Mai 68 : héritages en floraison

Il faut, dit-on, « liquider l’héritage de mai 68 ». Encore faudrait-il savoir de quoi il retourne : que furent les événements de 68, quelles idées ont-elles été portées, qu’est devenue la « génération 68 », et enfin, au-delà des slogans et des caricatures, quelles leçons tirer de mai 68 ?

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Bien avant NTM, Dany-le-Rouge te fait la nique !

Événements : tremble, France assiégée !

Grève générale, et sous les pavés, la plage.

Sans verser dans la synthèse historique, on dira rapidement que mai 68 est une affaire de jeunes nés après la deuxième guerre mondiale (les baby-boomers) qui, démographiquement, représentent alors un tiers de la population française.

Les choses commencent en mars, à l’université de Nanterre. Le milieu étudiant est plus vaste que jamais précédemment, la jeunesse veut se libérer des carcans du paternalisme, la société de consommation des Trente Glorieuses est à son apogée mais cette jeunesse dorée prend aussi conscience des luttes sociales qui sous-tendent ce rêve artificiel.

Un jeune, à l’emploi du temps libéré, fraîchement sorti des contraintes de son lycée, goûte une liberté relative qu’il voudrait totale. Il a des bras, des jambes, un cerveau et une bouche en état de fonctionnement optimal et il veut en découdre. On n’occupe pas des lieux publics, on ne sort pas dans la rue quand on doit s’occuper de ses gosses, quand on doit ramener un salaire à la maison, ou quand l’arthrite se fait sentir. Les révolutions arabes ont aussi été le fait de la jeunesse – et seule la jeunesse fait la révolution. Huntington, dans Le Choc des Civilisations, décrit ainsi le mouvement qu’il nomme « Résurgence de l’Islam » (dans les pays arabes, qui se déroule à partir des années 1970) :

Les islamistes sont partie prenante du processus de modernisation et en sont le produit. Ce sont des jeunes qui se caractérisent par une grande mobilité sociale et une certaine modernité d’esprit. Ils sont issus de trois groupes.

Comme pour tout mouvement révolutionnaire, le noyau est composé d’étudiants et d’intellectuels. […] Plus de 70% [des dirigeants des groupes islamistes égyptiens] venaient des classes moyennes et étaient d’origine « modeste, mais pas pauvre », et représentaient, dans leur famille, la première génération à faire des études. Ils avaient passé leur enfance dans de petites villes ou des zones rurales, mais étaient venus habiter les grandes villes. […]

La classe moyenne des villes représentait l’arrière-garde des membres actifs. [Cependant] les activistes islamistes « comprenaient probablement un nombre très disproportionné de jeunes gens bien formés et intelligents », dont des médecins, des avocats, des ingénieurs, des scientifiques, des professeurs et des fonctionnaires. […]

La troisième force au sein des mouvements islamistes était représentée par les nouveaux venus dans les villes. Dans tout le monde musulman, au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, la population urbaine a augmenté de façon saisissante. Les nouveaux citadins se sont amassés dans des banlieues insalubres.

Deux mouvements aussi différents et éloignés trouvent pourtant une similarité troublante dans leur origine : exode rural, jeunesse en phase d’émancipation vis-à-vis de la tradition, accès à l’enseignement universitaire de masse. On peut lire dans cet extrait des origines du mouvement de mai 68 :

À l’époque, de nombreux bidonvilles jouxtent la capitale notamment celui de Nanterre. Les étudiants qui se rendaient dans la faculté fraîchement construite découvrirent ce milieu, la pauvreté, la condition ouvrière. Le mécontentement naissant dans le milieu étudiant sera relayé par celui qui se profilait depuis plusieurs années dans le secteur ouvrier…

Les conditions traditionnelles de la révolte sont alors réunies. La bataille rangée s’ensuit dans la rue, entre un pouvoir autoritaire totalement dépassé par la nature du mouvement (De Gaulle parle de « chienlit ») et en déclin politique, et une jeunesse libertaire qui veut d’abord renverser la table et refuse d’être canalisée (ni par les syndicats, qui se montrent d’abord hostiles au mouvement, ni par les partis politiques).

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Quartier Latin – mais où est-ce que j’ai garé ma bagnole déjà ?

La suite de l’Histoire, on la connaît : interventions policières et militaires, élections législatives anticipées, plébiscite de de Gaulle, et grandes vacances bien méritées. On remballe les barricades et on se prépare pour la rentrée. Cohn-Bendit est interdit de séjour: le niqueur s’est fait gauler.

 

Idées en vrac, parole libérée

Les islamistes avaient un plan – le Coran, et une certaine lecture de celui-ci – et une ambition claire – la prise du pouvoir – mais les soixante-huitards n’avaient ni l’un, ni l’autre. C’est pourquoi les uns ont réussi, et les autres échoué.

Après des années de gaullisme conservateur à la papa, la génération des baby-boomers, qui charrie la nouvelle culture pop et rock pleine de contestation et de revendications libertaires, arrive massivement sur les bancs de l’université et prend conscience de sa condition et se révolte contre l’ordre établi. La libération sexuelle et la pilule contraceptive, le refus de la guerre au Vietnam, la lutte pour les droits des Noirs aux Etats-Unis, le mouvement hippie, et certainement aussi une teinte de communisme ou de socialisme (pour les militants engagés) sont autant d’axes culturels communs au mouvement. Des revendications variées ne font pas une politique, ni encore moins une idéologie.

Certes, il y a eu de beaux slogans, mais qui ont, par leur nature même, leurs limites :

  • citoyen du monde – ou la redécouverte d’un humanisme universaliste,
  • il est interdit d’interdire : à ne pas comprendre au pied de la lettre dans le sens « tout est permis », mais plutôt : il n’y a pas de catéchisme auquel nous soumettre aveuglément, il n’y a pas d’interdit « en soi », de dogme ou de mœurs indépassables. Il peut, voire il doit y avoir des interdits, c’est-à-dire des limites aux libertés individuelles, motivés par la nécessité de sauvegarder la cohésion de la communauté – et in fine sa survie, mais tout doit être questionné et discuté, rien ne peut être « interdit » sans que cet interdit ne trouve sa raison, dans l’opinion partagée d’une communauté auto-déterminant ses normes.

C’est dans cette idée de parole libérée que l’on trouve l’essence de mai 68 comme un moment proprement politique, c’est-à-dire à la fois une période temporelle et un lieu (le théâtre de l’Odéon, la Sorbonne, l’usine parfois) au sein desquels la pluralité de la parole publique devient une norme :

Dans tout le pays, la parole se libère et devient pour quelques semaines la raison d’être des Français. Enthousiasmé ou catastrophé, dubitatif ou méditatif, chacun selon sa sensibilité participe ou observe. Des dialogues intenses se nouent dans les rues, entre inconnus, et à travers les générations.

Mais cette spontanéité a son revers : l’impréparation et  la surprise sont totales. C’est que l’ouverture d’un tel espace politique est si rare ! Sans accompagnement, sans institution pour l’organiser et le faire vivre, il se dilue. C’est, comme je l’écris concernant les risques liés à la démarche d’empowerment citoyen, un abandon en rase campagne : la société n’étant pas capable de se réformer pour accueillir ce nouvel espace politique qui doit en devenir le moteur, le cœur de réacteur, c’est un engin qui tourne à vide et fait du surplace – l’énergie est là, mais le véhicule est absent. Il est d’autant plus impossible que cette apparition du politique se transforme en changement de la société que les soixante-huitards libertaires se sont constitués contre toute forme d’autoritarisme et refusent par conséquent l’exercice du pouvoir, comme l’écrit Christophe Premat :

Mai 1968 est une revendication d’autonomie face à un pouvoir de plus en plus détaché de la société et manifeste pleinement les contradictions d’une société bureaucratique caractérisée par une séparation accrue de deux couches sociales, les dirigeants et les exécutants. […]

Ce n’est pas un hasard si les années 1960 ont été marquées par le développement du thème de l’autogestion comme tentative de réconciliation des exécutants et des dirigeants. Pour une gauche radicale, exclue du champ politique par la prééminence du parti communiste, mai 1968 est en ce sens une tribune inespérée qui donne l’occasion de contester toutes les hiérarchies syndicales ou politiques. L’insurrection n’est pas dirigée uniquement contre le pouvoir gaulliste, mais aussi contre la domination du parti communiste et de la CGT. Le caractère spontanéiste et anti-autoritaire de mai 1968 s’explique par le refus de toutes ces tutelles qui monopolisent la vie sociale. Le sens de la société n’est plus l’apanage de collectifs exsangues, c’est à l’individu d’inventer de nouvelles formes de relations sociales.

