Les camps du bien

En passant simplement au pluriel, en parlant des camps du bien et non plus du camp du bien, on détruit cette aberration anti-politique qui consiste à s’auto-proclamer dans le camp des vertueux, le camp de ceux qui ont toujours raison.

Cela permet aussi de s’affranchir d’un autre fantasme : puisqu’il n’existe pas de « camp du bien », alors

le camp du bien ne gagnera pas.

Cette niaiserie qui consiste à croire que l’Histoire suit un beau chemin balisé, « notre route est droite mais la pente est rude », comme l’a raffariné Raffarin, qui conduit irrémédiablement à un sommet de bonheur, vole en éclats.

La dialectique historique pour les nuls

Raffarin, d’ailleurs très hegelien, nous livre aussi sa version de la dialectique historique, en version internationale non sous-titrée :

The « yes » needs the « no » to win against the « no »

(ma traduction : le « oui » a besoin du « non » pour gagner contre le « non »)

Hegel décrit le processus de la dialectique historique comme « thèse, antithèse, synthèse » et nouveau départ à partir d’une antithèse nouvelle s’opposant à la synthèse alors précédemment obtenue. Ce camp du bien-là, celui qui croit que l’Histoire lui donnera in fine raison, peut baigner tranquillement dans sa tiède marinade. Sartre décrit cette attitude, dans Qu’est-ce que la littérature ? :

Ce qui frappe dans les vies passées c’est qu’elles se déroulent toujours à la veille [ c’est Sartre qui souligne] de grands événements qui dépassent les prévisions, déçoivent les attentes, bouleversent les projets et font tomber un jour nouveau sur les années écoulées. Il y a là une duperie, un escamotage perpétuel comme si les hommes étaient tous semblables à Charles Bovary qui, découvrant après la mort de sa femme les lettres qu’elle recevait de ses amants, vit s’écrouler derrière lui, d’un seul coup, vingt années déjà vécues de bonheur conjugal.

La responsabilité se comprend a posteriori : le présent est une ignorance des conséquences qu’il va entraîner, surtout s’il est heureux et vécu sans souci, comme une continuation tranquille du passé dans une vision du futur sans surprise. On poursuit tranquillement sa route, business as usual, dans le calme serein d’un bien-être de façade.

Au siècle de l’aviation et de l’électricité, nous ne pensions pas être exposés à ces surprises, il ne nous semblait pas que nous fussions à la veille de rien, nous avions, au contraire, le vague orgueil de nous sentir au lendemain du dernier bouleversement de l’Histoire. Même si nous nous inquiétions parfois du réarmement de l’Allemagne, nous nous croyions engagés sur une longue route droite, nous avions la certitude que nos vies seraient uniquement tissées de circonstances individuelles et jalonnées de découvertes scientifiques et de réformes heureuses.

Je vois une forte similarité entre cette décennie 1930 décrite par Sartre, bornée par la crise de 1929 et le début de la seconde guerre mondiale, avec la « fin de l’Histoire » annoncée par Francis Fukuyama au début de la décennie 1990, initiée par la chute du mur de Berlin et terminée par les attentats du 11 septembre 2001. Fukuyama présume que l’effondrement de l’URSS communiste signe la fin des affrontements idéologiques ; Huntington écrit en 1996 Le Choc des Civilisations en réponse à cette fausse assertion ; un attentat d’une ampleur et d’un symbolisme hors du commun marque le retour fracassant d’une Histoire que l’on pensait domestiquée.

Pixies – Tame [apprivoisé]

Sartre poursuit :

A partir de 1930, la crise mondiale, l’avènement du nazisme, les événements de Chine, la guerre d’Espagne, nous ouvrirent les yeux ; il nous parut que le sol allait manquer sous nos pas et, tout à coup, pour nous aussi le grand escamotage historique commença : ces premières années de la grande Paix mondiale, il fallait les envisager soudain comme les dernières de l’entre-deux-guerres.

Cette tentation permanente de fuir nos responsabilités, notre vie et ses conséquences pour se réfugier dans le pantouflage et la fin de l’Histoire (voir Taubira l’héritière du vieux dogme de la société des loisirs ; mais aussi l’attitude du  gouvernement Jospin à la fin des années 1990 : mise en place des 35 heures – emblématique du sentiment d’être arrivé « à la fin » – et aussi la manière dont a été « dépensée » la « cagnotte surprise » du budget 2000 – une grande dilapidation, un saupoudrage clientéliste et irresponsable plutôt que d’éponger la dette par exemple – alors que la crise économique survint quelques mois plus tard).

Chaque promesse que nous avions saluée au passage, il fallait y voir une menace, chaque journée que nous avions vécue y découvrait son vrai visage : nous nous y étions abandonnées sans défiance et elle nous acheminait vers une nouvelle guerre avec une rapidité secrète, avec une rigueur cachée sous des airs nonchalants, et notre vie d’individu, qui avait paru dépendre de nos efforts, […] il nous semblait qu’elle était gouvernée jusque dans ses plus petits détails par des forces obscures et collectives et que ses circonstances les plus privées reflétaient l’état du monde entier.

Il y a pourtant, et l’Histoire nous le rappelle continuellement, une responsabilité de tout : le fait privé bascule inexorablement dans la sphère publique mondiale. Sartre conclut :

Du coup, nous nous sentîmes brusquement « situé » : […] il y avait une aventure collective qui se dessinait dans l’avenir et qui serait « notre » aventure, […] quelque chose qui nous révèlerait à nous-mêmes [… ;] le secret de nos gestes et de nos plus intimes conseils résidait en avant de nous dans la catastrophe à laquelle nos noms seraient attachés. L’historicité reflua sur nous.

