Le retour aux racines – quand on en a le choix !

Sylvain Tesson nous fait le coup du retour à la nature !

Dans un article paru dans le magazine Le Point du 28 mai (article en ligne ici), il vitupère contre un rapport sénatorial traitant de l’inégalité des territoires et notamment de l’hyper-ruralité :

Pour un cerveau techno, la « ruralité » n’est pas une vertu, mais une malédiction : le rapport déplore l’arriération de ces territoires qui échappent au numérique, sont mal desservis, pas assez urbanisés, privés de grands commerces, d’accès aux administrations. Ce que nous autres, pauvres cloches romantiques, tenons pour un luxe – le silence, l’ensauvagement, la préservation naturelle – est considéré dans ces pages comme une catégorie du sous-développement. […]

Le Wifi, l’asphalte, les centres commerciaux, les ronds-points et les zones d’activités ramèneront ces trous noirs dans la modernité heureuse !

 

Pour enfoncer le clou, il cite Cioran :

L’intérêt que le civilisé porte aux peuples dits arriérés est des plus suspects… La civilisation, son œuvre, sa folie, lui apparaît comme un châtiment qu’il s’est infligé et qu’il voudrait à son tour faire subir à ceux qui y ont échappé jusqu’ici.

mythe du bon sauvage
Sylvain Tesson en plein mythe du bon sauvage !

Or, ces propos constituent une critique très à charge et fallacieuse du rapport Hyper-Ruralité produit par un sénateur (comme quoi, rien n’est impossible !).

Tesson nous la joue John Smith défenseur de Pocahontas face à l’envahisseur impérialiste occidental. On a connu posture plus nuancée.

Pocahontas sauve Smith
« Arrêtez ! Sylvain Tesson n’est pas notre ennemi ! »

Il est d’autant plus dans le procès d’intention que le rapport est aux antipodes de cette vision manichéenne, et ce dès sa note de synthèse ; extrait :

L’hyper-ruralité s’avère en réalité indispensable au développement métropolitain : en termes d’aménités, de loisirs et de ressourcement, mais aussi de patrimoine, de capital naturel, de production agricole… Elle est porteuse en son sein de ressources et de potentiels de développement économique, social et écologique pouvant être mises au service de tous. Elle possède aussi des atouts et capacités qui jouent chaque jour un peu plus en sa faveur. A la congestion urbaine, l’insécurité croissante, la difficulté d’accès au logement, le « mal vivre » dans les villes,… s’oppose le potentiel de l’hyper-ruralité : un cadre de qualité, un foncier accessible, des relations de proximité souvent solides, favorables à la nécessaire relocalisation d’activités et la recherche de meilleures conditions de vie.

On le constate, le rapport ne préconise aucunement de transformer l’hyper-ruralité en zone urbanisée, mais promeut au contraire sa singularité. Il propose d’ailleurs une critique du concept de ruralité, qui décrit des réalités trop hétérogènes, et propose celui d’hyper-ruralité qui correspond « à la fraction la plus rurale, la plus enclavée, la plus distante des services et la moins pourvue en centralités » des « campagnes à très faible densité (8% de la population sur 42% du territoire) », comme le montre cette carte :

Carte Hyper Ruralite
Carte de l’Hyper-Ruralité en France

Et le rapport insiste sur le risque de voir disparaître cet habitat si un minimum de « structures centrales » n’y sont pas présentes :

Petites villes, préfectures, sous-préfectures ou simples chefs-lieux de canton, les rares « centralités » de toutes tailles forment un maillage indispensable au fonctionnement des territoires hyper-ruraux, en concentrant la plupart des services indispensables à la vie locale. Beaucoup d’entre elles, victimes de leur isolement, de leur faible attractivité et de la fragilité des espaces qu’elles structurent, redoutent le seuil critique en-deçà duquel leur propre déclin, devenu visible, entraîne celui du territoire dans son ensemble.

 

A mon tour de questionner Tesson. Lévi-Strauss a écrit :

Le goût de l’exotisme n’est que le revers inconscient d’une propension de l’Occident à réduire l’autre à des mirages : « non satisfait encore de vous abolir », écrit Lévi-Strauss à l’adresse des « sauvages de la forêt amazonienne », « il lui faut rassasier fiévreusement de vos ombres le cannibalisme nostalgique d’une histoire à laquelle vous avez déjà succombé ».

– Lévi-Strauss, Tristes Tropiques

Qui, alors, est ce cannibale qui veut « se rassasier d’ombres » ? Tesson, qui veut profiter de son espace de ruralité tranquille afin d’assouvir son besoin d’ensauvagement ? Ou les promoteurs de ce rapport, qui veulent permettre à ceux qui vivent dans ces zones hyper-rurales de pouvoir continuer à le faire dignement ?

En lisant plus loin, on comprend mieux Tesson :

Je rejoins l’île d’Olkhon, sur le lac Baïkal. […] Les vipères règnent dans les taïgas, les loups y rôdent. Il est urgent de traduire en russe le rapport des experts français : les habitants de ce coin de Sibérie ne savent pas ce qu’ils perdent.

Mais qui, au juste, vit dans ce coin de Sibérie, au milieu d’une taïga qui semble avant tout peuplée de bêtes sauvages ? Et comment ?

D’ailleurs, poursuit Tesson :

Je séjourne dans la cabane qu’une équipe de tournage vient d’édifier sur l’île.

C’est donc qu’il n’y a donc nulle part où séjourner en ces lieux ! Par conséquent, ils ne peuvent être assimilés à l’hyper-ruralité : ce que décrit Tesson s’appelle la nature vierge et sauvage, ce qui n’a rien à voir !

Car ce qu’est l’hyper-ruralité, au fond, Tesson s’en moque ! Ni tentative de définition, ni souhait à adresser, ni encouragement, ni bienveillance envers ceux qui vivent ces réalités. Il préfère s’évader dans la contemplation :

La nuit, la clarté de la lune allaite le lac. Les journées s’écoulent, strictement identiques, devant l’éternité. Les saules croulent sous le poids des lépidoptères. On se souvient alors qu’en France il est devenu rare de croiser un papillon. On se souvient que les abeilles y meurent. Le gouvernement, peuplé d’écologistes, n’a jamais pris les mesures d’interdiction des pesticides néonicotinoïdes qui déciment les rangs des butineuses.

Puis plus loin :

Les arbres m’apprennent la discrétion. J’admire leur timidité. Aucune frondaison ne s’emmêle aux autres. Aucun tronc ne nuit à ses voisins. Les arbres ont l’infinie noblesse de ne pas se toucher. Chacun tire de la terre la force de se hisser au ciel, en silence.

Même Onfray le cosmologue ne serait pas d’accord avec cette affirmation : il n’y a qu’à lire sa fascination pour Sipo Matador… Il semblerait que les amoureux de la nature aient chacun une conception bien subjective de l’amour qu’ils lui portent… toute humaine, donc, totalement anthropocentriste !

Tesson poursuit avec l’apologie d’une cavalière :

Elle [Sophie Nauleau, auteur de La Vie cavalière (Gallimard)] a su que le silence des bêtes en dit plus que la conversation.

En voilà encore deux qui prennent des leçons des arbres et de leurs chevaux, mais pas de ceux qui les montent !