 

Dans cet article, Bruno Frère décrit cet état d’esprit que certains ont tenté de sauvegarder à travers des initiatives en marge de la société, et qui ressemblent à la continuation, et donc à un retour, du mouvement hippie :

Cette représentation du groupe situé comme lieu d’expression subjectif sera le principe générateur des structures crées en Mai (associations étudiantes…) mais aussi de nombreuses autres, nées à la suite de l’extinction du mouvement et de sa répression par les gaullistes. Elle alimentera ainsi encore les motivations de ce grand nombre de soixante-huitards partis à la campagne au lendemain de la révolution pour refaire le monde à leur image en fondant une série d’initiatives vite qualifiées de néo-rurales.

Une multitude d’associations communautaires naissent en Lozère, en Ardèche et ailleurs. L’alternative pratique sera le mot de ralliement de ces soixante-huitards refusant d’abdiquer la révolution théorique qui a vu naître leur conscience citoyenne sur les barricades. Le politique s’incarnera désormais dans des activités micro-économiques concrétisant des idées, souvent sur le terrain de l’écologie, « entre des images du passé et des visions du futur, de la mémoire à la prospective (agriculture biologique, énergies nouvelles), pour en arriver à rendre sensibles des possibilités d’amélioration de la société telle qu’elle est », ici et maintenant.

Le problème, c’est que ces dissidences ont été repoussées du cadre public de la (véritable) politique interpellant l’ensemble des citoyens à une marginalisation. Ces soixante-huitards subissent un sort identique à celui des indiens d’Amérique parqués dans leurs réserves : ils sont Américains sans l’être, citoyens sans l’être, libres sans l’être. Tout n’est que décorum, ce sont les attractions du grand parc à thème.

Ces idéaux de mai 68 ont failli et n’ont jamais pu être transformés en une réalité concrète, comme le souligne Premat dans son article :

Dans les analyses de Castoriadis, […] mai 1968 ne fait que rappeler et réanimer le projet d’autonomie qui fait partie de l’héritage européen et qui est contradictoire avec le projet capitaliste en cours d’achèvement. On ne trouvera pas dans les discussions des innombrables assemblées, de solutions pour améliorer la situation politique, car ces discussions et les événements eux-mêmes traduisent la contradiction fondamentale des systèmes bureaucratiques.

C’est également ce que suggère Raymond Aron lorsqu’il reproche à ces événements de n’avoir ni réussi à créer un ordre social nouveau ni à inverser concrètement la réalité dénoncée : « à un niveau supérieur, la révolution de mai a réfuté, en apparence du moins, un double despotisme, celui du soviétisme et celui de la rationalité techno-bureaucratique de la « société industrielle ». En réalité, elle n’a nullement démontré que l’autogestion des entreprises, de l’Université, de la société, la suppression des hiérarchies, l’élimination de la séparation entre masses et dirigeants, offraient une troisième voie, radicalement originale, entre soviétisme plus ou moins libéralisé et capitalisme plus ou moins socialisé ».

 

Ruptures

Mais avant de tirer les grandes lignes d’un constat d’échec, il faut comprendre en quoi mai 68 est ou n’est pas une (tentative de) révolution au sens traditionnel du terme, et en quoi mai 68 rompt définitivement avec les formes de révolution prolétaires telles que pensées par le socialisme du XVIIIe siècle puis par Marx.

Je commence par cette citation d’un « enragé » de mai 68, Jean-Franklin Narodetzki, issue d’un article publié dans la revue Le Débat (n°51, septembre-octobre 1988) :

Le « sens » de 68 ou sa signification centrale n’est pas à chercher ailleurs que dans l’autonomie pratique réalisée et organisée (même si insuffisamment) avant et pendant ces deux mois. Autonomie collective s’entend, où les gens les plus divers entreprenaient ensemble d’interroger et de prendre en charge leurs conditions d’activité et d’existence, d’intervention et de réflexion au fil de discussions incessantes se tenant dans les lieux les plus improbables. « Réglons nos affaires nous-mêmes » n’a pas été qu’un slogan d’enragés, au vrai inégalement assimilé par les protagonistes, ce fut, de façon souvent indépendante de leur « conscience politique », la substance de leur activité, à tout le moins ce vers quoi cette activité se montrait globalement tendue.

Même si elle était minoritaire à l’échelle du pays, une multitude d’individus la veille encore atomisés venait soudain soulever publiquement […] les questions relatives au fait d’être sujet de sa propre histoire, commençant hic et nunc d’en construire quelques-unes des conditions de possibilité, non point le temps d’un intervalle ou d’une récréation ni au bénéfice d’une catégorie sociale particulière, mais à titre d’objectif universalisable et destiné à l’être.

Cette dynamique citoyenne tendue vers des objectifs historiques, c’est-à-dire la volonté de reprendre la main sur le cours des choses, est par définition de nature révolutionnaire. On n’a pas souhaité faire autre chose en 1789. Mais en 1789, la prise de pouvoir fut effective, avant de pouvoir fonder l’Assemblée Constituante, c’est-à-dire le lieu de débat public, de politique au sens le plus fort, qui allait fonder les principes de la République démocratique française. Il était plus sensé et garant de succès de faire les choses dans l’ordre, y compris sur le plan idéologique : les Lumières avaient balisé le terrain politique que les révolutionnaires devaient suivre et qui fut repris dans la Constitution. Cet ordre est le suivant : idéologie, renversement du pouvoir, responsabilisation totale du citoyen (les révolutionnaires de 1789 s’appelant d’ailleurs mutuellement « citoyen ») et pluralité politique (garantissant un espace politique véritable). Pierre Souyri écrit dans cet article de synthèse des interprétations de mai 68 :

Les forces sociales qui soutiennent [la révolte] sont encore incertaines de leurs objectifs et, ne découvrant souvent la signification de leurs actions qu’au fur et à mesure des événements, elles ne peuvent entrer en lutte qu’en ordre dispersé contre un adversaire nouveau et qui n’est pas toujours, déjà, clairement identifié. […]

Encore incapable de se donner une expression idéologique cohérente et une organisation qui soit à même de poser le problème de la prise du pouvoir, le mouvement de mai 1968 n’est pas une révolution. Bien plus qu’à la Commune, il est comparable à 1848, c’est-à-dire au moment où l’on vit apparaître les refus passionnés mais encore inopérants que faisait naître l’industrialisation. […]

Mai ne pouvait être qu’abolition des contraintes et possibilité pour chacun de s’exprimer dans une totale liberté.

 

Mai 68 est une révolution qui commence par la fin : elle n’a pas d’idéologie, elle n’a pas le pouvoir et ne souhaite pas le prendre ; elle souhaite simplement libérer la parole. Ses revendications vont dans le sens d’une liberté diffuse qui cherche à se définir. C’est insuffisant pour créer les conditions d’une révolution ; c’est la raison pour laquelle la spontanéité (un bordel créatif) doit être canalisée par une ligne directrice ayant pour objectif d’aboutir à l’établissement de finalités précises et concrètes (l’utopie).

Mais que pouvait-on attendre de mieux, après une longue période de résignation et de mouvements anti-politiques (totalitaires comme le communisme ou le fascisme ; cyniques et utilitaristes, ou simplement anhistoriques comme les radicaux-socialistes de Sarter, comme les divers partis de gouvernement qui se sont succédé depuis la IIIe République) qui ont vidé la société de sa conscience citoyenne ? Pierre Souyri :

Dans un monde livré à la toute-puissance des appareils d’organisation et de manipulations, où il paraissait admis que seuls les chefs d’Etat, les technocrates, les administrateurs, etc., pouvaient encore être des agents historiques actifs, le refus d’accepter cette fin de l’histoire subsistait, ça et là, latent, léthargique. Or les événements allaient briser cette léthargie. […]

Les révoltes de Berkeley, de Varsovie et de Paris ont, malgré la dissimilitude des situations concrètes dans lesquelles elles se produisent, des significations apparentées : elles expriment les premières protestations des nouvelles générations aux énergies intactes contre l’univers bureaucratique.

