc, les « réfugiés » licites et, de l’autre, des « migrants » profiteurs ?

Mais quelle totale vacuité masque cette différence lexicale !

 

Prenons trois cas :

  1. le militant, l’opposant politique persécuté,
  2. la victime de la guerre civile,
  3. la victime économico-sociale.

Gainsbourg, en 1966, pose déjà la question : qui est in ? Qui est out ?

C’est idem

Pour la boxe

Le ciné la mode et le cash-box

[Et l’émigration]

 

Premier cas : l’opposant politique persécuté est un intellectuel qui contrevient aux lois iniques imposées par le gouvernement de son pays en faisant simplement part de son opinion divergente. Dans une dictature militaire, il sera emprisonné, torturé (par simple punition ou prise éventuelle de renseignements), jugé par un tribunal fantoche et selon le cas, condamné à une mort rapide ou à une lente agonie. L’objectif étant de supprimer physiquement ou de détruire mentalement l’opposant. S’il parvient à fuir puis à plaider son cas pour démontrer la persécution subie ou son risque avéré (un établissement public indépendant, l’OFPRA, va statuer sur son cas), la France l’accueillera chaleureusement au nom du droit d’asile. Simple et net : le grand honneur de la France et sa noblesse de cœur sont une nouvelle fois mis en lumière… Bien entendu, la France s’expose relativement peu car il faut que ces opposants déclarés puissent encore fuir un Etat policier à leur poursuite. En outre, il y a comme un paradoxe dans la politique étrangère française lorsqu’elle vend des armes à une telle dictature (ce qui revient à la consolider) tout en sachant parfaitement le sort qui est fait à ses opposants.

 

Deuxième cas : l’émigré est victime d’une guerre civile qui embrase son pays. Deux ou plusieurs camps s’évertuent à s’éliminer en commettant au passage toutes sortes d’atrocités par haine de l’autre. L’élargissement du droit d’asile par la convention de Genève de 1951 (dont la France est signataire) introduit la notion de réfugié, définie ainsi :

Toute personne (…) qui (…) craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays.

Même topo que précédemment : la demande est étudiée et l’émigré obtiendra ou pas le statut de réfugié, et bénéficiera du droit à la protection subsidiaire.  A l’heure actuelle (septembre 2015) les Syriens sont des réfugiés de fait. Car en Syrie, le chaos est tel qu’il n’y a plus vraiment de Syrie, mais une grande zone de guerre : quel que soit votre groupe social ou religieux, vous êtes menacé.

 

Troisième cas, et là on comprend que ça va se gâter, vous êtes juste né du mauvais côté de la frontière, c’est la faute à pas de chance, le monde est ainsi fait qu’il y a des riches et des pauvres, etc. Bref : démerdez-vous ! La politique migratoire française l’annonce certes en des termes plus policés, mais le résultat est le même :

Depuis 1974, année de fermeture des frontières à l’immigration de travail, la demande d’asile est une des rares voies d’entrée en France. Encadré par des textes internationaux, inscrit dans le droit constitutionnel, il est devenu, au fil des ans, plus difficile à faire reconnaître, les pouvoirs publics cherchant à repérer les « faux réfugiés », migrants économiques qui cherchent à contourner les textes et conventions pour entrer dans un pays.

Oui, vous êtes un « faux réfugié », un truqueur, quoi ! D’ailleurs, l’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés) nous avertit bien qu’il ne faut pas faire la confusion entre réfugié et migrant, car :

La confusion entre les réfugiés et les migrants peut avoir des conséquences graves sur les vies et la sécurité des réfugiés.

Tu m’en diras tant ! D’ailleurs, vous voyagez par confort, on le sait. Vous pourriez rester chez vous, mais non, une irrépressible envie d’ailleurs vous conduit à tout quitter ; vous mettez les voiles. Est-ce la crise de la cinquantaine ? Est-ce que vous vous rendez compte que vous n’êtes plus heureux dans cette vie ? Un dépit amoureux ? Vous êtes l’homme qui voulait vivre sa vie, certes, mais ça ne vous donne pas tous les droits quand même !

L'Homme qui voulait vivre sa vie
L’Homme qui voulait vivre sa vie (2010) : un migrant, pas un réfugié !

L’UNHCR vous le dit :

Les migrants choisissent de s’en aller non pas en raison d’une menace directe de persécution ou de mort, mais surtout afin d’améliorer leur vie en trouvant du travail, et dans certains cas, pour des motifs d’éducation, de regroupement familial ou pour d’autres raisons. Contrairement aux réfugiés qui ne peuvent retourner à la maison en toute sécurité, les migrants ne font pas face à de tels obstacles en cas de retour. S’ils choisissent de rentrer chez eux, ils continueront de recevoir la protection de leur gouvernement.

