Vote FN : comment ne rien apprendre ?

Lu, dans la revue Esprit, un article intitulé L’installation du Front National dans la politique française: comment réagir? Comment agir? (écrit par Marc-Olivier Padis, rédacteur en chef de la revue Esprit et membre fondateur de Terra Nova – think-tank orienté à gauche) que je considère malheureusement comme l’exemple même de l’inutilité, représentatif de ce qui est généralement produit par les Think Tanks de tous bords : des mesurettes partisanes et irréalistes.

Void Ticket
Exemplaire inutile

D’abord, on n’apprend rien sur les racines de l’essor du FN. Toutes les raisons possibles pour toutes les catégories de population sont brassées, mais au final :

Aucune de ces explications ne reçoit cependant un assentiment complet des analystes du vote. Il est en effet possible, pour chacune d’entre elles, de souligner le manque de cohérence de l’acteur collectif supposé : l’abstentionniste présente mille visages, la condition ouvrière est devenue très fragmentée, le périurbain n’est pas un monde uniforme.

Et plus généralement, sur les mouvements d’extrême droite en Europe :

Il peut être utile de remettre en perspective la montée du FN en France : les mouvements identitaires et xénophobes sont présents dans tous les pays européens […] Mais, d’un autre côté, si l’on en reste à cette ambiance générale, on risque de formuler des diagnostics très génériques : vieillissement de la population, malaise social, crise économique, chômage des jeunes, backlash culturel, recherche du charisme politique… Autant d’explications mobilisées au sujet de phénomènes hétérogènes, qui sont vraies comme toile de fond, mais perdent leur acuité quand on approfondit les situations locales.

Donc, sur le constat et les causes : walou !

Bon, laissons ces questions aux politologues et sociologues, et passons à l’action : quels moyens mettre en œuvre ? Padis en aborde trois :

1. Le militantisme

Une abondante littérature a été consacrée à la critique de l’antiracisme, accusé, finalement d’aggraver la situation au lieu de pacifier le débat. […]
Le discours antiraciste, comme tout discours militant, présente sans doute des simplifications et des naïvetés. Il a pourtant le mérite de circuler plus largement que les études savantes et de se formuler le plus souvent dans un face à face qui engage la parole.

Le militantisme est une simplification, mais cette simplification circule : mais à quoi bon polluer l’espace avec des objets inutiles, voire contre-productifs ? Et cette simplification circule notamment auprès des convertis (plutôt qu’auprès de ceux qu’il faudrait convaincre, et à qui l’on devrait s’adresser différemment), et ne fait qu’opposer militants d’un camp contre militants de l’autre (est-ce donc cela que signifie « un face à face qui engage la parole » ?).

2. La représentativité politique et la responsabilité politique

Une représentation plus proportionnelle à l’Assemblée nationale serait-elle un facteur de « normalisation » de la vie démocratique en rapprochant logique d’expression et logique de responsabilité ?

Pas seulement, car

la victimisation du «peuple français qu’on n’écoute pas» trouverait facilement un autre prétexte à investir

et

La fermeture du jeu politique est un problème réel, qui justifie les dispositions prises sur le non-cumul des mandats et sur la parité. En tout état de cause, la juste représentation doit être celle des électeurs et pas celle des partis !

La représentation des électeurs et pas des partis ? Moi qui croyais qu’en démocratie, les hommes politiques représentaient justement les électeurs ! (pas le peuple, car une bonne partie ne vote pas…). Alors qu’est-ce que c’est, « la représentation des électeurs » ?

3. Padis nous éclaire

Chaque profession ou chaque  groupe social a ses propres raisons à opposer au discours frontiste. […] La lutte contre le FN doit sortir du discours électoral accaparé par des politiques, dont les prises de parole ont toujours une visée instrumentale.

Ah ! Donc les politiques sont tous pourris (« visée instrumentale ») et ne servent à rien contre le FN ! Ben c’est justement le discours UMPS ! Bienvenue au FN monsieur Padis !

Il poursuit :

Cela doit devenir une occasion pour chacun d’assumer ses responsabilités civiques, et non de se défausser sur le constat des faiblesses des partis traditionnels.