En ce sens, mai 68 pourrait aussi être considéré comme une pré-révolution : le moment où de nouvelles idéologies se préparent avant d’engendrer un mouvement de révolte. Narodetzki écrit :

S’il est un aspect incontournable de ces journées, que même les plus malveillants des comptes rendus ne réussissent pas à dissimuler, c’est bien le réinvestissement massif de la chose commune (κοινωία) — en d’autres termes : du rapport social, du partageable, de l’activité de chacun et de tous en tant qu’elle concerne les affaires et les questions pouvant et devant être collectivement réglées. […]

Quiconque a vécu cette période autrement que depuis la fenêtre de son living-room sait qu’elle fut tissée de solidarité, d’actes de soutien de délibération permanente, de communauté dans la lutte et le jeu. D’étranges « individualité narcissiques » se dépensaient jusqu’à se perdre dans une débauche d’échanges et de dons : de parole, d’informations, de denrées, d’idées, de soins, de services, de travail, d’outils, de locaux et de temps. Si bien qu’il n’est pas incongru d’inscrire pour partie ces deux mois au compte d’un retour, momentané mais puissant et sous des formes délestées de ses contraintes traditionnelles, de l’échange symbolique en des contrées qui l’avaient expulsé. Soit au compte de ce qui, de mémoire de collectivité humaine, s’oppose à l’atomisation « individualiste » et « privatisée ».

L’issue du conflit a été le retour à la maison et au confort ; le retour à l’ordre, par peur de cette liberté et de cette responsabilité tout juste aperçues. Parce qu’il n’y avait pas assez de contenu et de vision, la société, dans sa majorité, s’est rebiffée. Retour à l’ordre ancien, puisque le nouveau manquait de structure. Mais paradoxalement, ce qui en est resté, ce que l’on a majoritairement, dans la conscience collective, retenu de mai 68, c’est l’expression libre de ces « individualités narcissiques » : l’affirmation de soi, l’hubris. Affirmation non pas dans le cadre d’une collectivité citoyenne et politique, mais dans celui de l’égoïsme et de la réalisation de soi, pour soi. C’est pourquoi, par ce dévoiement, cette dégradation de l’intention, on fait porter à mai 68 le fardeau de l’individualisme : individualisme vertueux et nécessaire dans l’affirmation de la pluralité, condition de la politique, mais individualisme pervers et destructeur du lien social quand il se renferme dans la sphère privée. La réalisation de soi, le bonheur individuel, le développement et la réussite personnels sont autant de trahisons de la matrice originelle de mai 68, que l’on retourne sournoisement contre elle pour la blâmer.

 

La seconde rupture de mai 68 est la rupture entre le révolutionnaire et le peuple au travail. Souyri résume :

Mai ne peut pas être une révolution. Seule, une minorité de jeunes ouvriers partage l’exaspération des étudiants contre l’organisation bureaucratique du travail et de la vie sociale. La grande masse des travailleurs ne veut, profondément, ni détruire la société de consommation ni changer la vie et, bien plus que les révolutions passées, ce sont les souvenirs mythifiés des « victoires ouvrières de 1936 » qui servent aux travailleurs de modèle. Entre le radicalisme étudiant et le réformisme de la majorité des ouvriers, le décalage est trop grand pour que la jonction des deux mouvements puisse se faire, et dès lors, la révolte étudiante vouée à l’impuissance tend à se réduire à un psychodrame. Elle devient, comme le disent avec mépris ses adversaires, un carnaval et une saturnale.

Il faut comprendre par là que mai 68 ne peut être, n’a jamais été, une révolution prolétarienne. En adoptant à la fois dans la forme et dans le fond d’autres revendications, il ne pouvait être compris par un prolétariat éduqué aux luttes sociales, biberonné à la lutte des classes, garroté par les syndicats et le Parti Communiste (orthodoxes à la doctrine de l’URSS) et cajolé par les promesses réformistes d’une classe politique dirigeante clientéliste intéressée avant tout par le statu-quo de sa situation et inquiète pour le maintien de la paix sociale.

Souyri poursuit, citant le sociologue Alain Touraine et son ouvrage Le mouvement de mai ou le communisme utopique :

Essentiellement soutenue par des catégories sociales et professionnelles capables d’opposer leur savoir scientifique ou technique à la bureaucratie qui est en train de se substituer aux anciennes classes dirigeantes, la révolte de mai est la première remise en question d’un ordre au sein duquel la conscience de l’aliénation et de la répression devient plus explosive que celle de l’exploitation. Dressant contre l’utopie du pouvoir, qui prétend tout régler par lui-même, une contre-utopie libertaire qui oppose d’une façon presque bergsonienne la vie créatrice et la spontanéité à la réification que fait naître le système bureaucratique, Mai déchire les voiles idéologiques derrière lesquels la bureaucratie qui se prétend porteuse de progrès et de la rationalité abrite sa domination.

Mai 68 est un révélateur d’un genre nouveau : c’est le révélateur du libéralisme aveugle. C’est peut-être son dernier ennemi en date. Aucun mouvement depuis lors n’a été aussi ferme et opposé à ce prétendu ordre naturel des choses que nous serine un objectivisme pseudo-rationaliste qui est le bras armé de l’idéologie du libéralisme aveugle. Après 68, c’est le début du règne du néo-libéralisme. L’échec de mai 68 lui ouvre un boulevard : il n’y a plus d’ennemi intérieur, il ne reste qu’à en finir avec le bloc soviétique. Le camp du bien est uni, et surtout uniforme.

Car si le mouvement de mai 68 s’est écroulé, il n’a pas emmené dans sa chute un prolétariat qui n’y a pas participé. Celui-ci ne s’est cependant pas retrouvé orphelin, mais a au contraire été récupéré de plus belle par des structures syndicales alliées du pouvoir gouvernemental avec lequel elles négocient ou débattent (puisque l’on parle désormais de « débat social ») : ce sont deux protagonistes qui s’auto-alimentent et se justifient l’un l’autre. Christophe Premat écrit :

Le PC a profité indirectement des bénéfices de cette révolution, alors même qu’il a tout fait pour l’étouffer. Ce paradoxe est dû au fait que les gens avaient besoin de réinvestir le sens des idéologies afin de savoir si elles étaient capables d’éclairer la compréhension générale de la société.

Je crois plutôt que le PC a profité de la chute de mai 68 en se présentant comme la seule « alternative crédible ». Et alors que les travailleurs sont rentrés au bercail traditionnel, la jeunesse libertaire et anti-totalitaire (donc opposé à cet appareil communiste manipulé par l’URSS) de mai 68 s’en est définitivement éloignée, à cause notamment, dit Cornélius Castoriadis cité par Premat, de « l’attitude absolument monstrueuse du PC pendant les événements et pendant les accords de Grenelle ».

De ce fait, mai 68 marque la rupture définitive entre un prolétariat pris en otage et une jeunesse n’ayant su ouvrir une troisième voie et qui va devoir, malgré elle, rejoindre un camp ou l’autre. C’est par conséquent l’origine de la rupture d’une gauche « social-démocrate » (non communiste) avec le « peuple d’en bas », chose qui a été confirmée sous Mitterrand, Jospin et Hollande, ou encore par Terra Nova (ce même Terra Nova qui ne comprend pas les ressorts du vote FN…) qui publie un rapport intitulé Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? en 2011, et énonce ceci :

Historiquement, la gauche politique porte les valeurs de la classe ouvrière, tant en termes de valeurs socioéconomiques que culturelles. […]

A partir de la fin des années 1970, la rupture va se faire sur le facteur culturel. Mai 68 a entraîné la gauche politique vers le libéralisme culturel : liberté sexuelle, contraception et avortement, remise en cause de la famille traditionnelle… […]

Malgré cette discordance sur les valeurs culturelles, la classe ouvrière continue au départ de voter à gauche, qui la représente sur les valeurs socioéconomiques. Mais l’exercice du pouvoir, à partir de 1981, oblige la gauche à un réalisme qui déçoit les attentes du monde ouvrier. Du tournant de la rigueur en 1983 jusqu’à « l’Etat ne peut pas tout » de Lionel Jospin en 2001, le politique apparaît impuissant à répondre à ses aspirations.

 

Winners & losers : la trahison en héritage ?

Nous avons fait 68 pour ne pas devenir ceux que nous sommes devenus.