Pourquoi tu pars, alors que t’es si bien à la maison ? Reviens, Léon !

 

Etat des lieux

Vraiment ? Ce ne serait que ça ? Léon qui veut manger de meilleurs raviolis ? Entre nous, risquer sa vie pour des Panzani, ça vaut pas le coup ! Pourtant :

Aujourd’hui, il n’y a jamais eu autant de déplacés dans le monde après la fin de la 2e guerre mondiale.

François Gemenne

Qu’est-ce que l’immigration dans le monde ? (source des schémas suivants : INED)

Proportion d'immigrés dans les pays du monde
Proportion d’immigrés dans les pays du monde (le stock des migrants, en 2013)
Taux d'accroissement migratoire
Taux d’accroissement migratoire (le flux des migrants, en 2013)

Pas trop de surprises, les migrations se font du Sud vers le Nord et se concentrent dans les pays du Nord (l’Australie étant un pays « du Nord » géographiquement au Sud…). En 2013, il y a un stock de 230 millions de migrants dans le monde (soit un peu plus de 3% de la population mondiale). Le schéma suivant, certes indigeste, représente les volumes et les transferts entre régions du monde :

Flux migratoires entre régions du monde (2005-2010)
Flux migratoires entre régions du monde (2005-2010)

 

Si on zoome sur la zone moyen-orientale :

Taux d'accroissement migratoire, détail au Moyen-Orient
Taux d’accroissement migratoire, détail au Moyen-Orient (2013)

Les chiffres pays par pays sont les suivants (nombre net de migrations par an pour 1 000 habitants, en 2013) :

  • Syrie : -17,9 (soit – 397 100 personnes)
  • Oman : 66,7 (soit 242 500 personnes)
  • Liban : 24,2 (soit 116 900 personnes)
  • Koweït : 16,3 (soit 55 400 personnes)
  • Jordanie : 10,8 (soit 81 000 personnes)
  • Irak : 3,6 (soit 117 900 personnes)
  • Arabie Saoudite : 2,6 (soit 73 300 personnes)
  • Turquie : 1,1 (soit 86 300 personnes)

En 2013, la Syrie n’a pas encore perdu 4 millions d’habitants, la Turquie n’en héberge pas encore 2 millions, ni le Liban plus d’un million, soit un quart de sa population d’origine (chiffres de début septembre 2015) mais le processus est fortement lancé.

Si l’on bascule sur l’autre rive de la Méditerranée, cela donne les chiffres suivants, en 2015 :

Migrants arrivant par la Méditerranée (2015)
Migrants arrivant par la Méditerranée en Europe (2015, selon le HCR – source ici)

On assiste à une explosion des arrivées en Europe depuis 2014, et surtout en 2015 :

frontex_migrants_europe
Frontex – migrants en Europe en 2014 et 2015 (8 premiers mois) (source Le Monde)

Des chiffres records ont été enregistrés pendant cinq mois consécutifs, dont 156 000 migrants entrés sur le sol européen en août, précise l’agence [Frontex].

 

Le départ, le chemin, l’arrivée : quelles différences pour un migrant ou pour un réfugié ?

Qu’ils fuient l’Afghanistan, l’Erythrée, la Gambie, la Lybie, la Somalie, le Soudan, la Syrie, etc. les migrants savent la persécution et l’impasse dont ils veulent se libérer, et pensent trouver par-delà les frontières un lieu de vie, c’est-à-dire un endroit au monde où ils pourront enfin assurer les deux besoins primaires (Maslow) auquel tout être humain a droit de prétendre, car ce droit conditionne tout simplement leur survie : les besoins physiologiques et les besoins de sécurité.

Certains savent mieux que d’autres ce qu’ils vont trouver : une connaissance, un marché de l’emploi accueillant qui leur permettra enfin de vivre dignement et d’échapper à l’esclavagisme. D’autres imaginent un mieux, sans avoir aucune certitude, comme ces transitaires à Calais, dont le Secours Catholique a recueilli la parole dans un rapport intitulé :

Je ne savais même pas où allait notre barque.

– Salah-din, Soudanais de 23 ans (en 2015)

Laurent Giovanni, responsable du département accueil et droits des étrangers au Secours Catholique, déclare :

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la plupart des migrants n’avaient pas au départ l’intention de se rendre en Grande-Bretagne. Ils sont partis, non pour des raisons économiques, mais parce qu’ils vivaient dans des pays autoritaires ou en guerre, pour protéger leur liberté, leur vie.