 

Pour Raffarin, c’est sans doute un peu plus simple, et j’interprète sa « pensée » de cette manière : « il nous faut des crétins qui disent ‘noir’ pour que notre ‘blanc’, par contraste, puisse resplendir dans toute sa magnificence et s’imposer comme l’évidence même ».

Car pour qu’il y ait un camp du bien, il faut nécessairement lui opposer un camp du mal. Alternativement, les époques verront se succéder des « bons » et des « mauvais », désignés par ceux-là qui se trouvent « bons » et qu’une majorité de la population s’accorde à qualifier comme tels.

 

Le monopole de la vertu

A quand faire remonter ces oppositions manichéennes ? Il semble que l’Histoire des peuples ne soit jalonnée que de telles interprétations d’un « nous » sûr de son bien fondé et d’un « autre » antagoniste. La guerre ne se nourrit pas d’un meilleur combustible.

L’histoire de toute la vie sociale jusqu’ici a eu pour ressort des antagonismes de classe, dont la forme seulement a varié avec les époques diverses. Mais, en dépit de ces variations dans la forme des antagonismes, le fait persistant à travers tous les siècles passés, c’est l’exploitation d’une partie de la société par l’autre partie.

– Marx, Manifeste du Parti Communiste

Mais la posture vertueuse, généralisée à un peuple, est quelque peu différente. Pendant l’antiquité, Grecs et Romains affirment une supériorité sur autrui, mais non pas davantage de vertu, car, pour eux, la vertu est individuelle, c’est une recherche personnelle. Le comportement peut-être vertueux, mais un peuple vertueux dans son ensemble n’a pas de sens. Dans la mythologie grecque et latine, il n’y a pas de « bons » ou de « mauvais » dieux, mais des dieux qui avantagent les uns ou les autres selon des visées subjectives. Les « héros » appartiennent autant au camp des Athéniens (Ulysse, Achille) qu’à celui des Troyens (Hector) : la vertu appartient aux hommes qui savent faire preuve de qualités personnelles, quelle que soit la faction qu’ils soutiennent. Dans la Grèce Antique, la politique est l’expression de la pluralité des opinions (« doxai ») : il n’existe pas une opinion plus « vertueuse » qu’une autre, mais la vertu, si de « vertu » on doit parler, se situerait plutôt dans la capacité d’exprimer librement ses opinions.

Dans le cas des religions, la vertu existe bel et bien : la parole de Dieu, traduite en écrits saints, commande des comportements vertueux. Elle édicte aussi les pêchés, qui désignent les mauvais comportements. Mais la religion n’a pas besoin de désigner un « camp du mal » : puisque sa vertu provient de la parole de Dieu, elle se justifie elle-même. Il n’y a pas nécessité d’opposer un camp de « pêcheurs » et un camp de « vertueux ». Pourtant, la Bible désigne clairement des ennemis, par exemple, les Egyptiens de Pharaon ou les fameux Philistins. Mais il s’agit davantage de narrer des conflits historiques, et de faire de la géopolitique, que d’argumenter sur des questions de vertu : il y a des guerres et des peuples asservis qui vont se libérer, et il y a surtout des morts partout et à la pelle. Le principal, c’est d’être un croyant (observer la parole de Dieu) ou un mécréant : les actes, au fond, sont similaires.

Peut-être Jésus et Socrate diffèrent-ils, par leurs martyrs respectifs (Socrate refuse l’exil et choisit la mort), de leurs époques : ce sont deux individualités atypiques qui font de la vertu moins un acte volontaire de bravoure qu’une résistance passive à la société à laquelle ils appartiennent. En cela, ils jugent un peuple tout entier, contre eux : « je suis vertueux, et vous ne l’êtes pas ; et je vous le prouve au sacrifice de ma vie, que je remets entre vos mauvaises mains ». Mais ce sont deux cas particuliers, même si l’exemple de Jésus sera suivi par une série de martyrs.

Mais l’Antiquité, tout comme la religion, n’assignent jamais à un peuple la marque indélébile de l’absence de vertu. Certes, ils sont d’un autre camp, que l’Antiquité nomme « barbares » et que la religion appelle « mécréants » ; mais ce camp n’est pas irrécupérable : on lui propose l’intégration, et la barbare peut devenir un citoyen comme un autre, tandis que le pardon et la conversion religieuse ramènent le troupeau des brebis égarées. Au fond, on ne juge pas de la vertu, mais de l’adhésion à une idéologie, un dogme, des mythes, une civilisation. C’est un acte politique de confrontation et de domination.

Pour le communisme marxiste, c’est la même chose ; extrait du Manifeste :

Le prolétariat qui, dans sa lutte contre la bourgeoisie, opérera nécessairement son unification de classe, qui, par une révolution s’érigera en classe dirigeante, et, en sa qualité de classe dirigeante, supprimera violemment les conditions anciennes de la production, aura du même coup, et avec ces conditions de la production, supprimé les conditions mêmes qui amènent l’antagonisme de classe, l’existence des classes elles-mêmes, et il ôtera ainsi à sa propre suprématie le caractère d’une suprématie de classe.

À l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classe, se substituera une association où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous.

De l’opposition « bourgeoisie/prolétariat », Marx ne conclut pas à la suppression d’une classe, la classe bourgeoise, mais des classes. Il prône au fond une assimilation (certes forcée), et non pas une exécution, des bourgeois. Ce n’est pas une catégorie d’hommes différente, un être en soi, qui ne serait pas vertueuse par nature, mais une conduite particulière qu’il faut abolir : le comportement bourgeois capitaliste. Une fois cet objectif de la dictature du prolétariat atteint, la société sans classe est une union, laissant libre cours à la liberté de chaque individu.

 

Quand, alors, la séparation par la vertu, et l’émergence du « camp du bien » et du « camp du mal » qui en sont les conséquences, font-ils leur apparition ?