– Wolinski

La génération 68 représente-t-elle ceux qui ont refusé les carcans du traditionalisme gaulliste mais n’ont pas su comprendre les lois du marché et ont été dissous dedans ? Ou ont-ils embrassé ces nouvelles normes économiques avec avidité ? Y a-t-il enfin des rebelles restés fidèles à leurs idéaux de jeunesse, qu’ont-ils fait et quels sont-ils aujourd’hui ? Faut-il les chercher, marginalisés, au fin fond de la Creuse ou de l’Ardèche ?

En suivant ce témoignage de Christian Laval, un soixante-huitard devenu sociologue à l’université de Nanterre (retour aux sources ! je précise sa fonction, car cela a une importance pour ce qui va suivre), on peut tenter de répondre à ces questions. Laval écrit :

Notre génération n’est pas faite de ces quelques chefs permanents, de ces porte-parole qu’on présente comme les « anciens soixante-huitards » et qui ne représentent rien d’autre que leur propre vanité. Car ceux-là n’ont rien été en 68, ou plutôt ils ont été pris dans un mouvement qui les a de toute façon dépassés. Ils n’en ont pas pris la tête, encore moins en ont-ils été les cerveaux. Car 68 n’a pas eu de chefs, de maîtres, d’interprètes officiels et même officieux. Ces chefs supposés sont devenus chefs après, et se sont laissés traiter comme tels après. Ils sont venus après, ils ont géré l’image et le sens après. Ce sont des gens d’après. Mais sur l’instant, quiconque aurait prétendu dicter sa loi aux événements aurait été immédiatement regardé comme un imposteur. Quiconque prétendrait aujourd’hui avoir joué personnellement un rôle décisif ou même seulement important serait un imposteur d’après. 68 est depuis toujours le nom de l’imprévisible et de la démocratie radicale.

Mais qui étaient, qui sont ces « chefs d’après » ? Narodetzki nous répond ici, dans son paragraphe intitulé Fixation et appropriation ou le charme discret des léninistes :

À de rares exceptions près […] l’écrasante majorité des comédiens chargés d’animer la commémoration [de 1988] étaient — deux ou trois fossiles le sont encore — d’obédience léniniste (trotskistes ou maoïstes).

Or ces gens sont assurément les plus mal placés pour disserter sur un mouvement qui s’est justement distingué par sa rupture avec ce qui définissait tant leurs pratiques organisationnelles que leurs conceptions politiques. Un mouvement [mai 68] dont l’axe a été le refus et la critique des pouvoirs économico-politiques ou techno-bureaucratiques se voit maintenant représenté par ceux qui incarnaient la domination sans partage d’un parti et d’un État sur la société civile : « dictature du prolétariat » pour les intimes. […]

Un mouvement que les sergents-recruteurs bredouilles s’employèrent, dès que la ruine de leurs prétentions à le contrôler fut devenue patente, à dénoncer pour son « spontanéisme », sa prétendue « inorganisation » imputable aux libertaires ou son caractère de « révolte petite-bourgeoise ».

Sur ces « sergents-recruteurs », Narodetzki développe ici son expérience personnelle :

Quelques semaines après la rentrée d’octobre 1966, un sergent recruteur trotskiste me démarcha. Il était du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (lambertiste) [voir l’OCI et ses membres, ci-dessous]. […] Malgré le burlesque de leur comportement et la pathétique incongruité de leurs propos, ces gens m’avaient sur le moment impressionné par un mot d’ordre insurrectionnel que leur « orga » prétendait avoir diffusé dans une caserne : « Nous on dit : « crosse en l’air et rompons les rangs ! » Ah ouais, camarade, parce que nous, on est des révolutionnaires, camarade ! » On pouvait donc semer la tempête jusque dans l’armée ? Ébloui, j’achetai leur canard.

Mais ce qui me frappait, chez eux comme chez beaucoup d’autres gauchistes, trotskistes ou maoïstes, que je devais ensuite côtoyer, c’était qu’à l’écrit comme à l’oral, ils ne parlaient pas. Ils s’exprimaient par slogans, par formules toutes faites, par réponses stéréotypées ; ils récitaient leurs leçons. Ils se distinguaient par leur rigidité, leur manque d’humour, un esprit de sérieux proprement inébranlable et des certitudes sans faille sur toutes choses. Ils ne se manifestaient qu’en donneurs de leçons, jamais en interlocuteurs ; discuter, c’était pour eux rabâcher leurs rengaines (combien de fois les ai-je entendus aboyer : « Pas de dialogue ! », lorsqu’un débat s’engageait dans une réunion ou une assemblée générale !). […] Je compris vite qu’ils ne toléraient pas la moindre initiative spontanée, que l’on ne pouvait rien faire avec eux – ou simplement sur le territoire où ils se trouvaient – qui ne fût décidé par leurs chefs – puisqu’ils en avaient. Non seulement ils ne bronchaient pas sans l’approbation de leurs autorités, mais ils s’opposaient systématiquement à ce que d’autres pouvaient entreprendre sans eux. Lorsque l’agitation s’étendra, ils multiplieront les tentatives d’entraver le libre développement des luttes, affolés d’en perdre la maîtrise, et ils m’apparaîtront bientôt comme des adversaires à l’intérieur du mouvement.

Il en allait tout autrement de la poignée de libertaires que je finis par dénicher. Je rencontrai alors des gens qui pensaient, ouverts à la discussion, maniant l’humour et la dérision, agissant de façon à la fois autonome et concertée, exécrant le dogmatisme autant que le prêche, capables de mettre en question l’enseignement que nous subissions.

Narodetzki poursuit son réquisitoire contre le charme discret des léninistes :

Si le potentiel subversif du mouvement [de mai 68] résidait dans son incontrôlable extension, dans ses surgissements imprévisibles, dans son développement protéiforme, irréductible à quelque cadre, circonscription, localisation organisationnelle que ce fût […], il est clair que l’identification du mouvement à quelques pseudo-leaders, sa fixation dans les limites de leur juridiction constituent déjà un dispositif de contrôle et un procédé d’endiguement, voire de neutralisation. […]

Il n’y a donc pas à s’étonner que surviennent, sur le moment et plus encore dix ou vingt ans après, des candidats à l’appropriation. Il y a en revanche à se demander pourquoi ceux-là plutôt que d’autres obtiennent aujourd’hui un monopole de la parole dans l’espace médiatique de la commémoration. C’est que plusieurs de leurs traits distinctifs les y destinaient.

Gens de pouvoir ils furent (qui dans l’Université, qui dans un groupuscule où il exerçait l’art de la manipulation des militants, etc.), gens de pouvoir ils demeurent. Ceux-là, et non « les soixante-huitards » comme on l’entend partout, ont « réussi », sont devenus des privilégiés ou des dominants, parce qu’ils l’étaient déjà.

Narodetzki dresse deux catégories de ces privilégiés dominants (en 1988), les héritiers du léninisme (en gros, le Parti Communiste) d’une part, et les « repentis » d’autre part. Commençons avec « les rouges », qui sont pour lui les dindons de la farce (et Mitterrand a été un très bon cuisinier de cette farce) ou les « idiots utiles » du système :

Leur qualité de léninistes persévérants recèle au moins trois vertus exploitables :

La première est de l’ordre de la farce : chacun sait (sauf eux ? pas si sûr) le modèle bolchevique parfaitement inapte à informer aucun processus révolutionnaire en nos contrées néo-capitalistes. Laisser ses tenants radoter publiquement est d’une cruauté bien comprise.

La deuxième n’est pas plus mystérieuse : par leurs affinités avec divers totalitarismes, ces gens sont restés, malgré leur conversion au style « cool », réellement repoussants. Ils incarnent en outre, depuis des lustres, l’échec des révolutions (à commencer par l’échec de 68 dont le reflux marque l’aube de leur éphémère prospérité [l’éphémère progression du PC suite à la chute du mouvement de mai 68, dont je parle plus haut]), leur dévoiement étatico-policier systématiquement présenté par nos « démocrates » comme pente fatale, idée au demeurant bien ancrée dans la population.