Ils ne savaient pas où ils allaient, ils ont avancé petit à petit, de pays en pays, et c’est seulement quand ils sont arrivés en Europe continentale et qu’ils y ont constaté les conditions d’accueil qu’ils ont décidé de se rendre à Calais pour rejoindre l’Angleterre. La Grande-Bretagne est perçue comme un choix par défaut, pas un eldorado.

Peut-être que désormais, depuis fin Août, c’est l’Allemagne qui est devenue ce « choix par défaut », avant que l’Allemagne ne commence à fermer ses frontières

Mais avant d’y être, dans cette Europe où l’on tombera par hasard sur un pays moins réfractaire à aider son prochain qu’un autre, quelles épreuves il faut affronter ! Et de quels guêpiers doit-on se sortir !

Ce récit de Léonard Vincent, intitulé Omar et la mécanique du monde, donne un aperçu archétypal et glaçant du chemin de croix auquel le migrant doit se soumettre :

Omar, pris dans la mécanique du monde [la toile], est un engrenage de la machine autodestructrice qui gangrène l’Afrique et sème la confusion en Occident. Il a, tout au long de sa route, servi de domestique aux bourgeoisies prédatrices, de bétail aux mafias d’Afrique, de bouc-émissaire aux peuples opprimés, de monnaie d’échange entre les dictatures du Sud et les démocraties du Nord, et de loup-garou attendrissant pour les classes moyennes occidentales.

 

L’impossibilité locale : les raisons du départ

Un excellent article sur la Gambie (intitulé Gambie : le pays qui prend ses jambes à son cou, paru dans le Point), pays dont on parle peu, aux mains d’un énième despote et de sa clique, donne encore du relief sur les réalités du terrain, le point de départ :

La Gambie ne sort pas d’une guerre. Depuis son indépendance, en 1965, elle n’a connu que deux présidents. Yahya Jammeh, le délirant dictateur actuel, a pris le pouvoir par un coup d’État en 1994, puis a été « élu » quatre fois. […]

Surtout, il maintient la Gambie (172e sur 187 pour le développement humain) dans la misère. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, 60 % de la population y vit dans une « pauvreté multiforme », dont un tiers avec moins de 1,25 dollar par jour. […]

L’économie de la Gambie n’a pas toujours été aussi fragile. Il y a deux ans, elle reposait sur le tourisme et l’agriculture, notamment la noix de cajou. Mais la sécheresse a ruiné les cultivateurs. D’autant qu’ils sont en compétition avec Yahya Jammeh. Le président truste des secteurs clés comme les fermes de poulets ou la boulangerie, sans payer d’impôts bien sûr. Il rafle les produits destinés à la nourriture des bêtes, confisque les terres. Et personne ne se risquerait à demander réparation. Quant au tourisme, il a dégringolé depuis l’épidémie d’Ebola, bien que le virus n’ait pas touché le pays. […]

La ressource principale du pays, désormais, ce sont les transferts de fonds depuis l’étranger, 20 % du PIB selon un rapport du FMI. Ce qui explique que le président ne s’oppose qu’en parole aux départs… Sa dernière toquade est à mettre sur le compte de son orgueil blessé : en mai, il a décidé que le dalasi était trop faible et l’a réévalué. Depuis, l’argent ne vaut plus rien. « Impossible de s’en sortir sans quelqu’un qui envoie de l’aide de l’étranger, constate Suwaibou Touray. Et, en Afrique, les enfants sont la seule assurance-retraite des parents. »

La corruption généralisée des autorités mine tout espoir de développement économique local. Toute initiative d’entreprise profitable est immédiatement spoliée.

Renverser le pouvoir ? Plus facile à dire qu’à faire :

En décembre 2014, Yahya Jammeh a encore échappé à un coup d’État. « Depuis, il est encore plus fou, affirme Djibril Baldé, de la Rencontre africaine des droits de l’homme, à Dakar, qui reçoit les demandes d’asile. Je vois des victimes de tortures traumatisées. Il arrête les familles des putschistes, même des femmes âgées et des mineurs, on est sans nouvelles de douzaines de personnes. Certains soldats ont été interrogés et ils fuient, terrorisés. » […]

La prochaine élection présidentielle doit se tenir en 2016 [comme pour de nombreux pays africains], mais personne ne se fait d’illusion. Et sans leader pour initier le changement, il n’y a rien à espérer ici. « L’Europe n’arrêtera pas l’immigration en fermant les frontières,fait remarquer Suwaibou Touray. Il faut nous aider à créer des coopératives agricoles, à acheter des bateaux de pêche… Mais, pour ça, il faudrait un président sensé…« 