 

Au temps de l’extermination

L’extermination n’est pas un acte de guerre. Certes, au cours d’une guerre, des massacres de civils peuvent être perpétrés : à un moment où certaines factions sont désengagées du champ de bataille, de tels crimes peuvent être commis. Mais s’il entre dans la stratégie militaire de massacrer des populations civiles récalcitrantes et résistantes, on ne peut pas parler d’extermination. Il s’agit de crimes de guerres, mais qui sont justifiés par la guerre.

L’extermination est d’une autre nature : elle suppose d’abord que la guerre est terminée. S’il n’y a plus de risque militaire, la stratégie militaire ne peut commander de tuer des civils. Or, si ce massacre se produit, c’est qu’il est motivé par d’autres raisons : on souhaite éradiquer une population, ou un peuple.

Historiquement, l’extermination se produit par exemple (liste représentative mais non exhaustive) :

  • Sous l’Inquisition : une Eglise fanatisée massacre en masse des populations, non parce qu’elle est menacée par celles-ci (il n’y a pas de velléité au renversement des Catholiques), mais parce qu’elles ont le défaut d’exister et de vouloir vivre en dehors du dogme (on nomme alors les mœurs de ces populations « sectaires » ou « hérétiques »).
  • Durant la Terreur : on utilise des prétextes de menaces infondées au sein de la nation afin de « purger » le pays d’éléments indésirables, en recourant à un tribunal fantoche pour tenter de dissimuler l’arbitraire de ces meurtres.
  • Sous l’Allemagne nazie : même si la rhétorique hitlérienne du complot juif est prise au sérieux (c’est-à-dire que l’on considère alors que le Juif est une menace pour l’Allemagne), les déportations et le génocide des Juifs n’ont lieu qu’après la victoire inconditionnelle du parti nazi, à un moment où son gouvernement n’est plus menacé d’aucune façon par cette population (la guerre se poursuit contre d’autres adversaires).

On ne peut justifier les exterminations que par une doctrine qui postule d’une part, que la vertu appartient à un camp et que les autres sont néfastes par opposition, et d’autre part, que le pardon ou l’intégration sont impossibles. Par conséquent, se débarrasser des encombrants est la seule conclusion logique.

 

Méandres guerriers

Presque toute l’histoire est une suite d’atrocités inutiles.

– Voltaire, Essai sur l’histoire générale

Et l’inutilité des inutilités, comme je l’ai montré, c’est l’extermination. Et on a peut-être trop vite fait de prendre les armes et de justifier nos exterminations à venir : toute diabolisation (c’est-à-dire, désignation d’un camp du mal) a pour objectif de préparer les esprits à des actes soi-disant nécessaires que la morale, en temps normal (mais, nous dit-on, ce sont des temps de crise), réprouverait. Il ne faut pourtant pas être dupe : nous allons bafouer une morale transcendante (tu ne tueras point) en vertu d’une supériorité morale, notre bien, face aux forces du mal. On devrait être pétrifié de terreur, non pas seulement de monter au front au péril de sa vie, mais surtout d’assumer ce que l’on va y faire : abattre d’autres hommes. Même en temps de guerre, une vie reste une vie et un meurtrier un meurtrier. Il faudra vivre avec, et seules les bêtes s’entre-tuent sans que leur conscience en soit ébranlée.

Dans le film Kenshin Le Vagabond, se déroulant au XIXe siècle dans le Japon féodal en proie aux guerres civiles, un maître du sabre donne sa toute dernière leçon à son disciple :

Tu seras forcé de rejoindre l’une ou l’autre faction, ce qui veut dire devenir un outil entre les mains d’un quelconque pouvoir. […] Certes, on tue pour protéger, on tue pour que d’autres puissent vivre. […] J’ai tué pour te sauver la vie, et j’ai aussi exécuté des dizaines de criminels. Mais avant tout, c’étaient des êtres humains. En cette époque obscure, eux aussi ne luttaient que pour survivre. Si tu quittes cette montagne, voici ce qui t’attend : tu te condamnes à tuer, à tuer sans relâche, toujours poussé par une irrépressible soif de justice. Si tu le laisses emporter par cela, [ta technique de sabre] fera de toi un assassin.

– Hé bien, soit ! [répond l’élève] Quoiqu’il arrive, je veux protéger ceux qui souffrent, […] je veux sauver autant de vies que possible de mes mains. Je me dois de le faire.

[… Le maître lui tourne le dos, et pense :]

Mon stupide disciple a choisi sa voie, et il l’a fait très jeune. Malgré la pureté de ses intentions, il devra emprunter un chemin qui ne peut être évité.

kenshin le vagabond
« Vous, vous faites pleuvoir sur le monde une pluie de sang. » – Kenshin le Vagabond

 

Sartre, dans Qu’est-ce que la littérature ?, parle en ces termes du roman de Vercors Le Silence de la Mer, rédigé en 1941 :

Quand l’ennemi est séparé de vous par une barrière de feu, vous devez le juger en bloc comme l’incarnation du mal : toute guerre est un manichéisme. Il est donc compréhensible que les journaux d’Angleterre ne perdissent pas leur temps à distinguer le bon grain de l’ivraie dans l’armée allemande. Mais, inversement, les populations vaincues et occupées, mélangées à leurs vainqueurs, réapprennent, par l’accoutumance, par les effets d’une propagande habile, à les considérer comme des hommes. Des hommes bons ou mauvais ; bons et mauvais à la fois. Une œuvre qui leur eût présenté les soldats allemands en 41 comme des ogres eût fait rire et manqué son but.