Ainsi, malgré lui, le pauvre Besancenot, parce qu’il est l’héritier, au moins virtuel, de l’idéologie communiste-trotskiste, fait encore l’objet d’une défiance de principe. De passage le 24 octobre 2015 sur le plateau de Ruquier, un autre invité, l’humoriste Patrick Timsit, réagit à ses propos (par ailleurs largement honorables et sans aucune velléité totalitaire, bien au contraire puisqu’il critique notamment la déficiente représentativité démocratique dans les rangs de l’assemblée nationale) de manière explicite. Je paraphrase Timsit (l’échange est accessible dans cette vidéo, j’ai pointé le minutage – 40:18 – sur ce lien) : « je peux adhérer avec ces idées, mais voilà pourquoi j’ai décroché : ce mouvement est trop radical [sous-entendu : totalitaire], j’en veux pas, ça va m’empêcher de parler, je suis mort s’il arrive au pouvoir ; et je me dis, merde, c’est dommage ».

On conçoit à quel point cet épouvantail totalitaire fonctionne toujours et reste collé comme un sale chewing-gum à tous les mouvements se revendiquant de près ou de loin à cette obédience marxiste-communiste.

Narodetzki termine :

La troisième, enfin, n’est qu’apparemment paradoxale au regard des deux précédentes : avec eux, on reste entre soi. Malgré tout ce qui les oppose à la « société bourgeoise », ils s’accordent en effet avec elle sur des données aussi cruciales que le maintien du pouvoir d’État, de la division dirigeants/exécutants, du travail forcé ou du salariat. Mieux vaut encore entendre ces gens somme toute sérieux et bien domiciliés plutôt qu’on ne sait quel déviant politique peut-être encore porteur de rage.

Peut-être est-ce exagéré, car il y a certainement encore une sincérité profonde et une rage véritable dans la plupart des mouvements d’extrême-gauche (bien que cela soit insuffisant pour réaliser une alternative politique crédible, mais c’est un autre sujet). Concernant les « repentis », Narodetzki écrit :

Repentis, ils dénoncent leurs propres erreurs de jeunesse identifiées aux erreurs du mouvement (cas le plus fréquent), exhibant leur adhésion prosélyte à l’ordre social moderne/post-moderne humain et démocratique.

Qui sont ces double-traîtres, à la fois au mouvement de 68 et à leur jeunesse léniniste ? Des noms, des noms ! Cet effroyable (à cause de ce qu’il décrit) article du magazine Le Point nous en dresse une liste ; morceaux choisis :

La présidentielle de 2002, celle qui permit à Jean-Marie Le Pen de figurer au second tour. Sur seize candidats, quatre trotskistes. Les trois se réclamant ouvertement du « bolchevisme-léninisme » – Parti des travailleurs, Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire – obtiennent 10 % des voix au premier tour, empêchant Lionel Jospin, le candidat du Parti socialiste, lui-même ex-militant trotskiste, de parvenir au second tour. Trois trotskistes font trébucher celui qui fut des leurs. […]

Comment distinguer les deux grandes obédiences ? La LCR, parti dirigé par Weber puis Krivine (Field, Dray, Plenel, Filoche, Rebsamen, Rossignol…), accepte les tenues débraillées; « mouvementiste », elle autorise l’expression de revendications féministes, écologistes, homosexuelles et même le rock’n’roll. « Nous sommes une demi-secte schizophrénique, à la fois lucide et délirante », disait son cofondateur, le sénateur fabiusien Henri Weber.

En face, l’OCI (Jospin, Cambadélis, Mélenchon), groupe obéissant aveuglément à son gourou Pierre Boussel-Lambert, « secte paranoïaque » au dire d’un de ses anciens : cheveux courts, tenues paramilitaires et cravate. On les reconnaît à leur mine sombre et à un geste, le poing brandi en tendant l’index. L’OCI considère la LCR comme une organisation de « dévoyés ». La LCR estime que l’OCI est un assemblage d’illuminés. La haine est absolue. Les bagarres sont quotidiennes. […]

Comme l’explique Henri Weber, « le trotskisme a formé des dizaines de milliers de jeunes, ce fut une exceptionnelle école de formation, de pédagogie active. Ceux qui sont passés par là, et qui en sont sortis, se distinguent ». À telle enseigne que, leurs yeux plus ou moins tardivement dessillés, ils accomplirent souvent des carrières remarquables. En 2015, que sont ces ex-trotskistes devenus ? Cinq ministres, le patron du PS, un ex-président du Sénat, un membre du Conseil constitutionnel, beaucoup de membres de cabinets ministériels, des députés, des professeurs d’université, des publicitaires, des patrons de presse, des journalistes, des acteurs, des éditeurs, des médecins… Une génération aux manettes.

L’OCI, l’Organisation communiste internationaliste, un groupe trotskiste, que Cambadélis quitta en 1986 pour rejoindre le PS. […] Parvenu à la tête du parti, qui l’ex-trotskiste Cambadélis embauche-t-il Rue de Solferino pour devenir son conseiller social ? Jean Grosset, secrétaire général de l’Union nationale des syndicats autonomes, ex-trotskiste de l’OCI. Mathieu Gallet, patron chahuté de Radio France, rémunère un conseiller en communication, Denis Pingaud. Dans les dîners entre anciens de la LCR, le choix fait sourire, car Pingaud, pour ces Parisiens grisonnants, c’est « Séraphin Lampion » ou « le chef d’escadrille », surnoms du gars avec lequel ils ont cassé du CRS. […]

Ces anciens rouges s’amusent lorsqu’ils lisent dans la presse qu’Anne Hidalgo, maire de Paris, a confié à Marc Rozenblat la mission de réfléchir à un projet urbain qui « rendrait l’avenue Foch aux Parisiens ». Et l’un d’entre eux de nous raconter avoir « aussitôt appelé Marc » et lui avoir dit : « Toi, tu es un vrai trotskiste, tu fais chier les riches en te faisant plein de pognon. » […]

« Le trotskiste se nourrit d’histoires, de lectures, de textes, de brochures, et il trouve toujours de quoi justifier chaque décision, chaque acte, chaque coup de poing « , raconte un ancien militant socialiste, qui les côtoya dans les facs. « J’ai vu Cambadélis et sa bande charger des anarchistes et les rouer de coups au cri de « Kronstadt » « , une insurrection écrasée par l’armée bolchevique de Trotski… en 1921. […]

Le Parti communiste domine dans la classe ouvrière, il règne sur une grande partie de la ceinture parisienne. Les trotskistes, que le PC pourchasse violemment, comprennent qu’ils doivent investir ailleurs. Dans les lycées, dans les facs, chez les bourgeois. Là où le PC est moins implanté. Là sera recrutée l' »avant-garde ». […]

« C’est fou, la masse d’âneries qu’on a ânonnées », rigole Field. « On dit le dogme, tout est noir ou blanc, on est imbattables. Dans la dialectique, on est les plus forts du monde et parfaitement hors du réel », se souvient Goupil. […]

« On part en car dans la forêt de Rambouillet et on s’entraîne. Une équipe joue les CRS, une autre les fachos, et on fonce. Sans pitié, confie cet ancien. On se bat chaque jour. Quand on croise un type mal habillé à la fac, on le gifle. Quand on voit un anar, on le bastonne. » […]

« Notre seul objectif, c’est de prendre le pouvoir, ce qu’on en fera, on n’en parle jamais » […]

Les trotskistes, à la fin des années 70, s’approchent peu à peu du PS. Soit parce qu’ils sont las et qu’ils ont besoin d’un salaire de militant pour vivre, auquel cas on les encarte à la MNEF ou à l’Unef. Soit parce qu’à force de grenouiller masqués dans les cénacles du PS ces jeunes intelligents se convertissent sincèrement à la démocratie. Le trotskisme s’épuise, il s’effiloche, les défections s’enchaînent. Les socialistes le subvertissent.

« L’après-fièvre a été violent. Depuis huit ans, dix ans, on ne faisait que cela, jour et nuit. Et, soudain, le vide. Par dizaines, ils sont tombés dans la came, la dépression, le déclassement social. Moi, la philo m’a sauvé », dit Michel Field. Julien Dray, Gérard Filoche, Jean-Luc Mélenchon militent au PS, Cambadélis retrouve Jospin, Weber rejoint Fabius. « On comprend qu’il vaut mieux réformer par la loi et le droit », dit le sénateur. Qualité rhétorique, opiniâtreté dans l’argumentation, sens des masses, goût des opérations d’appareil : les anciens sont devenus d’excellents militants de la République bourgeoise. Demain, ils la dirigeront.

