Charlie Hebdo : comment peut-on être irresponsable ?

Charlie Hebdo se déclare « journal irresponsable ». Mais comment peut-on se dire irresponsable lorsque l’on aborde des sujets éminemment sensibles et politiques ? Je ne cherche pas à répondre ici à la question du bien fondé de telle ou telle caricature, mais uniquement à la question de la responsabilité dans l’expression publique.

Charlie Hebdo responsable ?
Charlie Hebdo responsable ?

Comme si le fait de se déclarer « irresponsable » ouvrait la voie à tout et n’importe quoi. Ainsi, il serait facile de tout accepter : on pourrait tout dire, tout écrire, tout dessiner, etc… en faisant par avance sa déclaration d’irresponsabilité.

Pourquoi pas, après tout ?

Journal irresponsable, donc inexistant ?

Pourquoi pas ? Hé bien, parce que lorsque l’on tient des propos (sous quelque format que ce soit : tweet, caricature, discours, etc.) qui ont une portée politique, on doit nécessairement faire preuve de responsabilité. Bien sûr, si l’on s’en tenait à écrire des romans de gare (Fifty Shades of Grey, la bibliographie de Marc Lévy, etc…) ou à dessiner dans le Journal de Mickey (en respectant la charte Disney), on pourrait sans problème se dire irresponsable. Luz, dans une interview aux Inrocks en janvier 2015, a déclaré, pour aller dans ce sens :

Les médias ont fait une montagne de nos dessins alors qu’au regard du monde on est un putain de fanzine, un petit fanzine de lycéen.

Mais aborder des sujets qui fâchent, des sujets de crispation symboliques et ô combien présents, ne peut être un acte irresponsable !

Luz poursuit :

Depuis la publication des caricatures de Mahomet, la nature irresponsable de la caricature a progressivement disparue. Depuis 2007, nos dessins sont lus au premier degré. Des gens ou des dessinateurs, comme Plantu, estiment qu’on ne peut pas faire de dessins sur Mahomet à cause de leur visibilité mondiale liée à Internet. Il faudrait faire attention à ce qu’on fait en France parce qu’on peut faire réagir à Kuala Lumpur ou ailleurs. Et ça, c’est insupportable.

Même en voulant faire une bonne blague, même en étant grossier à outrance, même en soulignant le trait de la dérision, on commet un acte politique, qui par sa nature même est une chose publique, un acte libre qui se définit selon deux pôles : liberté créatrice (celle du dessinateur et de son œuvre) et liberté défensive (la responsabilité de son acte perçu au travers de ses conséquences). C’est une chose qui nous échappe lorsqu’on la réalise : elle va prendre son indépendance, être interprétée, réutilisée, déformée, discutée ; elle va choquer, amuser, frustrer, divertir, énerver… Elle sera un argument et un contre-argument. Elle sera outil de propagande ou d’apaisement. Elle aura une portée, nulle ou grandiose, vertueuse ou dévastatrice, qui est inconnue d’avance à son auteur, mais qu’il doit pourtant, par éthique de responsabilité (Max Weber), assumer pleinement. Luz dit pourtant :

Depuis 2007, Charlie est regardé sous l’angle de la responsabilité. Chaque dessin a la possibilité d’être lu sous l’angle d’enjeux géopolitique ou de politique intérieure. On met sur nos épaules la responsabilité de ces enjeux. Or on est un journal, on l’achète, on l’ouvre et on le referme. Si des gens postent nos dessins sur Internet, si des médias mettent en avant certains dessins, ce sont leur responsabilité. Pas la nôtre.

Ignorer que son expression publique porte, ou feindre de l’ignorer, est une hypocrisie doublée d’égoïsme. C’est se dire « après moi, le déluge« , ou encore « ma liberté avant tout ! Pourvu que je jouisse, et que les autres aillent se faire foutre ! » C’est être ce con qui ose tout, qui volontairement crée les conditions de sa propre déchéance. C’est être nihiliste, se renier soi-même en ne croyant même pas en la force de ses opinions et en la réalité de ses convictions ; et renier les autres de la même manière. C’est l’éthique de conviction (Max Weber) poussée à son extrême. Ce qui est « insupportable », ce n’est pas de ne pas pouvoir dessiner tout et n’importe quoi ; ce qui est « insupportable », ce sont certains faits, certains actes, inhumains ou trop humains – et c’est à cause ou contre cela que l’on produit des caricatures qui, sans cela, n’auraient aucune matière pour exister – on ferait alors de simples dessins abstraits. Car, comme l’a dit Camus :

Engagés, nous le sommes, quoique involontairement. Et pour finir, ce n’est pas le combat qui fait de nous des artistes, mais l’art qui nous contraint à être des combattants.

C’est justement par engagement et responsabilité que l’artiste-dessinateur devient caricaturiste.

« Journal irresponsable » est un oxymore : ce devrait donc être : « journal inexistant » !