Dès la fin de 42, Le Silence de la Mer avait perdu son efficace : c’est que la guerre recommençait sur notre territoire. […] Une invisible barrière de feu séparait à nouveau les Allemands des Français ; nous ne voulions plus savoir si les Allemands qui arrachaient les yeux et les ongles à nos amis étaient des complices ou des victimes du nazisme. […] A ce tournant de la guerre, il fallait être avec eux ou contre eux ; au milieu des bombardements et des massacres, des villages brûlés, des déportations, le roman de Vercors semblait une idylle. […] Son public, c’était l’homme de 1941. […] A cet homme-là, il était vain de présenter les Allemands comme des brutes sanguinaires, il fallait lui concéder, au contraire, qu’ils puissent être polis et même sympathiques, et puisqu’il avait découvert avec surprise que la plupart d’entre eux étaient « des hommes comme nous », il fallait lui remontrer que, même en ce cas, la fraternité était impossible, que les soldats étrangers étaient d’autant plus malheureux et plus impuissants qu’ils semblaient plus sympathiques et qu’il faut lutter contre un régime et contre une idéologie néfastes même si les hommes qui nous les apportent ne nous paraissent pas mauvais.

Sartre montre comment la logique de résistance doit s’organiser aussi bien en temps de « paix » (ne pas se relâcher, ne pas « fraterniser » avec son semblable, pourtant si proche) qu’en temps de « guerre » (choisir son camp : « être avec eux ou contre eux »). Mais il est étonnant de constater cette variabilité dans la considération de l’autre-ennemi, soit en semblable compréhensible et sympathique en temps de paix, soit en bourreau inhumain en temps de guerre.

Est-il obligatoire de galvaniser les foules ? De faire appel en temps de guerre à leurs tripes alors qu’on en appelle à leur intellect en temps de paix ? Le risque est le suivant : que l’état de guerre ne soit plus le seul qui persiste, et que l’intelligence, c’est-à-dire la compréhension de l’autre, disparaisse à jamais. Ainsi risque de renaître le totalitarisme de la vertu. Ce qu’Hitler a professé, pourquoi devrions-nous l’adopter pour le retourner contre nos ennemis ?

La politique est précisément d’admettre, d’accepter, et même de souhaiter, l’existence du conflit avec « des hommes comme nous » – c’est-à-dire des hommes, qui, bien que l’on doive s’opposer radicalement à eux (contre « un régime et contre une idéologie néfastes », écrit Sartre), « ne nous paraissent pas mauvais« . Voilà en quoi consiste, non pas la fuite, mais le combat « par-delà le bien et le mal », pour paraphraser Nietzsche, qui n’est ni un nihilisme, ni un relativisme, mais une acceptation de l’indépassable subjectivité des êtres :

L’erreur la plus néfaste, la plus pénible et la plus dangereuse qui ait jamais été commise a été une erreur des dogmatiques, je veux dire l’invention de l’esprit et du bien en soi, faite par Platon. Or, maintenant que cette erreur est surmontée, maintenant que l’Europe, délivrée de ce cauchemar, se reprend à respirer et jouit du moins d’un sommeil plus salutaire, c’est nous, nous dont le devoir est la vigilance même, qui héritons de toute la force que la lutte contre cette erreur a fait grandir.

– Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

 

Plus largement, décréter l’état de guerre permanent est une manière d’instituer la haine de l’autre, et de conforter son camp du bien. Sans vouloir verser dans le commentaire d’une actualité trop brûlante, il faut néanmoins affirmer que la proclamation de « l’état d’urgence », le vote de sa prolongation par l’Assemblée, la rhétorique guerrière invoquée au plus haut niveau de l’Etat, et la réclamation incessante de « l’unité nationale » (« la France sera impitoyable à l’égard des barbares de Daech », dixit Hollande) sont autant de signes inquiétants du retour inapproprié et du renforcement de la vertu dans le champ du politique. L’extermination du « diable » Daech et de ses démons devient une propagande de la peur. Comme je l’ai déjà écrit :

Le diable n’existe pas ici-bas : il n’y a que des hommes, en nuances de gris. Et ceux qui invoquent le diable pour désigner l’autre sont toujours du gris le plus sombre.

Impitoyables, eux l’ont été, effroyablement ; mais notre réponse, radicalement résistante, doit être empreinte de raison : tout nous pousse à agir avec la plus grande prudence et la plus grande intelligence. Car il me semble que face à Daech, comme face à tout groupuscule totalitaire se revendiquant détenteur de la vertu, c’est précisément sur le plan moral que la bataille peut être gagnée ; se révéler d’une moralité et d’une grandeur supérieures suite à ces épreuves, c’est peut-être la seule manière de rendre aux morts (à tous les morts, d’ici et d’ailleurs) un dernier hommage et de leur montrer une dernière preuve sincère et profonde de respect : non, votre extermination n’en fût pas une, car ce n’est pas en vain, inutilement, que vous êtes morts, mais pour nous aider à grandir.

 

Représentation politique

Mais revenons-en au temps de la paix, au temps du politique. Le monopole de la vertu y est toujours vivace.

Il s’est dans un premier temps développé autour d’une gauche que l’on entend souvent qualifier de « bien-pensante ». Jean Baudrillard, dans un article de Libération paru en 1997, écrit :

Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? Révision déchirante : alors que la droite incarnait les valeurs morales, et la gauche au contraire une certaine exigence historique et politique contradictoire, aujourd’hui, celle-ci, dépouillée de toute énergie politique, est devenue une pure juridiction morale, incarnation des valeurs universelles, championne du règne de la Vertu et tenancière des valeurs muséales du Bien et du Vrai, juridiction qui peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne. […]

Quand la droite est passée du côté des valeurs morales et de l’ordre établi, la gauche n’a pas hésité, jadis, à défier ces mêmes valeurs morales au nom des valeurs politiques. Aujourd’hui, elle est victime du même glissement, du même dessaisissement : investie de l’ordre moral, elle ne peut que voir cristallisée ailleurs l’énergie politique refoulée, et se cristalliser contre elle. Et elle ne peut qu’alimenter le Mal, en incarnant le règne de la Vertu, qui est aussi celui de la plus grande hypocrisie.

