La quête de sens

J’en étais à ce point précis où se dessine le choix crucial d’une vie. Ayant pris conscience de ma mortalité, je pouvais continuer à vivre comme une bête ou devenir un homme.

Voici comment je conçois la quête de sens.

Il faut que tout change

J’ai déjà écrit ici, que si rien ne change, tout s’écroule. Si un homme n’est pas mu par sa volonté et sa détermination, il n’est plus rien. Mais si cette volonté et cette détermination s’épuisent en de stériles cercles concentriques, il n’est rien de plus qu’une mécanique d’horlogerie : précis, efficace, on attend de lui la chose qu’il a pris l’habitude de faire, et on sait l’utiliser à bon escient. Il s’est transformé en outil.

Il ne suffit donc pas de finir sa vie épuisé et hagard, à bout de souffle, en ayant assouvi sa volonté de puissance. Certes, cela produit déjà de grandes choses. Mais un homme qui s’asservit à la même tâche toute sa vie est grossier. Il peut être brillant en sa discipline, peut-être même faire preuve de génie. Mais observez combien de ces génies, une fois leur grande œuvre achevée, persistent à vouloir tirer une gloire d’un passé révolu : jamais ils ne seront aussi magnifiques qu’ils l’ont été. Ils se convainquent qu’ils ne peuvent rien faire d’autre, qu’ils ne savent rien faire d’autre, qu’ils sont venus au monde pour cela, et que leur vie doit être dédiée à ce qui, de volonté flamboyante et épanouissante, s’est transformé en passion dévorante et nuisible. Certains sombrent dans la solitude, la folie ou se suicident. Leur incapacité à se renouveler est le reniement de la nature profonde de l’homme : sa versatilité.

L’homme se complète lui-même et s’affine par les changements qu’il sait opérer.

 

Le paradoxe du mojo

J’ai perdu mon mojo !

Austin Powers : The spy who shagged me

Quand Austin Powers découvre que le Docteur Denfer lui a dérobé son « mojo », c’est-à-dire son élan vital, son inspiration, sa force intérieure, son sex-appeal, il ne se sent plus capable de rien. Il dépérit, tout lui semble impossible. Il pense que son « mojo » est ce qui fait de lui ce qu’il est. Mais, finalement, Austin reprend confiance en lui et découvre que c’est lui seul, par sa propre volonté, qui devient ce qu’il souhaite devenir : belle leçon existentialiste, l’existence précède l’essence ! Il n’y a pas d’esprit ou de Daïmon qui nous dirige : nous seuls, en pleine conscience, sommes responsables et auteurs de nous-mêmes.

Par conséquent, il faut se départir de l’illusion qu’un « mojo » nous habite et nous guide dans une unique direction. Plus encore, il ne faut pas désespérer si l’on perd la motivation ou l’inspiration en une activité : cette dernière n’est pas notre vie, elle ne nous définit pas en tant qu’être, elle n’est pas notre raison d’être. Ou plutôt : elle le sera seulement si l’on décide qu’elle doit l’être. Tant que la vie d’un homme n’est pas arrivée à son terme, sa biographie demeure incomplète : il ne tient qu’à lui d’accepter ou de refuser un renouveau.

 

Dire non aux autres, et oui à soi-même

Voler du temps, c’est l’acte authentique envers soi-même : ne pas faire ce que les autres attendent que l’on fasse.

Mais, comme chantait Brassens, dans La Mauvaise Réputation :

Les braves gens n’aiment pas que / l’on prenne une autre route qu’eux

La société nous cantonne volontiers à « ce que l’on sait faire », c’est-à-dire à ce que l’on a commencé à faire. « Trop tard pour changer ! » Comme si les premières années d’une vie qui ne cesse d’être prolongée par les progrès médicaux formaient sa matrice inéluctable. Que l’on soit artiste, manœuvre, ingénieur, paysan, etc. un jour, il faut l’être à jamais ! Qui a énoncé une telle et absurde loi ? Qui la fait respecter ? Cocteau, ce célèbre touche-à-tout (écrivain, poète, dramaturge, musicien, comédien, dessinateur et réalisateur), disait :

Si j’écris, je dérange. Si je tourne un film, je dérange. Si je peins, je dérange. Si je montre ma peinture, je dérange, et je dérange si je ne la montre pas. J’ai la faculté de dérangement.

– Jean Cocteau

En 1930, après avoir achevé son premier film, Le Sang d’un poète, il déclare fièrement :

Maintenant, je sais écrire en pellicule comme avec de l’encre.

Et pourquoi ne pourrait-on savoir vivre à la fois en sciant du bois, manipulant un pinceau, tapant sur un clavier, découpant des chairs, etc. ? On le devrait, même ! Ce n’est pas un fantasme : c’est une vie qui a existé, et dont j’ai connu intimement certains de ses représentants. C’est une vie d’engagement et de liberté, et non de paresse ou de conformisme. C’est une réconciliation de l’humain avec sa nature plurielle.