Que l’on ne se méprenne pas pour autant : loin de moi l’idée de défendre la censure ou l’interdiction. Ce serait totalement opposé aux valeurs que je prône. C’est tout le contraire: c’est parce que la critique, la diatribe, la satyre, la caricature et tout ce qui est discordant est précieux et porteur de liberté et de pluralité qu’il faut les prendre avec les plus grands respect, intelligence et responsabilité.

 

Volontairement poil-à-gratter : cibles favorites

En l’occurrence, Charlie Hebdo joue sur une corde qui ne sonne pas juste aux oreilles de quelques-uns :

Charlie Hebdo - procès
Charlie Hebdo – procès

En gros, Charlie Hebdo n’aime ni l’extrême droite (qu’il assimile sottement, par un réflexe imbécile et moutonnier, au nazisme), ni les religions catholique (« chier dans les bénitiers » est une consigne) et musulmane (représentations du prophète), ni les médias de masse (« crétins de journalistes »). Outre le fait que « chier dans les bénitiers » représente la traditionnelle grossièreté blasphématoire potache et anti-catho primaire (sans aucun fond) qui me fait mourir de rire et n’a aucune conséquence (personne n’irait chier dans un bénitier – sauf bourré, mais faut-il encore avoir une église sous la main à ce moment-là), le reste me laisse pantois:

  1. le FN est toujours sorti renforcé par un traitement simpliste de type « FN = SS »,
  2. en attaquant les journalistes, c’est surtout des égos que l’on froisse, pas le système médiatique conformiste,
  3. représenter Mahomet conforte le fanatique : « l’Occident ne respecte rien et se moque de l’Islam« ,
  4. s’attaquer aux Harkis, c’est rejoindre le camp de Georges Frêche : celui de son vieux tonton bourru d’extrême gauche caviar, professionnel de la politique pendant 40 ans. Avis aux amateurs !
Les Tontons Flingueurs
Attention, tonton à la fin du repas n’est plus maître de lui-même !

 

Nombrilisme, régression et incompréhension

Par conséquent, ce que l’on peut reprocher à Charlie Hebdo, ce n’est pas le fait de caricaturer, mais le fait de ne pas assumer la portée de ses caricatures, sa ligne éditoriale et l’effet contre-productif induit. La facilité, la tradition et la pente douce de la pensée anarcho-gauchisante gentiment grinçante priment trop souvent la vivacité et l’inventivité qui désarçonnent et peuvent changer les mentalités. Ce n’est pas un hasard si le journal n’était plus lu que par quelques dizaines de milliers de lecteurs (30 000 environ) déjà convertis. Ce fait aurait dû être pris en compte par les membres de Charlie Hebdo pour deux raisons :

  1. le discours ne portait plus au-delà de leur « camp », ce qui conclut à une forme d’enfermement dans cette charte idéologique, en vase clos avec les mêmes valeurs ressassées pour le même public conquis – et Sartre l’a bien écrit, un intellectuel ne peut être qu’un traître à sa classe, un dé-classé ;
  2. de ce fait, le discours était devenu incompréhensible au-delà de ce cercle homogène disposant d’une grille de lecture spécifique, propre au lectorat de Charlie Hebdo ; il fallait donc pour pouvoir lire Charlie Hebdo être Charlie, ce qui excluait entre autres toutes les catégories sociales citées ci-dessus. Ce faisant, le journal a perdu de vue le caractère public de son expression pour devenir semi-privé (en Anglais, on dit private joke, ou blague d’initiés).

Or, cette confidentialité choisie de la ligne éditoriale de Charlie Hebdo est contredite par la surexposition médiatique qui a été assumée et répétée par la publication des caricatures de Mahomet. C’est donc bien avec une parfaite irresponsabilité que Charlie Hebdo a médiatisé un message qui ne pouvait être compris et perçu correctement par un grand nombre de personnes, faute de disposer des codes culturels préalables. En l’occurrence : les plus jeunes (qui n’ont pas connu et été sensibilisés à l’esprit Mai 68, ou une certaine forme de liberté anarchique), les populations immigrées récentes, les personnes les moins éduquées (celles qui prennent les caricatures au premier degré) et les médias de masse (qui, par une feinte incompréhension, se plaisent à attiser les flammes de la polémique facile pour des raisons d’audience). Luz déclare :

Les colombes de la paix et autres métaphores du monde en guerre, ce n’est pas notre truc. On travaille sur des points de détails, des points précis liés à l’humour français, à nos analyses de petits Français.

Ici donc se situe la faute : faire une blague entre amis, entre soi, entre clercs, n’a rien à voir avec une diffusion publique de grande envergure. Cette dernière nécessite de mettre les sous-titres, c’est-à-dire de perdre en concision (et peut-être en ce qu’il y a de choquant, de brutal, d’artistique et donc de propre au dessin de caricature) ce que l’on gagne en clarté, précision et pédagogie. Or, la rédaction de Charlie Hebdo savait que sa première page sur Mahomet ne passerait pas inaperçue. En récidivant (2006 pour les premières caricatures, puis 2012), ils ont commis un acte politique volontaire. Je ne les blâmerai jamais d’affirmer et de réaffirmer leurs opinions. Mais on ne peut le faire en se soustrayant à la situation du moment (aux sensibilités exacerbées et à la nécessité d’apaiser le débat) et en sortant son permis d’irresponsabilité.