Une certaine gauche s’est drapée dans la vertu du camp du bien, et n’en démord pas. Après mai 68, comme je l’ai déjà abordé ici, le social a été remplacé par le sociétal, et les combats de l’antiracisme et des droits privés sont devenus les sujets prédominants et fondateurs d’une gauche en recomposition idéologique. François Cusset a développé une importante réflexion à ce sujet, dans son ouvrage La Décennie. Le cauchemar des années 1980 ; cet article résume certaines de ses idées :

De la configuration du rapport à ce passé, il y a évidemment des agents ; parmi lesquels on peut citer, pour la France, les « Nouveaux Philosophes », des historiens contre-révolutionnaires à la François Furet, ou le cénacle libéral-socialiste dit Fondation Saint-Simon et ses « experts », dont les rapports et les pamphlets ont « littéralement organisé l’idéologie dominante des années 1980 et 1990 », si l’on en croit François Cusset. […]

Les « Nouveaux Philosophes » commencent à occuper la scène médiatique à partir de la fin des années 70. La fonction de leur discours (à base d’oppositions binaires

abstraites – loi/rébellion, pouvoir/dissidence, bien/mal – dont le contenu est sans importance, comme l’écrit Kristin Ross, dans Mai 68 et ses vies ultérieures (Ed. Complexe), consistait pour l’essentiel, dit-elle encore, en la promotion d’un « nous » désabusé, sujet collectif fondé sur la répudiation de Mai 68. Et Deleuze, en mai 1977 : « C’est en fonction de cette haine [de 68] qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : ‘Nous qui avons fait 68, nous pouvons vous dire que c’était bête et que nous ne le ferons plus’. Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre… ».

La décennie que décrit F. Cusset a promu l’effacement graduel du mot de « capitalisme » et l’invasion de celui de « démocratie ». Il y voit un ensemble idéologique cohérent, composé de morale anti-totalitaire, d’antimarxisme, de l’invocation constante du «réalisme», d’un retour d’une droite d’idées, de la critique de toute critique, et d’une nouvelle religion de la démocratie.

Cette gauche et ces gauchistes se sont octroyés le monopole du bien (universalisme, droits de l’homme, etc.) et sont devenus une caricature d’eux-mêmes, confits dans leurs certitudes, traitant de fasciste tout contradicteur. En trahissant leurs idéaux en de perpétuels arrangements de boutiquiers « réalistes », ils sont passés de la rue à la « gauche caviar », professionnels de la politique politicienne, de l’anti-racisme, experts des réseaux et du copinage : le règne d’une nouvelle bourgeoisie cynique aux discours de miel, pétris de slogans creux.

Même le mot « vertu », ils n’osent plus plus le prononcer ; on le désigne même à peine comme « morale », un mot trop sentencieux et « droitier », auquel on préfère « éthique » ; mais même éthique est trop lourd à porter, trop contraignant pour ces masses mouvantes et molles (bougistes) : ce sera donc « valeur ». Le camp des « valeurs », les « valeurs » de la République.

Ou comment creuser pour faire creux. Ce vide idéologique ne peut se définir que par ses contours ; c’est un vide qui dit : « regardez ces parois, elles sont notre limite ; elles nous enferment, il faut les repousser : c’est l’ennemi ». Ainsi un vide se définit par opposition à une surface. Je dis bien : une surface, pas un volume ; c’est-à-dire que cette surface n’a pas de profondeur. Cela n’a donc rien à voir avec une relation de type « yin et yang » au sein de laquelle des forces s’enchevêtrent intimement :

Le Yin et le Yang
Le Yin et le Yang – forces inséparables opposées

Il suffit, pour le « camp des valeurs », que « l’ennemi » soit représenté pour être utile. Son contenu, le fond qui explique son existence, est ignoré. C’est pourquoi on se focalise davantage sur des déclarations à l’emporte-pièce volontairement choquantes (« détail de l’Histoire » pour Le Pen, ennemi n°1), qui sont la surface immédiatement tangible et visible, que sur le combat des idées, c’est-à-dire la matière même, le fond des choses. Ainsi, les questions posées par le FN sont-elles désignées comme de mauvaises questions, de nauséabondes interrogations, des débats interdits et rances : on ne veut pas entrer dans la matière, car la surface doit suffire à nous dégoûter et à nous repousser.

Bien entendu, on le constate depuis quelques décennies, cette stratégie est un échec patent : le camp du bien, le camp du vide, perd son espace tandis que la matière FN s’enrichit. Baudrillard écrit à ce propos :

Comme le disait très bien Bruno Latour dans le Monde, le seul discours politique en France, aujourd’hui, est celui de Le Pen. Tous les autres sont des discours moraux et pédagogiques, discours d’instituteurs et de donneurs de leçons, de gestionnaires et de programmateurs. Voué au mal et à l’immoralité, Le Pen rafle toute la mise politique, le solde de tout ce qui est laissé pour compte, ou franchement refoulé, par la politique du Bien et des Lumières.

Plus se durcit la coalition morale contre lui ­ – signe d’impuissance politique – ­ plus il tire le profit politique de l’immoralité, d’être le seul du côté du mal.

C’est-à-dire, le profit politique d’une alternative à ceux qui se revendiquent « du bien » : c’est pourquoi les ouvriers, les employés, les travailleurs indépendants ou précaires, les repoussés des centres urbains, le « peuple old-school » selon Onfray (qui a déclaré au Figaro le 11 septembre 2015 : « j’en veux moins à Marine Le Pen qu’à ceux [ces partis politiques] qui la rendent possible »), se tournent vers le FN. Baudrillard :

La classe politique, en le [Le Pen] stigmatisant au nom de la Vertu, lui assure la position la plus confortable, où il n’a plus rien d’autre à faire que rafler toute la charge symbolique d’ambivalence, de dénégation du mal et d’hypocrisie que produisent spontanément à son profit et comme à sa solde, ses adversaires se réclamant du bon droit et de la bonne cause.