 

Laval conclut très justement :

Le narcissisme a englué la portée politique [de mai 68] dans un contentement stérile qui s’est résumé à cette petite idée : « 68 a gagné ». D’où l’on pouvait déduire qu’il fallait s’y faire, s’adapter à un monde qui était le fruit d’une victoire et accepter que les « représentants » de 68 parlent de cette victoire avec assurance et fatuité, puisque la culture était conquise, puisque les mœurs étaient révolutionnées, puisque la presse et la littérature étaient quasi libérées. […]

Les vainqueurs, en ces commencements de l’époque mitterrandienne, peut-être l’une des pires qu’aient connue les classes populaires depuis longtemps, se convainquirent que leur part n’était pas mince dans cette heureuse modernité et qu’en conséquence ils avaient sans doute mérité places en vue et nutriments divers au grand banquet de la société libérée.

 

Mais si ceux-là, ceux qui proclament avoir « réussi », les gagnants (winners) de 68, sont les imposteurs, les « retournés », les opportunistes, les carriéristes, qui sont les « véritables » représentants de la pensée de mai 68 ? Laval, comme Narodetzki, s’en revendiquent. Que sont-ils devenus ? Qu’ont-ils fait depuis ? Laval écrit :

Nous savons mieux que personne pour avoir vécu cette histoire, notre histoire, parmi les nôtres, avec les nôtres, et pour être de ceux qui n’ont pas trahi leur jeunesse, que nous n’avons jamais été ce que les porte-parole autorisés de 68, ceux qu’il faut bien hélas appeler les exploiteurs de 68, disent que nous avons été. Nous savons, et nos vies le prouvent, que nous n’avons pas été les profiteurs irresponsables, cyniques et indifférents que l’on se complait à stigmatiser.

D’accord, vous serez peut-être épargnés d’être cloués au pilori ! Mais il va falloir plaider correctement ! Mais vos détracteurs disposent leurs arguments ; Laval les connaît et, comme Cyrano, se les sert lui-même avec assez de verve et ne permet pas qu’un autre les lui serve :

Nous avons pu servir à quelque chose, être enfin et malgré nous utiles à l’économie capitaliste, aux fabuleux gains de productivité, par nos discours et nos valeurs, « en libérant les énergies », en débarrassant les entreprises de leurs vieux contremaîtres ringards pour les remplacer pour les souriants DRH, en aidant en somme au « changement social » et au « déblocage de la société ». De sorte que le plus beau fruit de 68 a pu sembler n’avoir jamais été que cette contre-révolution rampante qui, d’une façon fort subtile, a assoupli et « flexibilisé » le capitalisme antique.

Dix ans à peine étaient passés que 68 sonnait déjà comme cette entrée dans une modernité qui bénéficierait d’abord à ces classes qui s’étaient farouchement opposées à 68 […]. Dix ans après, nous étions dépeints comme ces enfants de la consommation et de la scolarisation de masse, placés à l’avant-garde non point du prolétariat comme nous l’avions imaginé, mais de ces « nouvelles classes moyennes salariées » partant à l’assaut de la prospérité et de la civilisation des loisirs. […]

Mais la farce avait sa vraie figure, sa puissance sociologique, sa portée politique. Derrière les masques figées de Lénine, de Trotsky, de Mao, il y avait aussi le vrai projet de qui ne désiraient rien tant que la liberté des mœurs, la démolition des institutions, des interdits, la libre circulation et la libre concurrence des idées et des désirs. En un mot, un « libéralisme très avancé ». Giscard aurait été, selon cette interprétation, le véritable représentant de 68, celui qui en aurait réalisé avec le plus de consistance le message libérateur authentique. Oui, Giscard ! 68 devenait le premier acte du triomphe du libéralisme dans tous les domaines, dans celui de la presse comme dans celui des mœurs. De sorte encore que beaucoup de ceux qui eurent vocation de faire des journaux et beaucoup de ceux qui eurent partie liée avec l’économie de la presse et des médias en général, beaucoup de ceux qui s’engagèrent dans la publicité, dans la communication, dans la grande et libre circulation des idée, n’eurent de cesse de répandre la bonne nouvelle de la libération (le mot même devenant le titre de ce journal emblématique qui allait chaque matin rappeler l’évangile des vainqueurs de 68, de ceux qui se disant vaincus étaient en réalité les vrais vainqueurs), ce dont certains d’entre nous, il faut l’avouer, finirent par se persuader tant l’idée avait des vertus consolatrices. […]

Certains parmi nous, aidés par une certaine qualité préformée, ont senti la période nouvelle et les chances qu’elle leur offrait de devenir les faire valoir distrayants mais apparemment profonds de la grande classe des affaires, laquelle prête à tirer les « enseignements » de 68, voulait incarner contre la vieille garde réactionnaire gaullo-pétainiste, le monde décomplexé de la communication généralisée et de l’anti-tabou total. Ce fut donc le tournant Giscard, le bel âge de la décontraction dans les mœurs et de la déconstruction dans les idéaux. La nouvelle grande classe hybride de bourgeois rentiers et salariés voulût donc faire jeune, vendre et acheter jeune, s’habiller et penser jeune, vivre continûment jeune du berceau à la tombe.

Ce que l’on nomma plus tard le « jeunisme », puis « bougisme« . Ce qui est encore représenté par le comportement immature et irresponsable de certains retraités papy-boomers jouisseurs, qui se moquent de ce qui adviendra après eux comme d’une guigne.

Ainsi, selon les significations positives que l’on s’est plu à en donner longtemps, la liberté avait partout gagné, l’individu était devenu toujours plus autonome, toujours plus « lui-même », toujours plus l’être idéal du choix et du désir. L’individu, qui avait en quelque sorte 68 pour origine absolue, s’était rendu suprêmement frivole et disponible à toutes les aventures lesquelles étaient, filiation avec les frissons de Mai oblige, « au coin de la rue ». Le risque pouvait alors devenir la valeur supérieure, le mode de vie le plus souhaitable, la façon la plus intense de vivre son existence. Si les adolescents avaient voulu tout casser et faire sécession au grand dam des anciens, il ne s’agissait plus que de palpiter, de vibrer, de « larguer les amarres ». La vie devenait navigation solitaire au milieu des orages loin des anciens parapets. Sans statuts, sans contraintes, sans filets. Le grand idéal du rimbaldo-capitalisme.

Un faux romantisme, une accumulation d’expériences stérile, un besoin de danger gratuit si éloigné de l’engagement et de la lutte politiques, un ersatz de vagabondage pour bourgeois faussement bohèmes (« j’irai loin, bien loin, comme un bohémien » écrivait Rimbaud dans Sensation).

D’accord, mais puisque vous réfutez ces accusations et cet héritage que l’on veut vous faire endosser, qu’avez-vous fait ? Laval répond :

Notre morale, aussi paradoxale qu’elle puisse paraître à ceux qui n’ont pas connu cette histoire, a consisté à nous mettre du côté des vaincus, sans honte et même avec une certaine fierté non pas d’être vaincus mais de ne pas être parmi les vainqueurs satisfaits. Tel fut le point de bifurcation. Ce pas n’était pas la suite d’une suite d’une décision réfléchie, elle résultait souvent d’une paresse, d’un refus poli ou d’un échec qui nous ont épargné d’accéder à quelque fonction avantageuse. Tout s’est ainsi passé dans une certaine obscurité, une demi-conscience, selon des voies un peu mystérieuses, comme s’il s’était agi d’une distillation progressive séparant les vainqueurs et les vaincus, ceux qui ont accepté le monde et ceux qui ont continué de le refuser.

Le mot même de choix dit bien mal ce dont il s’agit. Choisir, c’est accepter ou refuser ce qui arrive par une certaine disposition intérieure. C’est par elle que certains se sont retrouvés du côté des vaincus et d’autres du côté des vainqueurs. S’il y a quelque chose que l’on peut appeler « génération 68 », si un phénomène de ce genre existe, il est bien dans cette séparation.

OK, bande de losers ! Mais il existe des losers magnifiques, des génies passés à côté de leur époque, ou plutôt dont leur époque médiocre est passée à côté ; en êtes-vous ?