 

Du courage

L’ignorance ne dégrade l’homme que lorsqu’on la trouve accompagnée de la richesse. Le pauvre est accablé sous sa détresse ; son travail prend la place du savoir et occupe ses pensées. Par contre, les riches qui sont ignorants vivent uniquement pour leurs plaisirs et ressemblent aux bêtes : on constate cela chaque jour. Il faut en outre leur reprocher de ne pas employer leur richesse et leur loisir à ce qui donne à ceux-ci leur plus grande valeur.

– Schopenhauer, La lecture et les livres

Le pauvre est d’autant plus digne que le riche désœuvré qu’il fait preuve d’une imagination et d’une créativité que le riche serait incapable de fournir. C’est parce qu’il y est contraint, pour survivre, qu’il emploie les meilleurs aspects de sa personnalité et de ses capacités.

I have nothing to offer but blood, toil, tears, and sweat.

– Churchill, premier discours devant la Chambre des Communes après sa nomination au poste de Premier Ministre du Royaume-Uni, le 13 mai 1940

(traduction : « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur »)

Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur : c’est la vie ! Pas celle des Bisounours, mais la vraie, celle avec laquelle on est en prise directe, celle qui nous nourrit et que l’on fabrique à chaque minute. Ça a été le passé, c’est le présent, ce sera l’avenir. La seule chose que l’on peut changer, c’est : subir ou choisir – vivre libre ou enchaîné.

On peut subir d’être enchaîné dans une position que l’on finit par trouver confortable. On peut aussi choisir l’incertitude et l’angoisse inhérentes à la liberté, pour finir épuisé, essoufflé mais heureux, le sourire aux lèvres, ravi d’avoir donné toutes ses forces sans s’épargner : générosité, responsabilité, libertés !

La quête de sens devient alors une quête de l’absolu et d’une forme de radicalité. L’engagement est une bravoure. Mais à défaut d’avoir des valeurs pour lesquelles s’engager dans une radicalité productrice et positive, la jeunesse s’abîme dans l’engagement physique, le combat guerrier. C’est la crise de sens de la société occidentale qui pousse vers ce fanatisme. Il est malheureusement devenu une réaction majeure au cynisme et au nihilisme qui sont la marque de fabrique du libéralisme aveugle. Ceux qui sont animés par des idéaux et refusent de céder au consumérisme occidental sont perdus, et cèdent parfois aux seuls chants des sirènes alternatifs qu’ils peuvent entendre.

 

La prise de conscience de l’absence de sens correspond au passage à l’âge adulte. C’est durant l’adolescence que s’exprime cruellement cette apparition du vide, qui est une crise existentielle à ne pas prendre à la légère. A ce moment, les jeunes opposent leur idéalisme à la réalité du monde qu’ils commencent à appréhender. Une personne qui n’aurait pas ressenti dans sa chair cette vacuité et n’aurait pas eu à fournir les efforts pour la surmonter resterait à jamais un enfant. C’est exactement ce que cherche la société actuelle : faire de nous des enfants jusqu’à notre mort, ne jamais nous confronter à rien, nous enfermer dans un ignorance du monde et de nous-mêmes afin de produire d’efficaces robots de consommation.

Il est tentant pour fuir cet abîme de se plonger dans un autre abîme – la mort, le suicide : puisque rien, même ma vie, n’a pas de sens, il est inutile de vivre. Ou au contraire : affirmer sa virilité malsaine en affirmant que puisqu’il n’y a que des victimes et des bourreaux, autant passer du côté de ces derniers : et quoi de plus destructeur que de détruire, dans un monde insensé, toute tentative de produire du sens ?

 

Qu’est-ce qui nous rattache à la vie et nous la fait aimer, à nous qui sommes lucides et que le divertissement comme les atrocités morbides dégoûtent ? A nous qui ne sommes plus des enfants divertis par des jouets, et qui fondons en l’homme le moyen et la fin de tout ? A nous qui avons atteint ce stade de maturité dangereux qu’est l’âge adulte (qui n’est pas lié à sa date de naissance, mais au jour de sa prise de conscience irrévocable) ? C’est la liberté de choisir sa vie.

C’est un vide, c’est une angoisse, mais c’est aussi une nécessité.

Dans les sociétés traditionalistes, primitives ou fortement religieuses, les mœurs, la coutume ou la vénération de Dieu sont autant de carcans qui viennent combler le vide.
L’homme devenu individu, individualité, disposant de son libre arbitre, capable de choix de vie et débarrassé de Dieu se retrouve face à lui-même. Ainsi s’est développé une crise dans la civilisation chrétienne, qui a abouti à la naissance de l’Occident, qui a produit de grandes choses (arts, sciences, progrès social…) mais aussi une économie du divertissement (entertainment) par trop féconde qui s’est finalement substituée et a trahi les desseins originels de cette défaillante civilisation.

L’homme est condamné à être libre, écrit Sartre. Mais il faut ajouter que c’est aussi, et surtout, sa bénédiction.

Ce qui nous fait aimer la vie, c’est la vie elle-même, c’est la volonté de puissance qui nous anime. C’est la volonté de créer son histoire, donc de se donner du sens. C’est le courage de vivre qui rend vivant.

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