Je pose deux questions pour comprendre ce charabia :

  1. qu’est-ce « qu’assumer ses responsabilités civiques » ? On m’avait appris à l’école, en cours d’Education Civique, qu’être un bon citoyen, c’était d’aller voter, mais comme les partis sont nuls (c’est Padis qui le dit), je ne sais plus ! Ou alors, c’est la version Thucydide du citoyen ?
  2. qu’est-ce que « se défausser sur le constat des faiblesses des partis traditionnels » ? C’est continuer à voter pour eux ou s’abstenir de voter ? Et par opposition, qu’est-ce que « ne pas se défausser » ? Voter pour un parti « non traditionnel » ? Le FN alors ? Décidément, je crois avoir débusqué un militant FN chez Terra Nova !

La responsabilité de faire vivre la démocratie n’appartient pas à la seule classe politique, toutes les institutions sociales doivent s’en charger.

Ne serait-ce pas, sans le dire clairement, d’empowerment dont Padis parle ? Des nombreuses initiatives que l’on  voit fleurir au gré de bonnes volontés sans gouvernail ? Padis rejoint la conclusion de Achraf Ben Brahim dans son ouvrage Encarté ! :

Achraf Ben Brahim a pris sa carte dans 10 partis politiques pour rejoindre celui qui serait le plus en cohérence avec ses convictions, ne voulant pas être à nouveau déçu. Désabusé par ce qu’il y a vu et rencontré, il a voulu partager son expérience dans un livre afin d’alerter les français sur la dérive actuelle des partis et tenter de dessiner les contours d’une alternative, se basant sur la société civile, qui devra passer par l’auto-politisation et prendre ses responsabilités.

Mais est-ce que le FN ne fait pas vivre la démocratie, précisément parce qu’il la bouscule et la sort de son ronron ? Est-ce que le FN, qui présente des jeunes et des catégories socio-professionnelles sous-représentées habituellement aux élections, n’est pas en train de mieux réussir l’empowerment d’une partie de la population que d’autres partis ? En fait, ce n’est pas le FN, mais bien les électeurs qui font vivre la démocratie, paradoxalement, en votant FN : ils secouent le cocotier et sortent nos vieux briscards-escrocs de politicards de leur sieste. Ces électeurs-mêmes dont on n’arrive pas à déterminer qui ils sont (ce « nouvel électorat composite » dit Padis), mais qui représentent pourtant « toutes les institutions sociales », ainsi que le concède Padis :

La nouvelle stratégie du Front national est maintenant la diffusion vers tous les secteurs de la société, y compris les plus éloignés de leurs bases sociologiques, comme les syndicats, la fonction publique ou l’Education nationale. […] La crise de défiance actuelle est une crise du lien mutuel et pas seulement une crise du lien des électeurs à la classe politique.

Dans le cas des électeurs FN, ce n’est pas « une crise du lien des électeurs à la classe politique » puisqu’ils votent pour un parti (donc des hommes politiques) ! Ce sont les votes « blancs », les abstentionnistes et seulement une fraction des électeurs FN (mais on ne sait pas la quantifier) qui votent « par contestation » qui expriment avoir rompu le lien avec la classe politique actuelle. Ensuite, concernant la « crise du lien mutuel« , on a encore affaire à un concept creux non défini ! Mais en tout cas, il semble bien que le FN tente de créer ce « lien mutuel » en s’adressant au plus grand nombre par une agrégation générale autour de l’idée de « nation et de culture française » et de sa primauté sur l’ « étranger » : l’Europe (« diktat bruxellois ») et les foyers de l’immigration (Afrique) en premier lieu, et l’ensemble du monde ensuite (contre la mondialisation « ultra-libérale » des Etats-Unis et de la Chine notamment).

 

Ma conclusion : un article de politologue pour rien, plein de concepts indéfinis et vagues, de verbiage, plein d’impasses pour décrire le réel et y apporter des solutions. Un discours inaudible qui démontre à ses dépends pourquoi le militantisme, bien qu’inutile aussi, déplace un peu plus les foules : tout y est plus clair, simple, délicieusement romantique et donne le confortable sentiment d’appartenir au camp du bien.

Quant à moi, qui suis approximativement à l’exact opposé des thèses du FN en tant que libéral traditionnel pure souche, mondialiste, universaliste et tout et tout, je trouve dans le FN un ennemi parfait. Un salmigondis d’ignorance et d’inhumanisme has-been dont on ne peut que déplorer qu’il tienne encore la scène en France en ce début de XXIe siècle. Tout, dans ce blog, ira contre cette vision du monde. Et tout, dans ce blog, est une tentative de proposition d’un monde nouveau qui fédère globalement les hommes, au-delà de leurs intérêts souvent contradictoires.

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