Toute une partie de notre génération a reculé sous la force des circonstances et sous le poids des « philosophies nouvelles » qui faisaient des utopies et même de la seule idée du progrès social des rêveries absurdes et dangereuses. Durant les vides et glaciales années 80, la politique devint si médiocre et si corrompue que s’en soucier encore revenait à se salir. Amours, enfants, nouvelles études, livres, voyages : ces années furent souvent pleines de recommencements pour tous ceux qui en avaient la ressource, elles furent souvent des renaissances, des secondes jeunesses tardives dans le climat changé. […]

Ces années furent donc emplies de bonheurs et de malheurs qui avaient en commun d’être des bonheurs et des malheurs privés. Elles furent pleines d’événements de vie privée, mais elles furent vides collectivement, peu à peu coupées de tout idéal commun.

Alors vous aussi avez trahi, finalement ? Recroquevillés, terrés en losers heureux du petit bonheur privé petit-bourgeois ? Vous avez abandonné la politique alors qu’elle était précisément en plein naufrage ? Un bon capitaine de navire sombre avec son bâtiment. Vous vous retrouvez finalement avec les winners au sein du même mouvement anti-politique, les uns en pleine lumière, les autres dans l’ombre, mais aussi vides les uns que les autres ?

Nous avions été éduqués par la politique et voilà qu’elle s’était soudain dérobée. Nous sommes donc restés suspendus, « en l’air », privés de notre sol. De la politique vraie, il ne fallait plus être question, il ne fallait plus rien en attendre. Toute espérance était soudain comme abolie. Une sorte d’orthodoxie molle envahit la place et enlisa la critique. De faux rebelles commencèrent à défiler sur les écrans et dans les librairies. […]

La politique abolie, il ne restait que des individus privés. Privés surtout d’espérance, de sens, d’action. Enfermés dans leurs préférences privées, leurs racines communautaires, leurs nostalgies rances, leurs vieilles querelles de famille et de voisinage. La politique abolie, la bêtise s’étendit par les voies de la communication de masse. Argent et stupidité brutale de la modernité se mirent à régner universellement. La politique abolie, nous, la dernière génération vraiment politique, nous faisions partie du superflu, du déchet comme tous ceux qui ne s’accommodaient pas du nouveau cours non politique du monde. Notre défaite semblait complète, radicale. Nous n’existions plus comme génération politique parce que nos ennemis avaient tué la politique, le sens et le nom même des idéaux qui faisaient la substance de la politique. Notre génération a pris fin avec la politique.

Drôle de dérobade ! Car, au fond, qui a abandonné la politique ? Ceux qui n’ont jamais voulu en faire véritablement mais simplement accéder au pouvoir, ou ceux qui se réclamaient de la « véritable » politique et ont cessé le combat ?

Arrivés au moment des bilans, nous ne savons plus très bien ce que nous avons fait de nos vies, nous ne comprenons plus très bien ce qu’a été cette révolte et ce que nous en avons fait, où elle a pu se loger dans notre être même, ce qu’elle a fait de nous pour autant qu’elle a été une dimension de notre manière d’exister. Nous ne voyons plus bien les rapports exacts entre les périodes de notre existence, comme si nous avions vécu plusieurs vies différentes, des sortes de segments détachés les uns des autres, des phases successives mais étrangères l’une à l’autre, avec la conscience vague que « c’était avant », que « c’était autrement », que « cela n’avait rien à voir ». Nous avons même le sentiment corrélatif de n’avoir pas à justifier un passé qui était mort pour tous, qui n’avait pas eu de suite, d’écho, de tradition.

Une disparition en rase campagne, et le remplacement par rien. Mais la nature a horreur du vide. Quoi, alors ? Une « éthique silencieuse », selon Laval, qui ressemble à mon avis davantage à un sentiment auto-satisfait d’appartenir au « camp du bien » :

Nous étions toujours présents aux autres dans le sentiment commun d’un devoir devant l’intolérable. […] Nous fûmes plutôt une communauté discrète, respirant le même air et conspirant des idées voisines, sentant presque instinctivement l’odieux et l’abject, suivant ensemble comme aveuglément un certain pôle, obéissant à une certaine aimantation de l’idéal par lequel nos vies avaient depuis longtemps pris leur axe. […]

Le sceau de cette communauté discrète et ouverte, invisible et transversale est, comme je l’ai dit, le principe vivant de générosité qui est le secret de ce qu’on est en droit d’appeler rigoureusement une « génération ». […]

Ce qui fait peut-être le trait le plus distinctif de notre communauté de génération est le refus de sélectionner nos indignations, nos colères, nos résistances selon un critère d’appartenance idéologique, ethnique ou religieuse. […] Et il y a bien d’autres manières qui nous unissent dans le secret de notre communauté invisible, et qu’il faudrait décrire si l’on avait du temps, comme cette détestation de la posture d’autorité, notre recul immédiat devant la chefferie et ses signaux de primates, comme notre éloignement de tout ce qui fonctionne à l’ego si cher à l’époque. […]

Ce que nous avons refusé le plus obstinément, le plus sourdement, de la façon la plus têtue et au fond la plus incompréhensible, ce sont ces réalités basses de la course à l’argent, à la domination hiérarchique, à la renommée. Mais plus que tout, ce dont, de la façon la plus vitale, nous avons fait l’expérience aura été une vie qui sans détester le plaisir a tenté d’échapper aux formes les plus détestables de « plaisirs » de consommation qu’offre une société organisée comme celle qui nous a été imposée.

Quel grand vide idéologique, et même politique ! Quel fourre-tout bien pensant ! Où est-elle, cette génération ? On ne la trouve nulle part ! Existe-t-elle seulement, ou est-ce un fantasme d’anciens combattants ? Elle est si discrète et silencieuse qu’elle ressemble à un érémitisme. C’est une communauté qui s’est soit-disant organisée « en marge » de la société, dans le refus de son organisation consumériste, mais qui vit pourtant au cœur de cette société :

Le problème qui fut le nôtre a consisté à acquérir une certaine position professionnelle et sociale qui fût en même temps une certaine position dotée de sens moral et politique sur le terrain de la lutte générale.

Une profession universitaire, évidemment. Qui devrait pourtant être bien distincte du politique ! Et en outre, même en ces fonctions-là, encore une totale discrétion :

Quelles que furent par conséquent nos occupations, quels que furent les domaines de nos expériences et de nos fonctions, nous avons eu pour commune fidélité le refus de l’exercice oppressif du pouvoir. On dira sans doute, et l’on n’aura pas tout à fait tort, que cette ligne de conduite donna aux pires l’occasion de gagner les postes les plus propices à l’emploi de leurs volontés de pouvoir. […]

Il ne serait guère difficile en effet de montrer que la dégradation morale des dirigeants en maints domaines […] est corrélative de la sorte de désistement que nous avons manifesté à l’égard des positions les plus favorables de l’exercice de l’oppression.

Un refus des responsabilités, la planque pépère ? Une posture morale (de conviction) contre-productive ?

Mais on aurait tort […] de penser que ce grand désistement ne fut qu’une défaite produite par un lâche refus de combattre, par une sorte d’irresponsabilité collective. […] Sans faire beaucoup de bruit, laissant les autres faire du bruit, nous avons sans doute contribué à miner certaines des vieilles formes oppressives et à résister aux nouvelles formes perverses du pouvoir.

Ah bon, sans blague ? Comment ?

Notre résistance continue, discrète et sourde, nos fuites, nos échappées hors des emprises perverses, tout cela a pénétré loin, s’est étendu à d’autres qui n’avaient pas la même expérience […], et qui, en dehors quelques déchets irrécupérables, sont désormais plus libres de combattre autrement et de penser plus librement leurs nouveaux combats.

Je suppose qu’il faut dire « merci » ? Je me demande quand même bien pourquoi… toujours cette grande discrétion sourde… et muette ? Au fait, qui sont ces « déchets irrécupérables »? (drôle de vocabulaire, mais c’est vrai que l’on a ici affaire à une élite qui repère « presque instinctivement l’odieux et l’abject »)

Ce que nous fûmes, c’est l’envers de cette image, c’est l’autre côté de cette histoire, c’est le côté d’ombre, l’obscurité dont a eu besoin la sourde et discrète résistance, la sourde et discrète subversion. Nous avons choisi de ne pas faire de bruit mais nous avons continué, et nous avions pour continuer besoin de ne pas faire de bruit, nous avons continué discrètement et sourdement, quotidiennement. […] Nous avons tenu les positions, communauté discrète et invisible.