Pire que fermer les frontières, l’Europe a parfois soutenu économiquement le pouvoir, avant que d’autres ne prennent le relais, afin de l’instrumentaliser et d’en tirer un quelconque profit :

150 millions d’euros – C’est l’aide que l’Union européenne hésite à verser au président gambien Yahya Jammeh. En décembre 2014, 13 millions d’euros, la dernière tranche d’une aide de 75 millions sur six ans, ont été bloqués à la suite du passage de la loi contre l’homosexualité. Après s’être aliéné les fonds européens (les plus importants historiquement), puis chinois et taïwanais, Jammeh se tourne vers les pays musulmans comme la Turquie, le Koweït et le Qatar.

Kadhafi Tente
Au bon vieux temps des colonies (Sardou) ou de la Françafrique : quand Kadhafi plantait sa tente dans les jardins officiels

berlusconi kadhafi
et passait de chaudes soirées bunga-bunga avec Berlusconi

C’était l’époque où le bon dictateur Lybien faisait office de garde-frontière pour l’Europe, et promettait de juteux contrats (en échange de l’exploitation des ressources du pays)…

 

L’autoritarisme des régimes politiques va de pair avec la corruption et la spoliation des populations qui leur sont soumises. C’est aussi le cas au Kosovo, par exemple. Il n’est pas nécessaire d’assister à une spectaculaire guerre civile pour constater que des populations sont persécutées : un Etat corrompu et une mafia omniprésente font un job discret et tout aussi efficace – en silence, sans soulever l’opinion internationale.

On comprend alors la difficulté d’opposer catégoriquement, comme on le voit trop souvent, le migrant économique et le réfugié politique. Les deux se confondent.

Ne parlons pas de l’obscénité nationaliste de ceux qui proclament « qu’ils veulent nous ôter le pain de la bouche » – une telle ignominie se passe de commentaires.

La liste des pays d’origine sûrs, qui permet à l’OFPRA de désigner qui est réfugié et qui ne l’est pas, évolue d’ailleurs sans cesse. Ainsi, on retire le Kosovo puis on le réinscrit, de même avec la Géorgie ou d’autres Etats. Est-ce pour autant que la situation change dans ces pays ? Probablement pas. La frontière est parfois ténue et certainement difficile à qualifier, entre un pays dans lequel un être humain peut espérer vivre décemment, et un autre où il sera réduit à des brimades continuelles mais discrètes (n’éveillant pas l’attention) qui lui ôtent tout espoir de bonheur.

Je reviens sur l’article définissant le droit d’asile :

Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République.

L’action en faveur de la liberté, n’est-ce pas déjà commencer par pouvoir subvenir à ses besoins et améliorer son cadre de vie ? Mais quand on est spolié par un pouvoir despotique violent, comment fait-on ? Le combat pour la liberté est une lutte de chaque instant !

Je ne voudrais pas faire partie de ces juges qui déterminent le destin de milliers d’êtres humains sur des critères aussi flous.

 

Le périple

Dans périple on entend péril. Extraits issus de l’article sur la Gambie cité plus haut :

Le Sénégal n’accordant presque plus le droit d’asile aux Gambiens, ils ont un temps opté pour la Libye. C’était avant le chaos et si certains y restent, aujourd’hui, c’est qu’ils sont bloqués à cette ultime étape avant l’eldorado : l’Europe, seul espoir pour les jeunes de 12 à 35 ans. […]

[Jamal :] « En 2013, mes parents sont morts, commence-t-il à voix basse. J’ai huit frères et sœurs, alors j’ai voulu rejoindre des amis en Italie. Je suis passé par Kaolack, au Sénégal. Puis par le Mali et le Burkina Faso. Ça m’a coûté 55 000 dalasis [1 260 euros]. Il faut ajouter ce que les soldats demandent à chaque check-point, à peu près 5 000 CFA [7,60 euros]. Il y en a entre cinq et huit par pays. Je suis resté un mois et deux semaines à Agadez, au Niger, pour gagner de l’argent pour la Libye. Là-bas, les milices kidnappent les gens. Elles ont torturé un copain et pris son téléphone pour que son père l’entende crier et paie. Une fois à Tripoli, je n’avais plus rien, je suis rentré. »

 

L’arrivée en Europe :

Extraits toujours issus du même article :

« Ceux qui ont fait le voyage donnent une idée fausse de l’Europe, déplore Lamin Darboe, du Youth National Council. Oui, il y a des opportunités là-bas, comme les études. Mais pas sans visa ! Ça ne vaut pas le coup de risquer sa peau. » […]