En outre, que signifient « l’humour français » et « nos analyses de petits Français » (qui sont des messages de certains Français pour certains Français) ? Nadine Morano a dit : « la France est un pays de race blanche et de culture judéo-chrétienne ». Luz souscrit-il implicitement, et à son corps défendant, à une similaire conception caricaturale et cloisonnée de la société ? Car si l’on ne pense pas aux sensibilités diverses et divergentes, à fleur de peau, qui traversent la société française du XXIe siècle, si l’on croit que la France et les Français sont une chose uniforme, ou qu’au contraire ceux qui ne comprennent pas cet humour français n’ont qu’à aller se faire voir ailleurs, si l’on ignore que la société française est un monde en réduction, peuplée et traversée par des populations diverses qui parfois s’opposent en des rapports dominants-dominés ou de discrimination, alors on est non seulement irresponsable, mais aussi, en l’occurrence, crétin, simpliste et grossier comme Morano. Comment pourrait-on penser qu’en publiant un journal en kiosque, on ne s’adresserait qu’aux « petits Français » qui, pétris de tous leurs « bons » codes culturels, ont l’habitude de nous lire révérencieusement ?

 

Subjectivité, humilité et responsabilité

Enfin, je terminerai par ceci : que si la plume ne tue pas (ou alors, faut l’avaler de travers et s’étouffer avec…), elle n’est pas pour autant inoffensive. Qu’elle soit pour ou contre eux, il est des fous qui s’en servent comme prétexte pour justifier leurs actes meurtriers. La responsabilité, c’est de rester droit dans ses idéaux, ne rien céder, mais aussi prendre soin de ne jamais fourbir les armes de l’ennemi malgré soi. Dans le cas contraire, les caricatures rejoindront le sort de prétendues saintes écritures (ironie de l’histoire !) instrumentalisées pour irriguer les pensées dogmatiques des prêcheurs de haine. Prendre sa plume pour écrire ou dessiner impose une grande prudence, car exprimer publiquement sa subjectivité n’est pas rien, même au sein d’une relation tarifée. Sartre, dans Qu’est-ce que la littérature ?, écrit :

Il y a subjectif […] lorsque nous reconnaissons que nos pensées, nos émotions, nos volontés viennent de nous, dans le moment qu’elles apparaissent et lorsque nous jugeons à la fois qu’il est certain qu’elles nous appartiennent et seulement probable que le monde extérieur se règle sur elles.

Le surréaliste a pris en haine cette humble certitude sur quoi le stoïcien fondait sa morale.

Elle lui déplaît à la fois par les limites qu’elle nous assigne et les responsabilités qu’elle nous confère.

 

Et qu’était cette morale du stoïcien ?

Pour vivre heureux et libre, selon les stoïciens, il ne faut pas lutter en vain contre ce qui ne dépend pas de nous, mais au contraire l’accepter et nous abstenir des vices et passions qui nous y exposent.

Le stoïcisme […] part du postulat que « ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses mais les opinions qu’ils en ont. » [Epictète]

Peut-être que Charlie Hebdo s’identifiait, comme le dit Luz, à « un petit fanzine de lycéen » ; mais ce n’est pas l’opinion, aux conséquences dramatiques, qu’en avaient certains…

1 réflexion sur « Charlie Hebdo : comment peut-on être irresponsable ? »

  1. Salut à toi,

    La limite de la liberté d’expression est l’insulte, or ce qui est une insulte pour l’un ne le sera pas pour l’autre, et il est impossible de légiférer pour l’ensemble des cas qui peuvent se produire. Et même lorsque la loi s’est prononcée il reste la sensibilité incompressible des récepteurs.

    Je te rejoins tout à fait lorsque tu dis que la responsabilité de l’émetteur est engagée en permanence, ça n’aurait d’ailleurs aucun intérêt pour Charlie d’affirmer le contraire si tel n’était pas le cas (l’effet comique commence là, savoir, et dire, qu’on va tenir des propos qui seraient autrement considérés comme irresponsables).

    Il n’est pas du tout dans l’axe éditorial de Charlie « d’apaiser le débat » et cet axe (quel qu’il soit) met en exergue la sensibilité particulière de récepteurs particuliers, ce dont ont parfaitement conscience les gars de chez Charlie puisque c’est souvent l’effet recherché.

    Pour être irresponsable il faudrait que Charlie soit inconscient, ce qui est loin d’être le cas.

    La responsabilité de Charlie est engagée, tout comme celle de ceux qui ont commis les meurtres, et également, si j’en juge par le cui bono, la responsabilité de ceux que ça a bien arrangé de laisser faire (par corollaire notre responsabilité citoyenne est engagée aussi).

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