Baudrillard ouvre ensuite des perspectives :

L’espoir, dans cette société, de réduire les inégalités sociales s’étant (presque) définitivement éloigné, il ne faut pas s’étonner de voir le ressentiment se déporter sur l’inégalité des races. C’est la faillite du social qui fait le succès du racial (et de toutes les autres formes de stratégies fatales). En ce sens, Le Pen est le seul analyseur sauvage de cette société. Qu’il soit à l’extrême droite n’est que la triste conséquence qu’il n’y en a plus depuis longtemps à gauche ni à l’extrême gauche. Certainement pas les juges, ni les intellectuels[, mais] ­ seuls les immigrés, à l’extrémité inverse, seraient aussi en position d’analyseurs, mais une certaine bonne pensée les a largement récupérés. […]

[Il faut reprendre] en compte […] cette analyse sauvage dont Le Pen et le FN nous ont en quelque sorte dépossédés.

Baudrillard ne demande rien d’autre que d’ouvrir les vannes d’une liberté et d’une pluralité de parole. En en appelant spécifiquement à la libre parole des immigrés face aux propos du FN, il se réfère à la capacité du peuple à s’opposer de lui-même, si on lui en donne véritablement les moyens, aux difficultés et stigmatisations qu’il subit.

 

Développements récents des camps du bien (et de leurs souhaitables alternatives)

Le gouvernement actuel nous gâte de figures du camp du bien : Vallaud-Belkacem et sa douloureuse et trouble réforme du collège contre les « pseudo-intellectuels », Taubira et ses combats idéologiques fumeux (dont le mariage pour tous, véritable apothéose du vide), Hollande le grand humaniste (qui accueille les migrants avec des pincettes) et son éternelle fausse bonhommie, ou encore Valls le père-la-vertu martial.

Ce même Valls qui conspue les statistiques ethniques version Ménard alors qu’il en faisait la promotion. Ce Valls encore, dont on pourrait dire, pour parodier une célèbre publicité auvergnate :

Un premier ministre s’éveille, un humoriste et un polémiste s’éteignent.

Valls, le gourou du « bien penser », l’idole des anti-démocrates ! Celui qui sait ce qu’il faut et ne faut pas dire, ce qui est bien ou mal, et qui interdit de mal dire ! L’homme providentiel du non-débat, du consensus mou de l’entre-soi : un rêve hollandiste !

Que l’on soit aussi opposé dans les idées qu’un Dieudonné avec un Zemmour ne choque pas ce parangon de vertu : ils les renvoient dos à dos, drapé dans la toge républicaine. Zemmour viré des plateaux d’iTélé : tant mieux ! Dieudonné dégagé de la scène : un souci de moins !

Pas étonnant que le parterre des journalistes « mainstream » (télé, radio, journaux nationaux) se prosterne devant lui. Eux qui sont les rois de la pensée magique, du court terme (l’événement en pousse un autre) et des postures de principe se retrouvent dans la « simplification vallsienne », procédé scientifique consistant à supprimer des inconnues dans une équation lorsqu’elle devient trop complexe ! Que l’on juge : en janvier 2014, Le Nouvel Obs faisait sa Une sur « la haine » :

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La Haine (Kassovitz a du être content du contre-sens…)

En novembre 2014, un des « éditorialistes invités » de l’Obs signe un article titré : « Soral et Dieudonné accusent Zemmour d’être le nouveau BHL : ce que révèle cette haine » :

Hate is all you need (to sell some papers…)

Au fond, les amalgames, les contradictions… on s’en fout ! Ce sont des méchants, après tout, ils n’ont que ce qu’ils méritent. On n’est vraiment pas à une contradiction près, sachant que celui qui interdit de parler de la question de l’immigration (en des termes plus qu’ambigus et malsains par beaucoup de personnalités politiques, il faut aussi le dire) a été un premier flic de France particulièrement efficace sur la question des expulsions et n’a pas hésité à déclarer qu’un peuple (les Roms, pour ne pas les nommer) ne voulait (très majoritairement) pas s’intégrer :

« C’est illusoire de penser qu’on règlera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion », a insisté le ministre, estimant qu’il n’y avait « pas d’autre solution que de démanteler ces campements progressivement et de reconduire (ces populations) à la frontière »

En cela, je ne vois pas en quoi il diffèrent des propos de fond d’Eric Zemmour – si ce n’est qu’ils ne ciblent pas tout à fait les mêmes populations, ni surtout la même dimension en terme de corps électoral… et c’est peut-être là que le bât blesse et que tout s’explique : Valls est un politicard qui cherche des voix, et Zemmour est un islamophobe qui vend des bouquins. Ils sont donc, à jamais, irréconciliables ! Bref, on est mort de rire, mais le ridicule, lui, ne tue toujours pas !

Concernant Dieudonné, voilà, en France, au XXIe siècle, un homme que l’on condamne d’office, quoi qu’il dise, puisqu’il est devenu l’ennemi public d’un gouvernement et d’une fraction de la société qui possède la vertu du discernement de la vertu, c’est-à-dire qui sait séparer avec certitude le bien et le mal (et qui, elle, est forcément dans le camp du bien, toujours). Le traitement de cet article de presse (Le Figaro) est exemplaire à ce propos : le titre provocateur de l’article (« Dieudonné nargue le tribunal ») est à l’opposé du contenu qu’il décrit – c’est un accusé qui se défend avec des arguments qui semblent cohérents, voire, osons-le, honnêtes. Dieudonné est donc condamné à deux mois de prison avec sursis, pour « apologie d’actes de terrorisme » : « je me sens Charlie Coulibaly » est par conséquent une phrase qui fait l’apologie du terrorisme ? Ou est-ce en fonction de celui qui la prononce ?