Tout cela est tellement sourd, discret et invisible que personne n’a rien remarqué ! Et les positions n’ont même pas eu besoin d’être enfoncées, car personne ne s’est rendu compte que la « communauté invisible » les tenait !

Nous avons vu de telles régressons et vécu de telles glaciations que nous ne savons plus que dire aux nouveaux venus. Résister le plus qu’ils peuvent à ces temps de fer, sans doute.

Indignez-vous, quoi ! C’est tout ce qu’il reste de 68, alors… Mais pour résister comme ça, avec autant de succès, mieux vaut encore rester à la maison, assis dans un confortable fauteuil, une tasse de thé dans une main et Le Capital (ou mieux encore : Le Capital au XXIe siècle) dans l’autre…

Chacun de nous est en droit de se demander s’il a été à la hauteur de sa jeunesse. Et chacun sera seul à connaître la réponse.

Être à la hauteur de ses idéaux, qu’ils soient de jeunesse ou de grand âge, c’est le sens que l’on peut donner à une vie. Mais s’ériger en seul juge de cette réussite, simplement parce que l’on s’est rendu discret et invisible aux autres : quelle erreur ! Quelle trahison de 68 ! Là où tout était libre expression publique, politique, engagement citoyen, il ne reste rien que des souris cachées dans leur trou, grappillant les miettes tombées du festin qu’elles conspuent !

Individualisme, quand tu nous tiens ! Narcissisme, comme tu nous empoignes ! Vanité, encore et toujours ! Génération 68, de vainqueurs ou de vaincus : telle est ta condition.

 

Que reste-t-il de nos amours ?

Il existe deux visions, deux jugements portés sur mai 68. Celui, sévère, des procureurs accusateurs, tels que Premat les cite :

La position de Luc Ferry et d’Alain Renaut est de montrer comment le prétendu humanisme de Mai 68 s’est inversé en un anti-humanisme favorisant l’émergence d’une société de consommation. Pour eux, les idées de 68 se distinguent surtout par l’absence de projet de société viable. Le fait de détruire les références à un ordre social a conduit aux exagérations et aux confusions les plus terribles. Tout se passe comme si à cause de cette libération, il était possible de tout faire et de tout dire. Mai 68 est l’illustration d’une certaine forme d’infantilisme social privilégiant l’esprit de révolte.

Ou encore :

Si, comme le montrent Castoriadis, Morin et Lefort, la créativité du mouvement avait quelque chose de beau et d’appréciable, elle s’est accompagnée d’un jusqu’au-boutisme qui a confiné à la bêtise ; or, sur le long terme, selon Finkielkraut, « on a perdu la beauté, on a gardé la bêtise et on l’a gardée jusque dans l’école ». […] Au fond, ce qui ressort de cet argumentaire, c’est le fait que l’école ait renoncé à un certain nombre d’enseignements fondamentaux et que l’on confonde ouverture d’esprit et démagogie pédagogique.

Considérant le témoignage de Christian Laval (ci-dessus), sa volonté de ne jamais faire partie des instances de pouvoir au point d’en devenir transparent, et son orientation à l’auto-satisfaction et à la certitude d’exercer en permanence le monopole du bon goût ou de la bonne pensée, on peut estimer qu’il y a un fond de légitimité à ces critiques. C’est sans doute que, pour ces soixante-huitards fiers losers, une éthique de la conviction s’est imposée face à une éthique de la responsabilité (pour reprendre la grille de lecture de Max Weber exprimée dans Le savant et le politique).

Cette critique est relayée par Gilles Lipovetsky qui insiste dans son célèbre ouvrage, L’Ère du vide, sur le nihilisme des valeurs introduit par mai 1968. Les excès n’ont fait apparaître qu’une volonté de destruction, car il manquait une visée à ce mouvement qu’il est vain de vouloir reconstruire a posteriori.

Parce que mai 68 s’est soldé par un échec patent en regard de ses aspirations libertaires premières, ce mouvement porte la faute de la révélation d’un vide de sens qu’il n’a pas été capable de combler. Faute impardonnable : mai 68 a crié au loup, avec raison, car le loup était bien présent ; faute d’être parvenu à le chasser, on en a conclu que c’était le mouvement de mai 68 qui avait fait venir le loup, et qu’il était son complice. On ne saurait poser une lecture plus fausse de ce mouvement. Cela revient, par exemple, à assimiler marxisme et stalinisme : c’est ce que les contempteurs simplistes du communisme se sont évertués à faire. Grand mélange qui empêche  Propagande idiote, mais, comme toute propagande, efficace si l’on n’en prend pas garde. Il vaut définitivement mieux être dans le camp des vainqueurs que dans celui des vaincus !

 

Le second jugement, c’est celui que portent, désabusés, les soixante-huitards « orthodoxes » sur la disparition et l’échec de « leur » mouvement, et sur la société qui s’ensuivit – société qu’ils conspuent car elle a renié et trahi les idéaux de 68. Laval écrit :

Cette révolution que ne préparait aucun programme avait la liberté pour principe, pour moyen et pour but. Non pas la liberté factice et illusoire des petits ego qui lisent chaque matin dans leur quotidien combien ils sont libres dans l’Occident libre, mais la liberté plus difficile, la difficile liberté des êtres humains à vivre ensemble sans vouloir vivre soumis. […]

Ce qui était alors en jeu dans cette étrange période […] n’était rien de moins qu’une révolution mondiale contre les deux versions rivales du « bonheur économique » qui se partageaient alors les représentations du monde, contre les deux versions infernales de l’organisation moderne bureaucratique et marchande. La révolution que nous désirions refusait l’une et l’autre en se refusant à jouer l’une contre l’autre.

Narodetzki, de son côté, livre son interprétation des commémorations décennales de mai 68, en 1988 notamment :

De même qu’il n’y a plus grand-chose à exorciser, il n’y a plus rien à affronter, à vouloir ni à promouvoir. La commémoration [de 1988] accomplit, dans son secteur particulier, l’annulation du politique, elle exhibe la dissolution de ses enjeux. Ce qu’il s’agit de montrer, c’est le dérisoire de toute conflictualité. […] Le discours sur 68 apparaît désormais comme un moment et un opérateur du désinvestissement global non seulement de la sphère de la politique spécialisée, mais de l’ordre même du politique. […]

Ces questions [politiques] ne se posent plus : entendez comme elles sont discordantes, à peine audibles, elles appartiennent dorénavant au pittoresque archaïque. […] Telle est la tonalité générale des émissions, niaisement goguenardes parfois, imperturbablement « cool » toujours, celle de la plupart des textes aussi, qui nous parlent d’une agitation fébrile et vaine, sans motifs ni résultats […] qui ne peut faire l’objet que d’une narration confuse, distraite et vaguement perplexe, d’une perplexité à la mesure de la bizarrerie de ce « curiosum » historique, ou plutôt exotique, car il n’y a plus d’Histoire, et c’est cela, chers téléspectateurs, qu’il s’agit de vous donner à voir. C’en est fini du prolétariat-sujet de l’Histoire, cela tout le monde le sait, mais plus largement, c’en est fini de l’idée saugrenue que les hommes auraient à faire advenir des conditions leur permettant de régler eux-mêmes et collectivement leurs affaires. […] Désertification et désertion de la scène historique, plus de destinée à prendre en charge collectivement, plus rien que l’identité à soi-même à jamais introublée d’une époque qui a évacué jusqu’à l’idée de discontinuité (sauf celle qui la sépare de l’« archaïque ») pour se mirer dans un présent définitif.

Christian Laval le rejoint et énonce une formule définitive :

68 est le nom de ce qui un jour a fait peur et qu’il a fallu maîtriser en le remisant dans le folklorique, l’anecdotique ou le bien connu.

Quant à moi, ce que je retiens de mai 68, c’est qu’il a représenté une véritable poussée d’une reprise de conscience du caractère véritable de la politique, en tant que pluralité d’opinions et de libre parole de tous au sein de la sphère publique, d’un en-commun en quête de redéfinition, et cela à l’échelle d’une génération : un empowerment citoyen générationnel ! Et en cela, il ne faut pas oublier ce mouvement ni le mésestimer, car de telles manifestations politiques, au sens le plus noble du terme, sont d’une rareté extrême: célébrons leur mémoire et faisons en sorte d’être dignes d’en vivre de pareilles !

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