Dans cette Europe fantasmée, il ignore s’ils ont des papiers, s’ils travaillent. Il croit qu’ils jouent au foot, qu’on leur donne trois repas par jour. Ebrima a tenté sa chance en 2008, par les Canaries. Sa mère était diabétique, son père était mort, il avait neuf petits frères et sœurs et gagnait 20 euros par mois en tant que cuistot, un peu plus comme vigile. Lorsque la police espagnole a demandé aux Sénégalais de s’identifier, il a cru qu’il serait mieux traité et a levé la main. On l’a rapatrié illico. […]

« Ni le camion-cage raconté par son frère ni son visage émacié ne le dissuaderont.  » Je ne peux plus vivre ici, mes économies fondent. J’essaierai peut-être un autre chemin, il paraît que les Italiens ne secourent plus les bateaux. Par la Syrie, peut-être… J’irai n’importe où pour travailler. » Mais le désert, les attaques, la mer, la mort ? Peu importe. Le dernier slogan des jeunes Gambiens, c’est « Get rich or die trying ». Deviens riche ou meurs en essayant.

Les migrants se placent sous l’égide de 50-cent et autes gangsta-rappeurs. Pas étonnant : ils sont confrontés au même plafond de verre, au même désespoir, ou plutôt au même dernier espoir – car faire une tentative désespérée, c’est quand même espérer. En Occident, c’est encore une autre lutte qui les attend, mais ils ont l’impression que celle-là au moins peut être gagnée.

Retour sur le cas de Omar, décrit par Léonard Vincent :

Admettons pour finir qu’Omar parvienne en Europe. On sait quelles conséquences entraîne son installation : vie insalubre, choc culturel, paupérisation, dépression, humiliation et dépendance… Son arrivée coûte cher, socialement et financièrement […]. On vote d’ailleurs pour ceux qui exigent qu’Omar soit renvoyé ailleurs. Pas nécessairement chez lui, mais ailleurs. Ou alors qu’il souffre davantage s’il devait rester. Le coupable, c’est lui, pas le chef de l’État qui voulait le réduire en esclavage.

Ce que le migrant cherche, c’est à s’insérer : trouver un travail, faire profil bas, envoyer de l’argent « au pays » pour aider les siens qui y sont restés. Il est coupable de vouloir s’en sortir. Certains pays, certaines populations seront plus ouverts que d’autres pour l’accueillir. Angleterre, Suède ou Allemagne sont désormais perçus comme de meilleurs partis que la France (un comble pour la patrie des droits de l’homme…).

La lenteur des procédures en France est un frein pour les réfugiés, sachant qu’en Allemagne et en Suède, « les délais sont plus courts et les conditions d’attente beaucoup plus favorables ». Enfin, le dynamisme économique français ne séduit pas. « Ces réfugiés sont pour la plupart éduqués, formés et ils veulent s’installer et travailler. Là encore, la Suède et l’Allemagne sont plus attractives que la France »

L’ouverture du marché du travail et les perspectives économiques offertes ne plaident pas pour le cas français (ni pour le cas italien, ou de bien d’autres pays européens…). Ce qui pose une question fondamentale : l’influence de la question de l’accueil (ou hospitalité) sur l’organisation sociale et économique d’un pays. Cette organisation marque probablement la différence concrète entre un pays ouvert et un pays fermé – la primordiale frontière entre nationalisme et universalisme.

 

Temporaire conclusion, avant d’imaginer des solutions durables

Il est maintenant grand temps de prendre nos responsabilités, et cela n’ira sans doute pas sans un changement ample et profond de l’organisation de la société afin d’adhérer à une éthique de l’hospitalité et d’instaurer un nouveau rapport à l’autre. Et d’admettre quelques pêchés originels, aussi, sans s’auto-flageller, sans demander dans une repentance inutile et inappropriée, qui crée de l’incompréhension, de la méfiance et attise les sentiments revanchards néfastes, fige les rapports et rend demain impossible ; mais tout de même admettre quelques pêchés car la liberté, c’est aussi corriger ses excès.

Le Pape François 1er schématise et simplifie, mais n’a pas fondamentalement tort :

[François 1er] estime que ce que l’on voit actuellement n’est que «la partie émergée de l’iceberg», c’est-à-dire des «gens pauvres qui fuient la guerre et la faim» mais que la partie immergée c’est un «système socio-économique mauvais et injuste, en toute chose, dans le monde». Un système qui au lieu de mettre «la personne au centre» place «le dieu argent».

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