 

Mais je suis en train de tirer sur l’ambulance, et je me trompe de cible : car ce camp du bien est dépassé, déjà moribond. Pour ne pas rejoindre les rangs des ricaneurs, c’est un autre camp du bien, tout nouveau, tout beau, ressuscité, qu’il faut désigner : celui des réacs-nationalistes. La pensée y est faible, mais elle a le mérite d’exister, alors que la gauche souffre toujours de sa démission intellectuelle. Surtout, ce « nouveau vieux camp » dispose d’une ligne politique claire : le nationalisme et la préférence nationale, en suivant la lignée traditionnelle et l’héritage de Barrès et de Maurras. Dans Libération, Joffrin décrit ainsi leur prédominance médiatique :

Soi-disant ostracisés, ils occupent les écrans, les studios, les tribunes des journaux, les unes des magazines, des devantures des libraires. Ils se disent pourchassés, mais on les voit partout. […] Onfray le soir, Debray l’après-midi, Polony au petit-déjeuner, Ménard au déjeuner, Finkielkraut au souper, Elisabeth Lévy au pousse-café, Morano toute la journée et Zemmour à tous les repas. Quelle indigestion ! Ciotti les singe, Estrosi les copie, De Villiers les imite, Dupont-Aignan leur fait écho, Wauquiez les paraphrase et Sarkozy s’en inspire.

Ils ont oublié Guaino (c’est vrai qu’on ne le voie plus guère…) et Buisson (lui, c’était de toute façon un homme de l’ombre, et il y retournera pour longtemps…). Libération poursuit sur leur ligne idéologique :

Craignons le déclin, méfions-nous des étrangers, fermons les frontières, à bas l’Europe, pleurons l’ancienne culture, glorifions le peuple français abandonné par les élites, fustigeons les bobos, sonnons le tocsin devant la montée de l’islam, penchons-nous avec amour sur l’identité française malheureuse.

On pourrait aussi ajouter l’anti-germanisme. Et cette façon de parler du « peuple » français comme d’une masse homogène, négligeant les rapports inter-générationnels, les différences socio-culturelles, ou les ancrages territoriaux. Ils sont jacobins, c’est-à-dire largement centralisateurs et étatistes. Ils sont l’écho, c’est vrai, d’un certain « peuple » laissé en jachère par la gauche après mai 68, jugé trop « bourgeois » et conservateur, pas assez « progressiste », c’est-à-dire refusant d’épouser avec le ravissement des « élites éclairées » la mondialisation des échanges et des mœurs. Ce peuple, ils le flattent bassement, leur promettant des solutions d’isolement vers un entre-soi nauséabond : comme de vieux aristocrates désargentés arrivés en fin de lignée, la consanguinité est le remède qui s’imposerait à la préservation du patrimoine et des mœurs anciennes. Mais le remède est pire que le mal – c’est la tentation du pire. Quelques propos illustratifs de Onfray :

Ce peuple old school se voit marginalisé alors que les marges deviennent le souci français prioritaire, avec grandes messes cathodiques de fraternités avec les populations étrangères accueillies devant les caméras du 20 heures. Si ce peuple pense mal, c’est parce que nombreux sont ceux qui l’aident à mal penser. Qu’un paysan en faillite, un chômeur de longue durée, un jeune surdiplômé sans emploi, une mère seule au foyer, une caissière smicarde, un ancien avec une retraite de misère, un artisan au bord du dépôt de bilan disent : «et qu’est-ce qu’on fait pour moi pendant ce temps-là ?», je n’y vois rien d’obscène. Ni de xénophobe. Juste une souffrance.

Hé bien, je crois que Onfray fait exactement ce qu’il critique : aider le « peuple » à mal penser ! Dire qu’en France, on en fait plus pour les étrangers que pour les français relève de la plus grande imposture qui soit ! Il suffirait simplement de jeter un œil au budget de l’Etat pour conclure que rien ne peut justifier d’opposer le soutien à la société française à l’aide aux étrangers en situation de précarité extrême : je rappelle que ces derniers sont là pour tenter de sauver leur vie ! Alors oui, c’est « obscène » de comparer la situation d’un migrant fuyant la guerre et celle d’un français vivant avec une petite retraite : il me semble qu’il y a des degrés variés de « souffrance », que la menace vitale n’est pas la même, et qu’enfin, laisser entendre que s’occuper dignement de l’un (l’étranger) se fait nécessairement au détriment de l’autre (le « peuple ») est précisément la matrice idéologique de la xénophobie.

 

En cela, ils ne sont que dans une posture de rétractation, de refus : comme les indignés, ils disent « non », mais ne savent rien proposer en échange, sinon un retour à un ordre passéiste de frontières fermées, d’école disciplinaire et de patriarcat. Autant de réponses poussiéreuses qui se heurteraient à la réalité d’un monde dont l’évolution (bonne ou mauvaise) fait rarement machine arrière. Ils rêvent d’un retour au passé : ils veulent moins embrasser ce monde et sa complexité qui les tétanise qu’inventer la machine à voyager dans le passé. La gauche bougiste rêve de son côté de voyager dans le futur d’une humanité affranchie d’elle-même et de son Histoire, où des individus interchangeables et hors-sol, sans identité ni sexe, vivraient éternellement bien portants et divertis dans une hygiène socio-écologique parfaite. Aucun ne veut rendre au présent sa prégnance, sa matérialité, sa qualité d’être tel qu’il est et tel qu’il doit être pensé et vécu. Le présent est pour eux la prison du réel, tendu entre deux idéaux opposés : deux camps disent le bien. Évidemment le camp tourné vers l’avenir pense disposer d’un avantage précieux : le temps joue en sa faveur. Il pense que l’Histoire lui donnera raison, et par conséquent que lui, « camp du bien » tourné vers demain, va gagner.

 

D’ailleurs, ce camp de gauche n’attend qu’une chose : que l’autre camp, ces réactionnaires, reprenne le pouvoir. Car la gauche n’est jamais plus efficace que dans l’opposition, quand, délivrée des contraintes du pouvoir, elle peut épancher sa soif de critique bien pensante gratuite. Car dans l’opposition, même les promesses les plus farfelues peuvent être prononcées : l’excuse de ne pas être au pouvoir permet de se dédouaner et de ne jamais avoir à rendre de comptes. La gauche déteste prendre le pouvoir, bien qu’elle prétende le contraire ; elle a démontré qu’à chaque fois, elle allait décevoir les espoirs fous qu’elle avait su faire naître : Mitterrand (le tournant de la rigueur) et Hollande (finance, économie, frontières, emploi…), tous deux ralliés « par nécessité » à une politique de « réalisme ».

S’il s’agit de tirer à boulets rouges contre le « camp de droite », devenu d’autant plus facilement « camp du mal » qu’il arrive au pouvoir et impose par conséquent « son despotisme antisocial », le « camp du bien de gauche » en sortira revigoré. Mais puisque l’on doit impérativement sortir du carcan stérile de l’opposition de principe et se rendre capable de proposer des alternatives globales crédibles et politiquement structurées, il faut constater que la gauche est aujourd’hui idéologiquement désarmée et désunie pour y parvenir. Céline Sciamma déclare :

La force des «intellectuels» médiatiques tels que Régis Debray, Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut, c’est qu’ils défendent des pensées panoramiques qui vulgarisent, tout en offrant des clés de compréhension du monde très efficaces sur un réel qu’ils fantasment.

La riposte est difficile parce qu’en face, de nombreux chercheurs, penseurs, artistes réfutent ce fantasme globalisant, avec ce qu’il suppose de réductions, de violence et de complotisme, et parlent depuis l’endroit de leur expertise ou de leur expérience. […]

C’est le paradoxe d’une forme de rigueur intellectuelle, qui peut diviser ceux qui portent les mêmes combats. La somme des expertises ne produit pas d’unité et c’est un drame.

J’ai déjà abordé ici ce thème de la spécialisation universitaire et de son inadaptation à répondre aux enjeux de la politique. Il existe un autre risque pour une pensée de l’alternative : c’est celui de la désertion du champ de bataille. Comme certains soixante-huitards en ont témoigné, refusant d’occuper toute position de « pouvoir », ils sont devenus une communauté si discrète qu’elle en est inaudible. Cet héritage est persistant, comme l’évoque François Cusset, qui répond à la question de Libération « comment les intellos de gauche peuvent-ils se faire entendre ? » :

Une des difficultés, et raisons, de leur relatif silence est le refus d’occuper des positions d’autorité, de s’arroger une parole de représentation – comme le font sans vergogne tous ceux qui bavardent sur «le peuple» – chez les derniers grands penseurs de la gauche critique, comme Jacques Rancière en France ou Fredric Jameson aux Etats-Unis.

Pris entre les aboiements des idéologues et le besoin de maîtres exprimé par les jeunes générations intellectuelles, ils préfèrent se faire discrets, et c’est tout à leur honneur.

En des temps de vide idéologique et de quête de sens criante pour la jeunesse, il n’y a aucun « honneur » à rester dans le giron confortable de son labo de recherche.

Sciamma poursuit :

Je ne crois pas à l’émergence d’une grande figure médiatique intellectuelle aux valeurs humanistes qui nous réconciliera. Et tant mieux, sans doute. Je crois que la possibilité d’expression qu’offre Internet à tout un chacun est la promesse d’une nouvelle façon d’agir et de penser qui mobilise l’expérience et l’intelligence des membres de la société civile.

Anne-Laure Amilhat Szary déclare, de son côté, toujours à Libération :

Autour de moi, je vois une mobilisation des individus, mais pas des partis politiques. […] Pourtant, le tout-venant (ceux qu’on appelle « les gens », en les mettant à distance) a plus de ressort que ceux qui les représentent ne veulent l’imaginer. […]

Parler avec ceux qui n’ont pas le pouvoir et pas en leur nom est une urgence. Il est urgent aussi de leur donner accès à de meilleures informations. Produire pour tous les Français une pensée conceptuelle de notre monde globalisé.

Pour reprendre ma terminologie : il s’agit de devenir des héros-citoyens, et de nous appuyer sur des démarches d’empowerment citoyen. Sciamma conclut :

Etre de gauche aujourd’hui en France, c’est traverser ce paradoxe : vivre dans un pays où le Parti socialiste est au pouvoir tout en ayant souvent le sentiment d’être dans l’opposition. Et ce paradoxe nous glace, il a pu nous figer. Avec cette idée que si l’on s’oppose à la gauche qui gouverne il faut le faire avec prudence, car on pourrait faire advenir le pire. Nous ne devons plus penser comme cela. Sinon, nous faisons le même jeu que nos dirigeants, branchés sur une opinion publique à l’intelligence de laquelle ils ne croient pas.

Rompre donc avec la logique des « camps du bien », et se réapproprier, chacun, une « pensée sauvage » comme le dit Baudrillard. Car s’il advenait qu’après l’alternance politique chaque camp échange simplement son siège, alors rien ne changerait – pour le pire. Je laisse à Anne-Laure Amilhat Szary le dernier mot :

Aujourd’hui, plus que jamais, penser est un art de combat.

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